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CHAPITRE XIX

On touchait à la fin de septembre. Paris était investi ; un temps admirable avait favorisé les progrès de l'invasion.

c( Mon Dieu^ disait Giselle, comme votre colère nous poursuit! Pas une goutte d'eau ne tombe de votre ciel implacable. Ah ! si les rivières pouvaient déborder, les chemins devenir boueux et impraticables ! »

Mais non ! C'était un été sans fin, des nuits propices aux haltes, et des routes unies, où les canons glissaient comme sur un miroir.

Que devenait la pauvre Greppo, sans secours, sans protection, presque sans ressources, dans cette ville assiégée ?

Peu au courant de la guerre contemporaine, Giselle cherchait dans ses souvenirs historiques, et elle se représentait les assauts impétueux.

les luttes sanglantes au cœur même de la ville. Elle ne savait pas que cet ennemi^ plus patient qu'audacieux, guettait sa proie assurée avec Tobstination de sa race^ qu'il se contentait de faire bonne garde autour de la souricière pour prévenir toute fuite, et qu'il laissait à la famine le soin d'amener le triomphe définitif.

Pendant ce temps, tous les regards se concentraient sur Strasbourg, qui tenait bon encore.

c( Ce n'est plus qu'une affaire d'ingénieur, » avait dit un soir le journal.

Et, depuis ce moment-là, Giselle se représentait la malheureuse cité, pl*ivée de tout, voyant ses maisons incendiées, ses habitants ensevelis sous les décombres, et la faim achevant l'ouvrage funèbre des obus du roi Guillaume.

La jeune fille, en dépit des prédictions sinistres qui retentissaient sans cesse à ses oreilles, conservait une foi indomptable.

« Non, disait-elle, ce n'est pas possible ! Du Nord, de l'Ouest, du Midi, on viendra à leur secours. Il faut à tout prix garder cette clef de la France. La « porte de la maison » ne doit pas

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s'ouvrir. Je me défie des exagérations des triomphateurs. »

Hélas ! Strasbourg tomba !

C'était maintenant le tour de Metz; c'était pour Metz, la capitale du cher pays lorrain^ que Gi selle avait à trembler. Pendant quelques purs on ne l'appela plus au salon ; elle ne rencontra pas un journal sous sa main^ comme si l'on avait pris soin de les lui cacher. Qui questionner? Elle aurait rougi de s'adresser à un domestique. Et d'ailleurs^ à part l'innocent Schwartz^ qui donc aurait voulu lui répondre ?

Heinrich a Arnold,

30 octobre

Je ne me croyais pas le cœur si tendre ; hier, "dans l'après-midi, M*'^ Duparc est entrée dans la bibliothèque ; au lieu de la traverser rapidement comme elle le fait d'ordinaire, lorsque j'y suis, elle est venue à moi, saris lever les yeux, trèspfile, mais décidée.

« M. le comte, m'a-t-elle dit de cette voix harmonieuse qui, dans sa bouche, fait de l'aile-

mand une langue musicale^ pardonnez -moi de venir vous importuner, mais notre pauvre ville de Metz »

Elle n'acheva pas; je compris sans peine qu'elle ne savait rien. Il y avait tant d'émotion douloureuse dans sa voix, tant d'angoisse dans son regard, que^ te l'avouerai-je, Arnold, dût ton patriotisme se révolter contre ma faiblesse, j'aurais voulu pouvoir la rassurer, ou du moins ne pas être condamné à enfoncer moi-même le poignard dans ce cœur meurtri. — Je restai quelques instants sans répondra.

« Oh ! Monsieur, me dit-elle avec un sourire navrant, et devinant sans doute ma compassion profonde, vous pouvez parler sans crainte. J'ai du courage. >^

La pauvre enfant s'était trop vantée ! Quand je lui eus dit, en mettant dans ma voix toute la pitié respectueuse dont j'étais capable :

« Hélas ! mademoiselle, c'est fini pour Metz ! »

Elle laissa échapper un léger sanglot, et deux larmes, deux perles d'un prix inestimable, tombèrent lentement sur ses joues pâlies.

« Merci, monsieur^ me dit-elle, puis elle se retira lentement. »

Arnold^ je ne puis te cacher qu'à ce moment une joie insensée s'est emparée de mon âme. Pourquoi s'est-elle adressée à moi plus qu'à tout autre ? A-t-elle donc deviné que moi seul ici je compatis à ses douleurs ? — Non, ce n'est pas de l'amour, mais une ardente et respectueuse sympathie que j'éprouve pour cette infortune. Tout à l'heure, je te parlais de sa voix harmonieuse : que ne l'as-tu entendue avec moi, ce matin, lorsqu'elle lisait à ses élèves, pour leur donner le ton, cette belle invocation de Charles Moor à la patrie, au commencement du quatrième acte des Brigands :

« Salut, terre de la patrie, ciel de la patrie, a soleil de la patrie ! Champs et collines ! Cours « d'eau et forêts, je vous salue tous du fond du « cœur. Quel souffle délicieux descend des mon- « tagnes natales! Vois donc, jusqu'aux nids « d'hirondelles dans la cour du château, et la « petite porte du jardin, et le coin de la haie ! « Années d'or ! jours de mon enfance, je retourne

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K à ma misère ! Adieu^ vallée de ma patrie ! . . . » Sans doute elle pensait à la France, la pauvre fime exilée! Après elle^ Bettina et Wilhelmine^ qui ne manquent pourtant pas d'intelligence, ont essayé de répéter ce beau morceau. Elles s'efforçaient d'imiter le ton, l'accent^ et jusqu'au son de la voix ; mais copie -t-on le cliarme, imite-t-on la grâce? Et comme Schiller perdait de sa beauté, maintenant qu'il ne sortait plus de ces lèvres d'or!

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