CHAPITRE XXVI
Heinrich au colonel d'Harling.
Leipsick.
C'est de Leipsick que je t'écris^ Arnold. La journée a été si occupée que je n'ai pas trouvé une minute pour te raconter mes démarches. A sept heures^, ce matin^ j'entrais dans la vieille forteresse, dont le commandant a été longtemps sous les ordres de mon père. Inflexible sous le rapport de la discipline^ il fut pourtant obligé de s'incliner devant la dépêche de Versailles^ qui m'autorise à voir le prisonnier^ et ordonne de surseoir jusqu'à nouvel ordre à l'exécution du jugement. Béni soit mon onclC;, bénis soient son crédit et sa puissance ! Jamais je ne l'ai autant aimé qu'aujourd'hui.
Le prisonnier dormait profondément lorsque j'entrai dans son étroite cellule; il s'était jeté
tout habillé sur son lit, le visage en pleine lui^iQre. — Comme il lui ressemble I Le bruit de nos pas lui fit ouvrir les yeux. Il regarda un instant d'un air étonné le commandant Eachaiim et le gardien^ puis, passant la main sur son front, comme un homme encore mal éveillé.
(c Ah ! Messieurs, dit-il en souriant, vous dérangez un beau rêve, le dernier sans doute? C'est pour aujourd'hui, n^est-ce pas?
— Non, non, répondit le commandant, en me faisant signe d'avancer, c'est un nsiteur que je vous amène ; quarante minutes de conversation, ni plus, ni moins. »
Et il nous laissa.
En cinq minutes j'étais subjugué, mon ami ! Cette bonne grâce souriante, ce joyeux courage, cette fière audace! C'est la même âme que sa sœur, le même rayon, la même flamme! Seulement, chez elle, tout cela s'enveloppe de mélancolie, de poésie idéale; tout cela est contenu, soigneusement voilé aux regards indifférents. Chez lui, tout déborde. — Je lui fis raconter l'afiaire.
« Alors^ lui dis-je^ après Tavoir écouté attentivement^ ce n'est pas vous qui avez tiré sur la sentinelle?
— Moi ! vous n'y pensez pas^ colonel ! Tirer sur un brave garçon qui faisait son service en chantant un lied de ses montagnes ! Mais ce serait à mes yeux un assassinat ! Hors de Faction^ voyezvous, je ne tuerais pas une mouche, fût-elle dix fois Prussienne, et Prussienne du Brandeboiirg encore! »
Et il éclata de rire, d'un rire si franc, que je ne pus m'empêcher de partager sa gaieté.
« C'est très-clair pour moi, lui dis-je, puisque vous me l'affirmez sur Fhonneur; mais alors, comment expliquer aux autres Faccident dont ce malheureux Poméranien s'est trouvé victime ?
— Ma foi, je n'en sais rien, répondit-il d'un air d'insouciance héroïque, qui acheva de me gagner le cœur. C'est Faffaire de mes juges! Vous pensez bien que ce n'était pas dans Fintention de m'évader que je m'étais fait mettre à la forteresse de Leipsick, où la vie n'est pas précisément très-gaie, et où la clef des champs ne tombe pas
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sous la main du premier venu. Seulement^ être prisonnier sur parole me semblait une captivité encore plus dure. J'avais le choix. J'ai accordé la préférence à cet aimable donjon. Mais pardon, colonel, j'ai répondu tant que vous l'avez voulu à votre bienveillant interrogatoire. Me permettrez-vous, à mon tour, de vous adresser une seule question? D'où vient l'intérêt si particulier que vous témoignez à un ennemi, et à un ennemi accusé de ce que je considère comme un crime? »
Arnold, je n'ai employé ni faux-fuyant, ni subterfuge, et, devant ce jeune homme, presqu'un enfant (songe que je suis, moi, dans ma trente-cinquième année I), je n'ai pas rougi d'avouer la tendresse qui remplit mon cœur. Le prisonnier tressaillit de joie en entendant le nom de Giselle. Il ne se lassait pas de m'interroger.
<c Est-elle bien portante ? Est-elle heureuse ? Et ses élèves? Et M"^« de Gastein? »
Là-dessus, je m'en tirai de mon mieux. A quoi bon augmenter les sollicitudes d'un frère qui ne peut rien pour sa sœur? Quand j'eus fini de parler, il me raconta leur touchante histoire.
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comment ils avaient abrité leur misère sous le seul nom de du Parc, nom d'une ancienne terre de la famille; la brave femme qui les avait élevés n'aurait jamais consenti à faire savoir que les seuls descendants du comte du Parc de Mergy manquaient presque de pain. A Saint- Cyr seulement, Raoul reprit son nom tout entier. De là mon erreur, ma jalousie^ mes craintes au sujet du fiancé prétendu.
Je sais maintenant que la tendresse fraternelle est le seul amour de la sœur de Kaoul. Je sais qu'à peine âgée de dix-huit ans, elle a eu la généreuse pensée de sacrifier les plus belles années de sa jeunesse pour subvenir aux frais exigés par rentrée à Saint- Cyr. Raoul avait su le sacrifice trop tard pour en empêcher l'accomplissement.
«N'est-ce pas, disait-il, que c'est un trésor que ma Giselle, une perle sans prix? »
A mon tour, je m'enthousiasmai tant et si bien qu'il finit par me dire d'un air moitié touché, moitié railleur :
« Ah! que vous êtes bien de la patrie de Werther! »
Tout cek;, mon cher Arnold^ n'a pas tenu, comme tu penses^, dans les quarante minutes de ma première visite. Je suis revenu plusieurs fois auprès de Raoul ; l'interrogatoire en main^ j'ai pu faire rectifier beaucoup de ses réponses^ qui lui avaient donné l'air d'un coupable.
(( Je comprends si mal l'allemand^ me disaitil^ et j'étais de si maussade humeur, qu'il m'ennuyait de disputer ma vie à mes flegmatiques juges. Mais^ avec vous^ c'est bien différent. »
Grâce à cela^ grâce surtout aux aveux d'un compatriote du malheureux Poméranien, qui s'était vengé ainsi d'un camarade qu'il haïssait^ dans le lâche espoir de laisser peser l'accusation sur un prisonnier^ le premier venu^ nous nous sommes tirés d'affaire blancs comme neige. Je dis nous^ car, si Raoul avait été condamné à mort^ je me sentais^ moi, condamné à ne jamais reparaître devant les yeux de sa sœur.