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CHAPITRE XXI

En vérité, pour un courtisan^, ce gros baron d'Osterwald manquait absolument de clairvoyance! Or, courtisan, il Tétait de caractère, de race et d'instinct. Ses flatteries et ses courbettes manquaient rarement de s'adresser à bon escient. Il flairait dans Heinrich, qui avait déjà pour lui la fortune, le rang, la faveur à la cour, « les plus hautes destinées, » ainsi qu'il le lui disait emphatiquement presque chaque jour.

« Oui, mon cher comte, répétait-il de sa voix monotone, rien n'est trop haut pour votre légitime ambition; avec votre renom personnel, l'amitié du roi, la tendresse d'un puissant ministre, dont vous êtes le neveu bien-aimé, je ne serais pas étonné de vous voir un jour à la tête du gouvernement. »

Comment donc ce flatteur émérite ne s'aper-

cevait-il pas que ses conversations louangeuses^ musicales ou poétiques, déplaisaient à Tenvi au convalescent, et que, pour se faire bien venir de lui, il lui aurait fallu rester à T écart du cercle de persécuteurs qui entouraient la jeune Française?

Comment ne voyait-il pas, à l'aide de ce binocle, serré si étroitement contre ses gros yeux saillants, que le regard d'Heinrich, lorsque la comtesse était absente, se dirigeait à tout instant vers le métier où brodait Giselle, ou bien encore vers le piano où elle passait d'ordinaire la soirée! Etait-il donc aveugle pour ne pas remarquer que le visage austère du blessé s'illuminait alors de tendresse et de douceur, et que son œil gris de fer, « l'œil des Kastow, » un peu dur d'ordinaire, prenait une expression indéfinissable, expression qu'il n'avait certes pas en regardant Bettina ou Wilhelmine, ou même lui, baron d'Osterwald, grand maître des forêts !

<c Oui, mon cher comte, disait l'obstiné Teuton, qui parlait seul depuis dix minutes sans s'en apercevoir, tout cela m'a été dit par le prési-

dent de la police, avec lequel je me suis promené une heure sous les Tilleuls. Savez-vous bien que nous allons passer Thiver à Versailles, et que je n'en suis pas étonné ?

— Que n'y êtes vous, en effet, pour le reste de vos jours, stupide animal, pensait Heinrich, en frappant avec rage son coupe-papier contre un malheureux volume d'Uhland qui n'en pouvait mais.

— Certes, nous avons tous envie de retourner à Berlin, mais il ne faut pas laisser l'œuvre inachevée. Avec ce que nous avons déjà, et les 200,000 hommes dont nous pouvons disposer depuis la reddition de Metz, nous formerons sept armées, qui parcourront la France en vivant à ses dépens, à moins que les Parisiens ne se décident à être raisonnables, et qu'ils ne comprennent enfin que la famine est plus forte que tous les sentiments. On ne se nourrit pas avec de belles phrases, et 300 grammes de pain par jour. Attendons donc le moment psychologique , c'està-dire celui où l'estomac parlera plus haut que le patriotisme et l'orgueil. Que dites-vous du

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mot? Il n'est pas de moi, mais il est bien jolil ))

M. de Kastow ouvrit et referma bruyamment^ à plusieurs reprises^ le tiroir de la table placée devant lui^ mais le causeur était décidé à ne pas se laisser interrompre : •

« Paris comptait sur la province^ ajouta-t-il, et la province comptait sur Paris. C'est une double ej"reur. Paris a une armée bonne pour défendre ses forteresses^ mais elle ne saurait tenir la campagne ; et^ d'ailleurs^ pas plus que la population^ cette armée ne peut se nourrir de chants patriotiques. A-t-elle de la cavalerie^ de l'artillerie ? Non^ n'est-ce pas ? Quant à la province^ depuis que nous sommes allés à Orléans^ nous savons à quoi nous en tenir sur l'armée de la Loire : des débris^ des tronçons qui ne peuvent être reliés entre eux. Donc^ mon cher comtC;, c'est inévitable;, Paris tombera comme Metz et Strasbourg sont tombés^, comme tombera toute ville française qui s'entêterait à faire résistance; et;, comme je vous le disais en commençant^ après un hivernage assez fastidieux à Yer-

saiiles^ nous entrerons glorieusement^ en conquérants et en maîtres, dans la « capitale du monde civilisé. » Tâchez donc de vous rétablir pour ce jour.

— Qaand on n'a pas été à la peine^ on ne va pas à rhonneur^ répondit Heinrich froidement^ en jetant un regard du côté de la fenêtre où travaillait Giselle. Et puis^ je vous F avouerai, je n'ai aucun goût pour les parades de ce genre. Lorsque la guerre est finie, quand Tivresse de la lutte a cessé, je commence à penser aux vaincus, et à regretter le mal que j'ai contribué à leur faire. Une me plaît pasde voir des maisons incendiées, des jardins ravagés, et des femmes en deuil, sur les ruines de leur habitation déserte. Ne me parlez pas des lendemains de bataille. On dort mal ces nuits-là !

— Je ne vous aurais jamais cru le cœur si tendre! Auriez-vous, par hasard, bouillant Achille, rencontré quelque belle captive qui aurait ainsi, depuis peu, ouvert votre âme à la compassion ; quelque Troyenne éplorée, demandant grâce pour ses compagnons d'esclavage ?

— Peu vous importe^ répondit le comte de Kastow, d'un air qu'il cherchait à rendre indifférent, mais qui déguisait mal son impatience ! »

En vérité^ cette fois^ il n'y avait pas moyen de ne pas comprendre^ et M. d'Osterwald alla porter ses nouvelles à des oreilles plus complaisantes.

Heinrich au colonel d'Harling..

6 novembre.

As-tu jamais craint de devenir meurtrier par intention? C'est là où j*en suis^ Arnold. S'il ne s'agissait que de lever le petit doigt pour me débarrasser à tout jamais de cet odieux baron d'Ostenwald, je crois que je n'hésiterais pas à le faire. Impossible de le congédier! Pendant deux heureS;, j'ai eu beau bâiller, m'agiter, fermer les yeux et les rouvrir, comme un homme qui s'éveille brusquement, rien n'y a fait. A moins de lui dire en propres termes : « Allez-vous-en, vous n'êtes qu'un sot )>, je ne pouvais lui exprimer plus clairement l'ennui qu'il me cause. Avec cela j'ai manqué le courrier, et je resterai, par sa

fante^, vingt-quatre heures de plus sous le poids de tes accusations.

Eh bien^ sois donc content î Arrière les réticences^ les subtilités métaphysiques et transcendantales^ comme tu appelles mes hésitations devant un aveu formel! Je t'ouvre enfin mon cœur^ mon vieil Arnold! Oui^ moi^ le moins Allemand des Allemands^ moi le moins rêveur des 30 millions de sujets du roi Guillaume, moi, qui n'ai certes pas passé ma vie à chercher comment s'absorbe et se consomme le moi dans le non-moi^ j'y suis venu aujourd'hui; mon moi, celui que tu as connu, indifférent, insouciant, sceptique, blasé peut-être, n'existe plus; il est transformé, changé, pénétré par le non-moi, ]\i résolu le problème. Comment cela se fait-il? Je n'y comprends rien. L'intérêt, la pitié, la compassion, la sympathie, tout cela s'est fondu en un seul mot : J'aime! J'aime sans espoir do le dire jamais^ de le laisser deviner seulement!

A toi, Hkinrich.

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