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CHAPITRE XXIV

Depuis longtemps il ne restait plus une feuille aux tilleuls dépouillés. Novembre, « le mois noir^ )) avait passé avec ses brouillards et ses pluies ; puis décembre était venu^ morne^ glacé^, rigoureux. Berlin tout entier était depuis quelques jours enseveli sous la neige^ et T hôtel de Kastow dormait encore sous son blanc linceul^ lorsqu'à la triste clarté du jour à peine naissant^ le comte Heinrich souleva avec précaution le rideau de sa fenêtre.

« La voilà^ dit-il, après quelques instants d* attente ! Par ce vent aigu, cette bise glaciale î Pauvre petite ! Ses pas légers laissent à peine une trace dans la neige ! Sortir par un temps dont Faspect seul donne le frisson ! Quelle énergie dans ce corps délicat et frêle ! Mais qui donc rarrêterait? Dois-je même songer à la plaindre

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en ce moment! Ne sais-je pas qu'elle va à Celui qui bénit les larmes^, et guérit d'un mot toute blessure. Giselle^ je voudrais prier avec vous, mais suis-je digne de prier pour vous ! »

Le rideau retomba^ et le comte alla s'asseoir à son bureau^ où se voyait une lettre commencée :

25 décembre.

« Elle vient de finir^ Arnold^ cette nuit divine où le monde chrétien célèbre la bonne nouvelle^ et salue de ses cris de joie le Rédempteur attendu. J'aurais voulu prier^ et m'unir à toi dans une pieuse pensée^ comme nous en avions la coutume. Mais mon âme est pleine de sentiments si contradictoires ! Comment aller à Dieu î Amour et iiaine^, tendresse infinie et détestation profonde remplissent mon cœur. Dois-je porter mon offrande à Fautel^ avant d'être réconcilié avec mon frère !

Rien n'est changé en apparence, mais je hais ma tante et ses filles^ et je passe mes nuitS;, sans sommeil, à méditer quelque vengeance éclatante. Je la trouveraij'en ai bien peur!

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Mais je reviens à ma chronique. Hier au soir, désolé de la voir en scène de la manière la plus fatigante^ depuis le commencement de la soiréC;, j'ai fini par m 'approcher du piano à force d'habiles contre-marches^ et^ sans être entendu de personne^ j'ai pu lui dire :

« Vous devez être fatiguée^ Mademoiselle^ m'autorisez-vous à vous envoyer une remplaçante? »

Elle m'a regardé avec un étonnement douloureux dans son expression naïve.

« Moi;, fatiguée^ a-t-elle répondu. Vous êtes bien bon, monsieur le comte, mille fois trop bon. — Et, détournant les yeux, qu'elle avait levés un instant vers moi, elle reprit sa valse interminable.

« Puis -je être fatiguée, signifiait ce sourire à la fois reconnaissant et amer. Mon rôle me permet-il un pareil luxe ? »

Arnold, en voyant sur le piano ses pauvres petites mains amaigries, où le sang coulait sous les veines transparentes, gonflées par la fatigue, en lisant de temps à autre sur son visage

les angoisses de son âme , je haïssais toute cette société égoïste et cruelle, j'en voulais au monde entier, et, pour un peu, j'aurais brillé l'arbre de Noël, ce symbole de réjouissance, qu'elle a décoré elle-même avec le goût élégant qui préside à tout ce qui sort de ses doigts.

Hélas, Arnold, j'avais préparé toute une machine de guerre qui n'a pas réussi.

J'avais fait tant de folies pour les enfants, pour matante, pour les domestiques eux-mêmes (je ne te dirai pas quelle somme y a passé, tu te moquerais de moi), que j'imaginais dans cet océan de cadeaux glisser ma petite goutte d'eau à son adresse. C'était une montre que j'avais fait acheter il y a quinze jours à la vente des bibelots d'un vieil émigré français, presque centenaire^ montre qui avait appartenu à Marie- Antoinette, pour la mémoire de laquelle M"^ Duval professe un culte fervent. L'écusson royal y est : trois fleurs de lis d'or sur champ d'azur, avec les chiffres M. A. entrelacés, en perles et diamants. A l'intérieur, une miniature exquise : le portrait

de cette infortunée princesse^ peint par un des grands peintres de l'époque.

La pauvre Giselle n'a pas de montre^ et je soupçonne toutes les peines que la chère enfant se donne pour être exacte^ dans cette maison où Ton ne plaisante pas sur le chapitre de l'exactitude.

J'avais joint à cette montre un crochet émaillé du même style, le tout dans un écrin de velours bleu, avec les initiales G, D. brodées en or sur le velours.

Quelques jours avant Noël, en avertissant ma tante de la solennité que je voulais donner à cette fête, je lui demandai d'un ton insouciant ce qu'elle comptait faire pour M"* Duparc, et je proposai de me charger de sa part, comme de celle des autres.

ce Je n'ai aucune intention à cet égard, mon cher Heinrich, me répondit-elle ; il n'est pas dans les habitudes françaises de célébrer la Noël de cette façon ; cette jeune fille est pleine d'orgueil et serait, je crois, plus blessée que charmée d'être associée à nos fêtes de famille dans les

lu

circonstances actuelles ; après cela^ ajouta-t-elle^ avec un mauvais sourire^ vous êtes bien le maître d'agir comme bon vous semble, w

Arnold^ cette femme est une vipère, un aspic ; ses lèvres minces ne s'ouvrent que pour distiller le venin; je Técraserai dans ses espérances ambitieuses^, et s'il me faut renoncer au bonheur d'avoir un héritier de mon nom^ ma fortune, je te le jure, n'ira pas enrichir M"® de Gastein. »

Pendant que M. de Kastow, troublé et irrité, disait ses mécomptes à son ami le plus cher, Giselle, prosternée sur les dalles de Sainte-Hedwige, offrait son cœur en holocauste au Dieu de la crèche, pour le salut de son frère et le rachat de son pays, et lui demandait la force d'accomplir jusqu'au bout son silencieux sacrifice.

CHAFlTrvE XXV

La comtesse était à la tête d'un comité de travail pour les ambulances. En cela^ comme en tjutes choses, Giselle fut chargée du gros de la besogne; ce fut elle qui tailla les flanelles, qui distribua les matériaux, qui coupa la toile pour les bandes et la charpie. Mais ce travail plaisait à son âme compatissante. Un blessé n'était plus un ennemi î

Un soir qu'absorbée dans sa tâchC;, elle ne prenait aucune part à ce qui se passait autour d'elle^ elle fut tirée de sa tranquillité par une exclamation du baron d'Osterwald.

« Qu'y a-t-il donc, demanda la comtesse.

— Pas grand'chose , répondit le gallophobe d'un air insouciant. Tout simplement un prisonnier français qui a tiré sur une sentinelle, et qui ne l'a pas manquée. Quand je dis a pas grand'-

cliose^ » vous comprenez bien que je parle de ce Français enragé. Son affaire est claire au moins, et il n'y reviendra pas une seconde fois. La cour martiale, puis le jugement, puis l'arrêt, puis l'exécution I A la bonne heure, la justice militaire ne fait pas languir.

— Et où cela s'est-il passé ? demanda M""^ de Gastein.

— A Leipsick. Du reste, je puis vous lire le paragraphe :

« Un jeune officier français du 12« chasseurs, prisonnier à la forteresse de Leipsick, le lieutenant de Mergy... »

M. d'Osterwald n'alla pas plus loin. Un cri étouffé, et le bruit de la chute d'un corps au bout du salon, vinrent l'interrompre brusquement.

« Qu'est-ce donc ? demanda-t-il en relevant ses lunettes d'un air effrayé.

— Cette jeune fille se trouve mal ! s'écria M. de Kastow le premier, en désignant Giselle, étendue sur le parquet. »

Et il s'élança vers la sonnette pour appeler les femmes de M'"' de Gastein.

(( Plus de doute^ pensa~t-il^ en cachant son émotion et son inquiétude sous un visage impassible, c'est le fiancé ! Pauvre malheureuse enfant ! »

Deux heures après^, Heinrich^ rentré dans son appartement;, s'asseyait au coin du feu pour lire quelques instants^ suivant sa coutume de chaque soir^ lorsque Fritz entra d'un air mystérieux :

« Mon colonel, elle est là qui veut vous parler tout de suite.

— Qui cela, elle ? demanda Heinrich.

— La Française, M''^ Duparc, je veux dire. » M. de Kastow s'élança de son fauteuil et courut à la porte.

Giselle se tenait debout au seuil de rantichambre, les yeux fixes, étincelants, le visage d'une pâleur mortelle.

(( M. le comte, dit-elle, d'une voix entre-coupée, ce prisonnier français qui va mourir, sauveZ'le.... »

Elle ne put continuer, chancela un instant, et serait certainement tombée encore une fois, si Heinrich ne s'était empressé de lui avancer un fauteuil.

« Sauvez-le^ répéta-t-elle d'un air égaré. Vous êtes tout-puissant.

— Hélas^ mademoiselle^ si j'avais la puissance que vous me supposez^ croyez bien que je vous aurais déjà rassurée^ sans attendre votre démarchC;, mais je ne puis rien dans cette affaire.

— Mais c'est impossible qu'il meure, repritelle d'une voix brisée^ et comme se parlant à elle-même. Je n'ai que lui au monde! Ma seule affection !

— Je suis au désespoir^, Mademoiselle^ repritil; les lois militaires sont inexorables^ et^ malgré ma profonde sympathie pour votre douleur.... »

Mais elle continuait sans l'entendre :

« Deux orphelins! C'est affreux! Mon pauvre Kaoul, mon pauvre frère bien-aimé ; qu'ils prennent donc ma vie avec la tienne ! » Ce fut au tour d'Heinrich de l'interrompre ^ « Deux orphelins, s'écria-t-il, en lui prenant brusquement la main^ pendant qu'une pensée nouvelle se faisait jour dans son esprit ; alors ce prisonnier, ce Raoul, c'est donc votre frère?

— Ne vous Tai-je pas dit? demanda Giselle d'un air égaré. »

Et, tenant toujours la main du comte, elle se jeta à genoux, en murmurant des paroles incohérentes.

ce Votre frère, répéta-t-il sans l'écouter, que ne le disiez-vous plus tôt, ma pauvre enfant? Votre frère ! mais je le sauverai, vous dis-je ! Il ne peut pas être coupable ! Et, d'ailleurs, je ne veux pas vous voir pleurer; je veux que vous soyez heureuse ! »

(( Alors, Arnold, écrivait M, de Kastow quelques jours plus tard, je perdis la tête à mon tour ; je lui dis que, depuis trois mois, je ne vivais que pour elle, que sa vie m'était devenue plus précieuse que la lumière du jour, et que, pour l'amour d'elle, j'agirais à l'égard de son frère comme s'il était le mien.

Elle ne m'écoutait pas, elle ne semblait pas me comprendre, et répétait toujours : « Sauvezle! sauvez-le! »

Qu'elle était touchante, Arnold ! En la voyant ainsi à mes pieds, sans pouvoir la relever, je me

rappelais que, quelques jours auparavant, elle avait chanté avec une mélancolie pénétrante cette romance de Faust : « Ne brisez pas le cœur de Marguerite. » « Oh ! non, chère créature, pensais-je en la contemplant si poétique et si belle; oh! non, rassure-toi. Il vivra, cet heureux Eaoul, et plaise à Dieu que je sois à sa place, pour être aimé ou regretté comme lui ! »

Une heure après, Giselle, dont la tête était brûlante, ouvrait sa fenêtre pour se rafraîchir au contact de l'air glacé de la nuit.

Dans la rue déserte, deux cavaliers, revêtus de longs manteaux, passaient à bride abattue, glissant sans bruit sur la neige, comme des fantômes se rendant au sabbat.

« C'est une hallucination, pensa-t-elle, en portant la main à son front douloureux. Qu'ai-je donc ce soir? Par moments, je ne vois plus clair, et puis, tout à coup, des scènes étranges flottent devant mes yeux. Je suis folle. Ce n'est pas lui, ce n'est pas Fritz qui vient de passer là comme un tourbillon. Et cependant, cette haute stature, ce fier profil entrevu à la clarté du gaz!... »

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