CHAPITRE XXII
« Attendez donc un instant^ Gottfried, dit nu jour maître Eckhard^ le chef de cuisine, au valet de pied^ qui le pressait de venir à l'office faire une partie de cartes avec lui^ ne faut-il pas que je porte le souper de cette chienne de Française ? Mais, soyez tranquille, je ne la gâte pas. Depuis trois jours, de la bouillie aux pruneaux ! Elle a beau faire semblant d y toucher, je vois qu'elle ne raffole pas de F ordinaire.
— C'est drôle, Eckhard, que vous soyez tous contre elle ici !
— Ce serait bien plus drôle si je la voyais de bon œil, Gottfried. Est-ce que mon fils, délicat comme il est^, ne supporte pas depuis trois mois les fatigues d'une campagne, qui s'annonce sempiternelle, sans parler des balles et des obus qu'on récolte en manière d'agrément .^
— Je ne dis pas le contraire^ mais ce n'est guère sa faute^ à la pauvre fille.
— Tant que vous voudrez^ reprit le rustre, mais je ne serai content que lorsque je Faurai étranglée de mes propres mains.
— Allons donc, Eckhard, vous avez été boire un coup de bière de trop au Grand - Frédéric ; même en riant, on ne doit pas dire des bêtises pareilles. Si M. le comte vous entendait, vous passeriez un mauvais quart d'heure. Il veut que tout le monde soit heureux chez lui.
— Possible, Gottfried, mais Madame ! . . . » Et, riant d'un rire brutal, le cuisinier dressa
à la hâte, sur un plateau, le mince souper de la Française.
Giselle, qui passait dans le corridor, avait entendu la fin de cette conversation ; aussi ne put elle s'empêcher de tressaillir lorsqu'Eckhard, après avoir frappé rudement à la porte, entra dans sa petite chambre, et vint déposer le plateau tout près d'elle, sur la table qui lui servait de bureau. Bien qu'elle ne prît pas au sérieux les menaces de cet homme, elle redoutait son voi-
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sillage^ et le lendemain^ elle demanda à M""' de Gastein Fautorisation de faire mettre un verrou à sa porte.
(( Êtes-vous folle^ et que pouvez-vous redouter chez moi^ Mademoiselle;, lui fut-il répondu ? Retirez votre clef si bon vous semble^, je n'ai rien à y voir^ mais je n'ai jamais autorisé un verrou dans cette partie de la maison. »
Giselle savait^ par une expérience journalière, ■qu'il était inutile d'en appeler des arrêts de l'im- .périeuse femme, et elle se retira, sans faire d'observation. Sur sa route, un grand chien danois qu'elle caressait souvent, et qui appartenait à M. deKastow, vint tout joyeux au-devant d'elle. Il remuait la queue en signe d'allégresse, et lui faisait mille avances, pour attirer son attention.
(c Oui, mon bon chien, oui, dit-elle en le caressant distraitement. )>
Il n'en fallait pas plus au danois, qui la suivit jusqu'à sa chambre, et se glissa derrière elle, avant qu'elle eût eu le temps de refermer la p orte.
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Il faisait nuit déjà quand le cuisinier apporta le souper. Il parut surpris de trouver le chien étendu aux pieds de la jeune ûlle^ comme s'il voulait la réchauffer. Giselle laissa son ouvrage, partagea sa galette et son sucre avec son compagnon^ et se disposa à le mettre dehors. Mais le chien gémit^ lécha le bas de sa robe^ la regarda avec de bons yeux suppliants^ enfin^ s'y prit de telle sortC;, que Giselle lui abandonna pour la nuit son unique tapis^ et le couvrit d'un vieux manteau, sous lequel il parut fort aise.
Avant de s'endormir, elle entendit le souffle puissant de la vigoureuse bête, qui s'interrompait au moindre bruit pour dresser l'oreille : c'était un protecteur !
Telle était la détresse de cœur de la pauvre enfant que, lorsqu'en ouvrant les yeux au matin, elle vit le bon danois qui épiait son réveil, les deux pattes en arrêt sur le chevet du lit, elle eut un sentiment de reconnaissance pour Fami qui se donnait à elle.
Depuis ce jour, Giselle n'eut plus peur dans sa chambre si mal avoisinée; elle avait mainte-
nant un garde du corps^ qui jouissait d'ailleurs dans la maison d'un grand crédit^ en qualité de favori de Son Excellence.
Heinrich apprit un jour^ par hasard^ que son chien ne couchait plus dans le vestibule, ainsi qu'il en avait l'habitude.
(c Je ne veux pas que Troll sorte de la maison^ et qu'il aille au chenil avec les autres ; tu m'entends^ Fritz^ dit-il au soldat^, qui se tenait toujours immobile dans l'antichambre^ comme s'il faisait sa faction.
— Mon colonel;, à moins de le tenir à l'attache, on ne peut pas l'empêcher^ le soir venu^ de suivre la Française.
— De qui parles-tu^ demanda M. de Kastow d'un ton sévère ?
— Pardon, mon colonel;, cela ne m'arrivera pluS;, c'est que je n'aime pas plus les Françaises que les Français.
— Et bien celle-là, que tu l'aimes ou non, je t'engage à la respecter^ et à la servir de ton mieux. »
c< Il faut bien croire que le colonel a raison^
pensait Fritz en s'en allant. Ces betes ont tant d'instinct î Et puisque Troll s'est attaché à elle^ c'est qu'elle en vaut la peine. )>
A partir de ce jour;, chaque fois que Giselle rencontrait Fritz dans les cours ou dans les corridors de l'hôtel^ il se mettait au port d'arme^ et la saluait avec autant de respect qu'il en aurait témoigné à un feld-maréchal.
Un matin^, de bonne lieure^, il frappa discrètement à la- porte de la jeune fiUe^ et^ sans parler^ tout rouge et hors d'haleine^, comme s'il avait monté l'escalier en courant/ il lui tendit une lettre. /f
Ce n'était pas de Raoul^ hélas! mais de la bonne M"'' Hamon, qui avait émigré en Angleterre avec tous les siens.
(( Je n'ai plus guère le cœur aux chapeaux^ écrivait- elle^ mais il faut bien y avoir encore la main pour faire vivre tout mon petit monde. J'ai trouvé une position très-lucrative^ dans une grande maison de modes anglaise^ et avec cela nous pourrons attendre des jours meilleurs. Ma nièce va mieux. Toutes mes préoccupations
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sont pour vous maintenant^, ma pauvre enfant. »
La prudence empêchait sans doute M"'' Hamon d'en dire davantage sur la situation de sa jeune amie ; elle avait redouté l'œil de lynx de M"^ de Gastein, et s'était bornée à des considérations générales^, qui ne pouvaient offenser personne. Mais en dépit de la réserve imposée à ses confidences/ le cœur de la brave fille avait bien trouvé moyen de s'épancher, et de témoigner sa tendresse à l'exilée. Quelle rosée bienfiiisante pour cette pauvre âme altérée ! Depuis trois mois, à part les caresses enfantines de Frida, elle n'avait pas entendu une parole amie ; aussi voulut -elle témoigner au bienheureux messager sajoie et sa reconnaissance, et les yeux pleins de larmes, la voix émue, elle lui dit merci, en lui présentant d'un air timide son petit porte-monnaie.
Fritz branla la tête, recula de trois pas en arrière, et portant la main gauche, toute grande ouverte, à la hauteur de son front, il répéta à plusieurs reprises :
(( Nicht ! Nicht. »
Et pourtant il méritait bien une récompense.
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le brave Fritz. Cette lettre avait été pour lui Foccasioii d'une bataille et d'une victoire. Lors de l'arrivée du facteur, il se trouvait à l'office^oii il était venu clierclier le chocolat de son maître :
« Tiens^ une lettre pour la Française^ s'était écrié le cuisinier. Voilà du nouveau. Il faut croire qu'elle a laissé au pays quelqu'un qui lui tientaucœur^ car elle nous vient ennuyer tous les jourS; pour savoir si il y a quelque chose pour elle. Je vais joliment la faire attendre ; cela lui enseignera la patience. »
En disant cela, Ecldiard^, de ses mains graisseuses, avait pris la lettre au milieu d'un tas de journaux et de papiers, que le valet de chambre devait venir chercher pour les porter à destination, et l'avait introduite entre son gilet et son tablier à bavette.
Fritz indigné, fort de sa position particulière et des récentes recommandations de son maître^ avait réclamé en faveur de la Française. Après les injures, on en était venu aux voies de fait, et ce n'était qu'à force de coups de poing que le bon droit avait triomphé.
Ecldiard avait dû s'avouer vaincu^ et payer les frais de la guerre par-dessus le marché. Il grommela toutes sortes de menaces contre cette (( maudite engeance française^ » tandis qu'il rajustait à la hâte ses vêtements en désordre, et pour comble d'humiliation^ à la fenêtre donnant sur la cour, apparaissait le visage malicieux du petit Schwartz, qui chantait d'un air ironique et triomphant la plus brillante de ses tyroliennes.
M. de Kastow entendit parler de cette bataille, il gronda Fritz d'abord, puis il l'applaudit d'avoir combattu pour la justice, et enfin, lorsqu'il apprit la joie de Giselle en recevant cette lettre inattendue, il se figura qu'elle provenait de tout autre que de M"^ Hamon.
(c Allons, pensa-t-il, elle a son fiancé, et je suis un niais ridicule de courir après cette Dorothée, qui nous est arrivée munie de son Hermann. »
■ Et cependant , lorsque le soir il revit la jeune fille moins pale et plus animée, il ne put s'empêcher de se réjouir avec elle.
(( Depuis hier, écrivait-il le lendemain à son
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ami, M"^Duparc semble renaître à la vie; avanthier encore^ elle me faisait penser à ces fleurs des buissons surprises par une gelée tardive. Elles portent au cœur une goutte d'eau glacée qui refroidit en elles les sources de la vie. Grâce à Dieu^ un rayon est venu, un tout petit rayon, mais il a suffi pour ranimer la fleur mourante. Je le bénis, ce bienfaisant rayon, depuis que je sais qu'il n'y a pas d'Hermann sous jeu, et que ce soleil vivifiant porte le nom de ^latliilde, une brave femme, parait-il, modiste de son état, et qui s'était prise pour sa jeune compatriote d'une aifcction enthousiaste et passionnée. J'ai su tous ces détails par Frida !
0 honte ! Te représente^-tu, Arnold, ton ami Heinrich, colonel du 3^ chevau-légers , écoutant, en pleine guerre, les bavardages d'une petite fille ! Et moi qui en voulais à Gœthe de sa Théorie des Couleurs ! Gœthe est un poëte dont le métier était de chanter, et non de se battre ! Mais la lumière est la reine des couleurs, a dit je ne sais quel philosophe, et Giselle est la lumière môme. Elle a la clarté de
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rintelligence^ la limpidité de la parole^ quelque chose de lumineux et de transparent, qui m'éblouit, me pénètre, et me charme. Oui, tout en elle est clarté, et la lumière intérieure se fait jour, en dépit d'elle, comme ces beaux vases d'albâtre suspendus dans les églises catholiques, et qui ne peuvent cacher le feu contenu dans leur sein.
Arnold, je suis un fou, et tu as bien raison. Jamais cette Française ne m'aimera. Elle me déteste; je lis sa haine dans chacun de ses regards, dans la façon dont elle tressaille, dont elle détourne les yeux à mon approche. Tout cela, je me le répète vingt fois par jour. Et cependant, en dépit de la philosophie et de la raison, un penchant secret, invincible, m'attire et me retient. Une voix intérieure me dit : C'est elle, elle Française et catholique, qui doit donner à ta vie ce qui lui a manqué jusqu'ici !
Que de fois ne m'as-tu pas dit toi-même: « Marie-toi donc ! Que feras-tu de ton grand nom, de ta fortune, de ta situation, si tu ne les partages avec personne, si tu ne laisses pas d'héritier de
ta race? )> .Je t'entendais sans vouloir t'écouter. CerteS;, je ne suis pas nn homme blasé^ un sceptique désillusionné^ mais je vivais avec ivresse de la vie de soldat ; une guerre succédant à une autre guerre : la France après TAutriche^ cela me suffisait.
Aujourd'hui, j'entrevois autre chose. La vie des camps ne me paraît plus le dernier mot de la félicité humaine. Je rêve une compagne courageuse^ vaillante^ charmante et sincère; je pense que dans mon vieux château des bords du Rhin, cette blonde enfant ferait une châtelaine accomplie .
Mais pardon, Arnold, laissons le rêve, et parlons de toi, de Versailles, de notre cher pays. Ce que tu me dis de ton entourage ne me surprend pas. Toi et moi, nous n'avons jamais été de ces enthousiastes qui veulent à tout prix l'unité de l'Allemagne, de ceux qui chantent à tue-tête la chanson d'Arndt.
A force de l'entendre répéter par le baron d'Osterwald, elle m'est devenue insipide :
« Quelle est la patrie de l'Allemand ? C'est
tout pays où retentit le langage germain^ où ses chants célèbrent Dieu dans son ciel ! »
Eh bien non^, mille fois non ; j e veux la grandeur de mon pays^ la gloire de la Prusse, mais je ne Tentends pas comme ceux-là. Que nous servira d'avoir les villes^ les rivières et les montagnes, si nous n'avons pas les âmes ? C'est là la seule conquête à ambitionner ! Mais posséder un peuple malgré lui, c'est folie; c'est vouloir attacher à nos flancs une Pologne toujours prête à la révolte ! La conquête, passe encore, mais l'asservissement, non ! Je veux bien des vaincus sur ma route ; je ne veux pas d'esclaves ! Que dirait mon oncle s'il lisait cette lettre? Après tout, pas plus à lui qu'à toi je n'ai caché ma façon de penser. »
Lundi matin.
(( Merci de ta complaisante amitié, qui ne se lasse pas de m'entendre, mon cher Arnold. Hier soir, j'ai pu échanger quelques mots avec M"' Duparc. Je m'étais insensiblement rapproché du piano (voilà deux jours que j'ai quitté mon
canapé) où elle jouait avec une perfection rare la valse de Faust, valse aussi allemande que française^ car le génie du poëte entre pour le moins autant que le génie du musicien dans cette inspiration pleine de grâce.
« On voit que vous devez aimer la valse, à la façon dont vous venez de jouer celle-ci, Mademoiselle, lui dis-je sottement, ne trouvant rien de mieux pour entrer en conversation que cette phrase banale et plate.
— Je ne sais, monsieur le comte, répondit-elle sans me regarder, je n'ai jamais valsé.
— Votre jeunesse a donc été bien sérieuse?
— Elle a été heureuse, dit elle un peu bas, bien heureuse ! «
Et son beau regard se voila de douceur et de mélancolie; il sembla" vouloir se fermer sur le présent, pour aller chercher dans le passé des souvenirs à la fois amers et doux.
(( Vous avez été élevée à Paris, je crois.
— Oui, Monsieur, mais je connais Paris moins que Berlin peut-être, car peut-on appeler Paris une fraîche oasis dans la grande ville, une en^
ceinte de paix et de bénédiction, dont les bruits du monde n'approchent pas?
— Un couvent, n'est-ce pas? dis-je, en traduisant par un mot son poétique enthousiasme. »
Ma tante s'approchait sans me voir. Je m'éloignai, tout en restant dans les environs, et je l'entendis dire à la musicienne, de sa voix la plus impérieuse :
(( Faites donc un peu attention à ce qui se passe. Les valseuses sont au repos depuis un quart d'heure ; il est inutile de continuer le même air de danse, toute la soirée, sans rime ni raison. Jouez-nous maintenant la polonaise d'Heller, et puis cette canzonetta de Mendelsohnn dont je vous parlais l'autre soir. Ah ! n'oubliez pas l'allégro de la symphonie en la de Beethoven, et ce petit menuet d'Haydn que je vous ai indiqué. » i
Arnold, j'ai appelé à moi toute mon énergie, pour me contraindre et ne pas éclater ! Tu connais ma violence à certaines heures. J'étais à une de ces heures-là. Mes tempes battaient violemment ! Je me représentais quelle jouis-
sance ce serait pour moi de dire devant tous : « A votre tour de commander ici^ Mademoiselle. Qu'ordonnez- vous ? »
Et quand je songe que^ si elle le voulait^ demain elle serait reine et maîtresse dans cette demeure où elle est esclave aujourd'hui ! Un mot de sa bouche^ et je ferais tomber à ses pieds tous ceux qui Tinsultent à cette heure ! Mais non^ ce n'est pas là que je voudrais établir ma douce fiancée. Arnold^ je sais au bord du Rhin un vieux château, posé comme un nid d'aigle sur la cime d'un rocher. C'est là que je conduirais ma colombe, que je cacherais à tous les regards un bonheur qui ne serait pas fait pour la terre. Ah ! mon ami^ comme ce mot de bonheur sonne étrangement à mon oreille ! Que je l'avais mal compris jusqu'ici ! Que me font désormais l'éclat du rang, la faveur du roi, les plaisirs de la richesse ? La gloire, les honneurs, vent et fumée que tout cela ! Tout cela sans Giselle n'est pas digne d'un de mes regards ! — Mais pour finir l'histoire de cette soirée, je n'étais pas à bout de mes irritations. Croirais -tu que le maître d'hô-
tel est passé trois ou quatre fois devant le piano, avec son plateau de rafraîchissements^ sans s'arrêter devant la musicienne ? Sans doute, il avait reçu Tordre d'agir ainsi, mais il ne recommencera pas, je t'en réponds :
« Encore un oubli de ce genre, lui dis-je d'un ton si sévère que le plateau faillit lui échapper des mains, et je vous chasse, Hermann. »
Il essaya de murmurer quelques excuses, et bégaya d'une voix timide le nom de M''''^ la comtesse; mais je ne voulais entendre rien de ce genre, ou alors, Dieu me pardonne, je crois que c'est ma tante que j'aurais chassée. — Elle ne sait donc pas, ma tante, que la jeune Française persécutée si bassement me parait maintenant entourée de cette auréole divine que le martyre met au front des opprimés ? — Mais non, elle n'a pas la plus petite légère crainte à cet égard. Qui donc s'imaginerait de jeter les yeux sur Vinstitutrice quand M"^' de Gastein sont là, parées, choyées, souriantes? Fades et insi-pides poupées ! Elles se sont fait bien du tort dans mon esprit ce soir. Non-seulement pas une
d'elles ne s'est inquiétée de faire porter un verre de sirop à l'infatigable pianiste^, mais encore, lorsque la vieille comtesse de Bann, presque aveugle^ comme tu sais^ a demandé avec enthousiasme le nom de la personne qui tenait le piano, Bettina a répondu d'un air pincé :
« Ne le devinez-vous pas^ madame ? c'est l'institutrice ! »
Sans doute la sotte enfant était jalouse de voir aller vers une autre que vers elle l'admiration qu'elle s'imagine devoir inspirer à tous.
Pour moi, je la trouve parfaitement insignifiante ; elle joue du piano comme une machine, elle chante comme une serinette, elle s'habille comme une poupée. Tout cela correct Je l'avoue, mais froid, guindé, sans cœur, ni âme. Cherchez donc l'âme dans une jeune fille de seize ans, qui n'a ni compassion, ni sympathie pour une orpheline, pour celle qui, depuis dix-huit mois, lui consacre son temps, sa jeunesse^ son intelligence.
« C'est l'institatrice ! »
Je n'oublierai jamais le ton méprisant avec lequel ces trois mots ont été prononcés.
232 l'i.nstitutrice .\ BEaLi:N\
Il écartait toute idée afFectueuse;, ou simplement familière. .
Il signifiait : « C'est la personne louée à peu de frais pour nous mettre dans Tesprit ce qu'elle a su mettre dans le sien^ pour être agréable aux moments perdus^ pour nous aider à tuer notre temps et celui de nos invités. Ne vous émerveillez pas de ses talents ! Lorsqu'elle interprète nos grands maîtres^, comme si leur âme avait passé dans la sienne^ c'est son métier ! Si, lorsqu'elle chante, vos paupières se mouillent, ne lui sachez pas gré de cette douce émotion, c'est son métier ! C'est son métier, pour quelques milliers de francs, d'être aimable, gracieuse, spirituelle, intelligente, courageuse et résignée. »
Pauvre enfant! Je suis bien lâche, Arnold, lâche à me faire pitié à moi-même. D'un mot, je pourrais faire cesser tout cela, la rendre libre; mais si je dis ce mot, ma tante la congédiera, et alors!... Maintenant que je l'ai connue, ne plus la voir, ce serait tomber dans la nuit. Que deviendrais-je sans ma douce étoile? — Et les
jours passent ! Elle souffre^ mais elle tient bon. Elle dérobe à tous ses larmes; elle s'est fait au fond de son âme un sanctuaire impénétrable/ où sa fierté se réfugie^, mais où ma tendresse va la chercher. Comment tout cela finira-t-il? Sans ma blessure^ j'aurais sans doute rompu avec ce charme dangereux. Le devoir m'aurait rappelé là-baS;, aussitôt après la guérison. Mais^ maintenant, le sort en est jeté : l'attraction a été puissante^, irrésistible, presque instantanée ! Mon cœur a été vers elle^ en vertu de cette loi à laquelle personne ne peut échapper tôt ou tard. La pierre qui s'échappe de ta main^, et qui tombe droit sur le sol;, n'est pas plus inconsciente que je ne l'ai été dans l'origine. Plainsmoi donc,, mais ne me condamne pas, stoïque Arnold. »
Dimanche matin.
« J'ai gardé le lit trois ou quatre jourS;, mon bien cher ami : une réminiscence de ma sotte fièvre d'accès. C'est toujours l'éclat d'obus, paraît-il, qui, bien qu'absent, se souvient de moi de temps à autre. As-tu reçu les quelques mots
234 l'institutrice a ueulin.
que je t'ai écrits tout de travers au début de cette légère crise ? Je me rends compte que c'était à n'y rien comprendre. Ma tête s'en allait, et ma main prenait à peu près la même route. Enfin, me voilà sur pied. J'ai repris mes habitudes.
Ce n'est pas sans émotion que^ le soir du cinquième jour^ j'ai fait ma rentrée dans le salon où je devais la revoir. Elle était là^ impassible comme toujours^ en apparence, mais j'ai appris à lire sur cette physionomie qui ne peut plus rien me dissimuler. Un léger tremblement de ses mains sur le métier^ un affaissement général dans l'attitude^ la tête inclinée, comme sous le poids d'un fardeau trop lourd, tout cela n'cbt rien pour les autres, mais tout cela est devenu pour moi aussi clair que des paroles.
Qu'y avait-il eu avant mon arrivée? Que s'était-il passé ?
Ma tante travaillait au coin de la cheminée, sans mot dire. Les jeunes filles regardaient avec un intérêt profond leurs journaux de modes qui venaient d'arriver ; mais je sentais dans l'air, au milieu .de ce silence, que l'orage avait grondé
peu de temps auparavant. Comment en douter^ après avoir regardé M™'' de Gastein? Elle avait dans toute sa personne cet air de satisfaction profonde qui annonce chez elle (je la connais bien maintenant) une mauvaise pensée en voie d'exécution. Je ne me trompais pas.
« Nous vous attendions, Heinrich, me dit-elle^ pour achever la lecture du journal. Nous vous avons réservé le récit très- détaillé des belles fêtes de Versailles. Vous connaissez Versailles^ je crois?
Je fis un signe de tête qui voulait dire oui, tout en recfardant Gi selle.
« C'est un peu dans le genre de Postdam, n'est-ce pas ?
— C'est-à-dire que Postdam est un peu dans le genre de Versailles (j'étais décidé à la contrecarrer). Un pastiche^ une contrefaçon^ si vous voulez ; mais notre résidence royale^ il faut l'avouer^ ne donne qu une faible idée des magnificences inspirées par Louis XIV. »
Giselle avait quitté son ouvrage ; elle me regardait, elle m'écoutait avec une sorte de sym-
23Ô l'ixstitutiiîce a et^rlin.
patliie; je feignis de n'en rien voir^ et je continuai :
« Oui^ c'est un beau pays que la France, et je crois que nos soldats^ en rentrant dans nos campagnes arideS;, jetteront plus d'un regard d'envie sur le sol fertile^ qui fait la richesse de ses habitants. )>
Giselle paraissait radieuse.
Pauvre petite! son bonheur ne devait pas durer longtemps.
c( M"' Duval^ dit ma tante, de son ton aigre^ qui s'adoucissait cependant un peu en ma présence (quelques gouttes de miel dans son vinaigre ordinaire)^ reprenez-nous la Gazette de la Croix, à la 3° page^ tout au haut. »
Il fallut obéir ! J'enrageais sans entendre^ sans vouloir écouter; mais je devinais bien au tremblement convulsif des lèvres^ à l'émotion de la voix^ ce que devait coûter à la jeune Française cette cruelle lecture.
Guillaume, l'ennemi de son pays, couronné dans le propre palais de Louis XÏV ! Guillaume^ escorté de tous les souverains de l'Allemagne^,
trônant en vainqueur^ sous les murs de Paris affamé !
A cette heure-là^ mon ami^ tout entier à Tardente compassion qui me remplissait le cœur^ j'oubliai que j'étais Prussien^, et mes sympathies s'en allèrent^ avec celles de Griselle^ vers le malheureux pays^ écrasé^ meurtri^ agonisant déjà. Que Dieu me pardonne ce crime de lèse-patriotisme! Mais ma tante^, avec sa bonne humeur cruelle ;, ses odieuses plaisanteries^ son âpre gaieté, m'aurait porté ce soir-là aux résolutions les plus excessives.
La lecture était finie. Je n'entendais plus cette voix d'or^ navrante dans sa plaintive douceur. La je me hasardai à regarder de nouveau. Elle était là^ à quelques pas devant moi, impassible^ comme toujours^ en apparence. Pas une larme dans ses yeux ! La vaillante enfant répandrait tout le sang de son cœur, avant de nous laisser voir les pleurs qu'elle refoule. Mais que ce travail doit lui coûter cher ! Que ce pauvre cœur doit être go»flé ! Si tu savais comme je suis parfois tenté de lui dire : « Mais pleurez donC;, pauvre
petite^ il n'y a que moi qui vous observe^ et, si vous le vouleZ;, je ne vous regarderai plus ; je me priverai d'admirer votre cher visage^ je me condamnerai à l'obscurité, ma douce étoile, pourvu que vous échappiez à cette contrainte qui vous étouffe. »
Les larmes ! « ces fruits si doux de gémissements, de soupirs et de plaintes^ que Ton cueille à Tarbre amer de la vie ! »
Qui a dit cela? Un orateur catholique^ je crois. Giselle est fervente catholique. C'est dans sa foi qu'elle puise ce courage que j'admire,, non pas le courage viril^ qui me déplaît chez les femmeS;, mais le courage d'une âme soumise et résignée^ qui ne perd rien de sa douceur en souffrant^ qui s'incline sans révolte sous le fardeau^ et qui appelle le secours de Dieu, sans refuser la compassion des hommes. Je la vois parfois lever vers le ciel un regard éloquent; ce regard est une prière^, silence des lèvreS;, et cri du cœur. C'est ainsi que la vierge Marie regardait son fils en se tenant debout au pied de la croix. Mais- je m'arrête; Arnold; ou plutôt j 'arrête ma plumC; en dépit
de moi-même. Elle irait ainsi jusqu'à demain! AdieU; cher ami^ pardonne à mon égoïsme. )>
14 novembre.
« Que faites-vous donc^ Arnold? Et puis-je en croire mes yeux ! Vous avez évacué , Orléans ! Dieu soit loué^ tout mon sang bouillonne à cette pensée! Je retrouve mon mot disparu! Je m'indigne de l'allégresse des journaux français ! Allons^ il ne fallait que ce petit revers de nos armes pour me rendre à mon ardeur première^ et faire évanouir les fantômes dangereux. Arrière, délices de Capoue^ qui m'endormiez mollement, séduisantes chimères^, perfides enchanteresses ! Je me réveille enfin ! Je me sens guéri de corps et d'âme ; Arnold, ton ami t'est rendu. Puissions-nous finir ensemble cette glorieuse campagne! )>
15 novembre.
« Hélas î mon cher compagnon, qu'a-t-il fallu pour vaincre mes belles résolutions d'hier, pour me rejeter dans les chaînes que je croyais à tout jamais brisées ? Un regard de Giselle ! Une
larme dans ses yeux! Après déjeuner^ elle vint à moi avec un sourire radieux :
« Est-il vrai^ M. le comte^ me demanda-telle d'une voix claire et vibrante^ que je ne lui connaissais pas^, que l'armée française soit rentrée à Orléans ?»
Au lieu de me sentir touché de sa confiance^ comme je l'avais été lorsqu'elle s'était adressée à moi déjà pour avoir d'autres nouvelles^ je fus blessé de cette joie naïve. Pour qui me prenait- elle donc ? Pour un ennemi de mon pays sans doute^ puisqu'elle accourait se féliciter auprès de moi d'un échec de nos armes.
« Oui^ Mademoiselle, répondis-je brusquement, c'est vrai pour aujourd'hui ; mais cela ne le sera plus demain, sans aucun doute. »
Elle rougit et pâlit tour à tour, ce ton brutal l'avait déconcertée au delà de toute mesure, puis elle se retira en silence. Je la suivis du regard. Arnold, elle s'essuyait les yeux doucement. C'étaient les premières larmes qui m'avaient pour témoin, et c'était moi qui les faisais couler !
Je m'élançai de mon fauteuil^ je voulus la suivre ; mais^ pendant mes hésitations^ la porte s'était refermée sur elle, et je ne la revis plus jusqu'au surlendemain.
Après le dîner de ce jour-là^ elle travailla comme de coutume aux éternelles tapisseries de ma tante ; j'étais malheureux^ ennuyé^ tourmenté plus que je ne puis le dire^, et, pour comble de contrariété^ Osterwald était là^ plus pédant, plus monotone, plus emphatique que jamais.
Ce soir-là, il ne dissertait ni sur la musique, ni sur la littérature, mais sur la tactique militaire. Courbé sur une carte que j'avais dépliée, pour me donner une contenance, et me soustraire à sa conversation, il faisait des plans, critiquait, blâmait, approuvait, encourageait, et, finalement, concluait ainsi :
(( Si j'étais Von der Thann )>
Je te fais grâce du reste.
« Quel habile général vous êtes, lui dis-je. Vous avez manqué votre vocation, mon cher ! »
Une comprit pas Tironie du compliment, piit
242 l'instituthigïï a berlin.
un air modeste^ et^ pour me récompenser sans doute de la libéralité de mes éloges^ il se mit à louer avec une magnificence hyperbolique mon livre de la Tactique de V armée prussienne pendant les dernières guerres^ dont il ne connaît pas une ligne, par parenthèse. La patience m'échappa. Je me retournai vers ma tante :
« N'aurons-nous pas un peu de musique ce soir, lui demandai-je? »
Irrité comme Saiil, j'avais besoin de la harpe de David pour me calmer. Hélas I cette harpe, devais-je, moi cruel, la remettre en ces faibles mains, si lasses de la faire résonner ? Est-ce que sur les rives du fleuve de Babylone, les Hébreux captifs ne suspendaient pas leurs cithares, devenues muettes pour la durée de l'exil ?
C'était la seconde fois, depuis deux jours, que je me montrais brutal envers la pauvre enfant! Elle rougit un peu, parut troublée, mais ma tante saisit bien vite au vol la proposition :
•<( Certainement, Heinrich, vous aurez tout ce que vous voudrez, musique vocale ou instrumentale, à votre choix. M"' Duparc, continua- 1-
elle en changeant son ton^ qui passa du miel le plus doux au vinaigre le plus acide^ allumez les bougies^ je vous prie. »
Giselle se leva^ et se dirigea comme une automate vers le piano^ sans lever les yeux sur personne. C'est toujours ainsi qu'elle débute ; on sent qu'elle remplit un devoir^ et que sa pensée est ailleurs ; mais à mesure que les notes résonnent sous ses doigts^ froides d'abord^ puis animées et vibrantes^ quelque chose s'éveille en elle, dont elle n'est plus maîtresse de contenir l'expansion, et alors, qu'elle chante ou qu'elle joue, la poésie déborde, poésie chaste, idéale, éthérée, qui semble emprunter au ciel ses plus suaves inspirations.
Ce soir-là, par hasard, on ne lui traça pas de programme ; ses doigts errèrent un instant sur les touches, incertains d'abord; ils semblaient chercher quelque réminiscence égarée au fond de la mémoire.
(( Où va-t-elle en venir, me demandai-je ? A ^Tozart, sans doute, son maître bien-aimé ? »
Je me trompais. Le nom mélodieux du
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maître diviii^ qui montait à mes lèvres^ ne l'attirait pas alors; elle commençait une phrase^ puis la laissait inachevée, pour en clierclier une qui semblait la fuir. Enfin^ après un assez long prélude^ tout à coup éclata sous ses doigts^ sublime^ grandiose^ toute-puissante^ l'introduction de la sonate pathétique. Le Dieu était venu !
Te rappelles-tu^ Arnold, ce concert à la cour, donné à l'occasion du mariage du prince royal. On avait joué la sonate pathétique, et j'imaginais alors qu'elle m'avait dit son dernier mot, tant l'orchestre dirigé par Motzfeld avait joué avec perfection. Et bien, mon ami^ je ne la connais que d'hier. Hier seulement j'ai compris^ pour la première fois^ cet immortel adagio qui résume en quelques notes^ j'allais dire en quelques mots^ tout ce que le cœur humain peut contenir de douleurs,, d'amertumes et d'angoisses. Ce n'est pas la mélancolie sereine de Mozart^ où l'on sent poindre l'espoir^ où le sourire est si près des larmes ; c'est une tristesse désespérée^ navrante^ qui gémit sourdement, puis éclate en
plaintes amères, en appels passionnés. C'est un sanglot profond comme la plainte éternelle de rOcéan^ c'est un abîme de douleurs où l'âme est submergée^ et où elle se complaît pourtant^ puisqu'elle ne veut pas être consolée.
Te souviens-tu de cette dernière phrase où nous nous disions ensemble : C'est du Mozart ! Oui, l'espérance apparaît un instant^ mais c'est une illusion évanouie aussitôt qu'évoquéC;, on la fuit^ on la repousse. Elle ne trouve pas sa place dans ce domaine du désespoir.
Giselle s'arrêta longuement sur les derniers accords. '
Le rondo ! le rondo ! s'écria cet imbécile d'Osterwald^ qui avait pu applaudir pendant que je restais absorbé la tête dans mes mains^ et retenant mon souffle,, de peur de perdre une parole de ce poëme sublime.
Le rondo ! — Comme le voilà bien ! Est-il
donc aveugle et sourd? Ne voit-il pas que cette
enfant est oppressée^ haletante, et qu'on ne se
dépense pas ainsi impunément.
« Le rondo ! répéta ma tante ! »
On m'avait dit que la musique était pour moi^ j'avais le droit d'intervenir^ et j'intervins. Je fis observer que^ pour mon compte^ je préférais rester quelque temps au moins sous le coup de V adagio. Osterwald se rangea immédiatement de mon avis. C'est un de ces hommes qu'on n'a pas même le plaisir de contredire !
Giselle retourna à sa place d'un air si tranquille que je me demandai si je n'avais pas été dupe de mon imagination, et si cette folle du logis n'avait pas été pour beaucoup dans la transformation que j'avais cru Yoir s'opérer chez la musicienne.
Mais non, je lui ai prêté ma propre flamme. Giselle est un beau marbre, voilà tout ! Pourquoi donc alors ce marbre s'anime -t-il parfois .^ Pourquoi l'éclair jaillit-il tout à coup de cet œil d'un bleu profond ? Pourquoi cette voix claire, dont elle veut régler l'accent, se laisse-t-elle aller à des notes émues d'une mélodieuse douceur ? »
Ah ! s'il l'avait vue le soir, rentrée dans sa chambre sans feu, à genoux au pied du lit, pleurant, gémissant, implorant le secours d'en
haut ! Le marbre palpitait alors; Galatée retrouvait lavie^ et^ avec la vie^ le sentiment poignant de la douleur.
« Mon Dieu^ disait-elle avec angoisse, je ne me plains ni de Fexil, ni de la séparation d'avec les miens ; augmentez, s'il se peut, les humiliations, les déboires, dont je suis abreuvée dans cette maison inhospitalière, mais laissez-moi la paix du cœur. Au prix de toutes mes larmes, de toutes mes tortures morales, ne permettez pas que je m'égare hors du sentier que je me suis tracé. La France et Eaoul, voilà, après vous, tout ce que je veux aimer! Arrêtez les battements de mon cœur, plutôt que de souffrir qu'un seul soit indigne de moi. 0 père tendre, plus tendre dans la détresse de vos enfants, soyez secourableà mon âme en détresse! »
Après cette ardente prière, elle se releva fortifiée comme toujours, et froidement, posément, dans la calme impartialité d'un examen rigoureux, elle interrogea sa conscience, comme s'il se fût agi d'une autre que d'elle-même :
(( Pourquoi donc avait- elle tant souffert pen-
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claiit ces deux derniers jours? Qu'avait-elle besoin de cette sympathie qui semblait Tabandonner? Pourquoi ce regard austère, imprégné de tendresse lorsqu'il s'attachait sur elle^ lui était-il devenu familier comme le regard d'un ami? Pourquoi cette voix brève qui savait s'adoucir en lui parlant^, résonnait-elle à son oreille comme une consolation et une espérance? »
Griselle ! il ne doit y avoir pour vous dans cette maison;, ni consolation, ni espérance I Votre pays agonise, le sang de France coule par tous les poreS;, votre frère est mort ou captif ; à l'heure qu'il est, vous n'avez peut-être plus ni patrie, ni famille, et vous pourriez ! . . . .
Le rouge de la honte lui monta au front à cette seule pensée; après s'être jugée, elle s'accusa et se condamna. Elle se dit que l'or doit sortir de la fournaise pour devenir plus pur ; que Dieu ne frappe que pour guérir, et que la douleur, pour être chrétienne, ne doit pas rester stérile.
c( Allons, mon cœur, dit-elle en finissant ce long examen, laissez-vous alldr en Dieu, et réveillez-vous au goût amer des larmes. »