CHAPITRE XX
Giselle continuait à vivre à rextérieur d'une sorte de vie automatique. A part ses leçons^ elle ne conversait avec personne. N'avait-ce pas été ainsi d'ailleurs dès le début, où M""® de Gastein lui avait fait comprendre qu'elle était simplement institutrice enseignante, et qu'elle n'avait pas à se mêler de l'éducation qui se fait par la causerie? Dans la salle à manger^ elle s'asseyait au bout de la tablC; sans que jamais un regard affectueux^ une parole amicale^ ou simplement polie, vînt lui faire trouver moins amer le pain de l'étranger.
Après le déjeuner ou le dîner, aux heures de la récréation, elle s'asseyait au métier à tapisserie de la comtesse, et traçait de sa main habile, sur le canevas dont M™' de Gastein remplissait les fonds, des fleurs et des oiseaux qu'un peintre n'aurait pas désavoués. Il n'y avait jamais un
instant de relâche; Touvrage était toujours pressé. Il fallait cette chaise^ puis ce fauteuil, puis ce tabouret^ puis cet écran ! Quelle habile femme que la comtesse de Gastein ! Comme elle s'entendait à employer le temps d'autrui^ et comme son idéalisme allemand s'associait à Taise avec les plus mesquines et les plus plates réalités!
Lorsque Giselle avait besoin de travailler pour son compte^, il lui fallait prendre sur son sommeil;, et^ les pieds enveloppés d'un châle ou d'un manteaU;, pour les préserver du froid carreau de sa chambre sans feu^ elle écrivait ou cousait à la lueur de la plus mince des bougies.
Parfois^ lorsqu'on dînait en ville^ et que Frida était de la partie^, elle avait sa soirée à elle ; mais, en revanche^, on ne s'inquiétait guère de son souper^ et^, vers neuf heures seulement^, le cuisinier lui apportait d'un air maussade un peu de thé froid à peine sucré, avec un morceau de galette ou de brechttel rassis.
C'était là encore le plus friand régal que lui offrît le souverain des cuisines. A partir du mo-
ment oii la guerre fut déclarée, il s'eflbrça de faire payer à la Française toutes les inquiétudes où le jetait le départ de son fils pour Tarmée. Alors le thé fut supprimé et remplacé par la plus grossière choucroute, par la salade aux harengs saurS;, ce mets national^ et la plupart du temps^ par une insipide bouillie de gruau d'avoine^ mélangée de pruneaux cuits. Ces soirs-là;, Giselle^ en mangeant son pain sec^ plutôt que de toucher à ces aliments grossiers, s'applaudissait de partager de loin les privations de GreppO;, et celles de Raoul sans doute. Elle connaissait; maintenant par expérience la générosité prussienne, et elle se doutait bien que les prisonniers devaient être fort mal traités, en admettant^ hélas ! que son frère fût prisonnier. Mais vivait-il encore? %
A mesure que l'automne avançait, les jours où l'institutrice était congédiée à sept heures, c'est-à-dire à l'heure du dîner, devenaient de plus en plus fréquents. Giselle souffrait donc de la faim dans cette opulente maison. ^
Quant aux rares occasions où M'"*" de Gastein
lui faisait signe de passer avec la famille dans la salle à manger;, Giselle savait d'avance qu'il y avait quelque fâcheuse nouvelle à apprendre^ ou une réunion d'amis à amuser ;, c'est-à-dire deux ou trois heures à passer au pianO;, presque sans interruption. Lorsqu'elle avait fini cette sonate^ on lui demandait cette symphonie^ puis ce menuet, puis cet allegro^, puis ce scherzo, puis cette polonaise. Il lui fallait tout savoir^, et ne jouer jamais que de la musique allemande.
Aussi la musique était- elle devenue odieuse à Giselle. Mozart seul, ce maître divin^ dont le génie est paix et lumière^ convenait à son âme endolorie. Il ramenait la sérénité dans soil esprit troublé;, un coin de ciel bleu dans Tatmosphère orageuse qui l'entourait; il la prenait sur ses ailes d'angC;, et relevait avec lui dans ces pures régions où les passions du monde s'apaisent peu à peu.
Et puis Mozart n'était pas Allemand, Il était Autrichien. Etait-ce pour cela que M""® de Gastein ne pouvait pas le sentir^ ou bien parce que son âme tourmentée aimait uniquement à
se précipiter dans les sombres abîmes^, où Beethoven chante ses chants sublimes^ mais désespérés ?
La comtesse daignait parfois prévenir la jeune musicienne quelques heures à l'avance qu'elle eût à préparer ceci ou cela ; mais^ la plupart du tempS; il fallait déchiffrer^ sans le bénéfice laissé d'ordinaire aux amateurs d'avertir l'auditoire qu'ils voient ce morceau pour la première fois. C'était alors une contention d'esprit des plus fatigantes pour une pauvre tête si douloureusement préoccupée. D'autres fois^ il fallait jouer à quatre mains avec Bettina ou WilhelminC;, et M""® de Gastein avait soin de rendre Giselle responsable devant le public des moindres fautes de son élève.
Un soir^ Wilhelmine^ qui allait diflicilement en mesure^ chose étrange chez une Allemande;, ne put parvenir à se rattraper, malgré toute la peine que prenait l'institutrice (dont la partie était fort compliquée^ et surchargée de traits brillants) pour venir au secours de la retardataire.
La comtesse^ blessée dans son orgueil mater-
nel;, paraissait sur les épines^ et feignant tout à coup d'attribuer à G-iselle l'insuccès de l'exécution :
ic Vraiment^ lui dit-ellC;, il est surprenant, mademoiselle Duparc-, que la mesure de ce morceau vous offre ainsi des difficultés invincibles. »
Giselle ne répondit pas, mais elle rougit légèrement.
« C'est que, murmura le baron d'Osterwald à l'oreille de la maîtresse de la maison, les Français sont un peu comme les cuisiniers de l'adage bien connu.
— Que voulez- vous dire? baron, demanda M. de Kastow, dont les épais sourcils se froncèrent subitement.
— Je veux dire que les Français peuvent devenir exécutants, mais qu'ils ne naissent pas musiciens. Vous voyez que c'est à peu près comme le proverbe auquel je faisais allusion : On devient cuisinier, mais on naît... »
Le baron ne put achever.
M. de Kastow, avec une vivacité de langage qui n'était pas dans ses habitudes, interrompit
le grotesque pédant sans la moindre cérémonie^ et^ se retournant vers M™° de Gastein, comme s'il dédaignait de s'adresser au grand maître des eaux et forêts :
« Je crois^ ma tante, que vous faites erreur. J'ai suivi attentivement d'un bout à l'autre le morceau que nous venons d'entendrC;, et j'ai remarqué;, au contraire^ que M"^ Duparc avait mis autant de complaisance que d'habileté dans la façon dont elle a su attendre la seconde partie^ toujours en retard. »
Et M. de Kastow ouvrit au hasard un livre posé sur un guéridon à sa portée^, comme s'il jugeait que l'incident dût être vidé.
c( Croyez-vous vraiment;, Heinrich^ reprit tout à coup la tante de l'air le plus aimable ? Vous êtes si bon musicien que votre jugement en ces matières a force de loi. J'engagerai donc Wilhelmine à étudier de nouveau cette sonate^ un peu trop difficile pour elle peutêtre. »
Mais le regard que reçut Giselle lorsqu'elle se
leva pour aller coucher Frida^ l'avertit que .son
défenseur avait été plus mal inspiré que réellement secourable.
Pendant ce temps la petite Frida faisait le tour du salon^ embrassant ses -grandes sœurs et sa mère, avec ces mines d'enfant gâté qui recule de son mieux le moment de se mettre au lit. Arrivée auprès d'Heinrich^ elle grimpa lestement sur ses genoux^ et collant sa bouche tout contrel' oreille de l'officier :
« Vous l'aimez donc aussi; lui dit-elle^ si bas que cette parole ne fut entendue que du destinataire. Alors nous serons trois^ en comptant Schwartz?
— Que veux-tu dire^ Frida? »
Mais Frida était déjà loin^ et^ ravie de ce qu'elle croyait un secret en commun avec son
grand cousin^ elle fit une pirouette avant de refermer laporte^ et plaça un doigt sur ses lèvres, comme pour dire :
« Silence^ nous nous comprenons. »