CHAPITRE XXVII
Quelques jours après, le comte de Kastow rentrait à Berlin^ Tâme déchargée d'un lourd fardeau; mais comme le voyage lui avait paru long ! Avec quelle impatience fiévreuse il appelait le moment de revoir Giselle! Quelle joie sans mélange il ressentait en pensant qu'il allait la voir sourire ! Il entendait déjà les expressions de sa reconnaissance. Il voyait ses beaux yeux humides de larmes de bonheur.
Il était minuit ; les voyageurs n'étaient pas attendus; tout le monde dormait à l'hôtel. — Avant de se mettre au lit, Heinrich écrivit quelques mots.
« Voici pour M"® Duparc^ dit-il à Fritz, qui commençait à comprendre le but du voyage. Il faut qu'elle l'ait à son réveil. »
Mais en vain Fritz , l'œil au guet et l'oreille
tendue, comme s*il faisait le service des avantpostes^ se planta-t-il résolument à Feutrée de l'étroit corridor qui conduisait à la chambre de rinstitutrice, il ne vit rien paraître, et revint tout penaud auprès de son maître, à l'heure du premier repas.
« Il faut croire qu'elle sera sortie de bien bonne heure^ dit le fidèle soldat. J'étais à mon poste comme l'horloge sonnait ses six coups, et cependant ce n'est pas dimanche aujourd'hui.
— Je la verrai à déjeuner, pensa Heinrich. »
Mais à déjeuner il apprit une étrange nouvelle. La veille au soir, M™^ de Gastein et ses filles étaient parties en hâte pour la campagne.
M"^ Duparc, malade depuis plusieurs jours déjà, avait été déclarée, parle médecin, atteinte d'une fièvre scarlatine compliquée de fièvre cérébrale. La comtesse avait craint la contagion ; on s'était enfui au plus vite, emmenant G-retchen et Dorothée, et la malade était restée confiée aux soins d'une fille de cuisine à moitié idiote.
En apprenant ces derniers détails, le comte de Kastow se montra si violemment irrité que
Giselle conquit en un instant, dans l'esprit des domestiques^ une place bien supérieure à ce qu'elle aurait jamais pu attendre.
A la voix du comte, qui parlait pour la première fois en maître dans sa propre maison, tout se mit en mouvement à l'hôtel de Kastow. Les sonnettes ne cessaient de retentir, agitées par une main impatiente, et la valetaille, en présence d'une volonté impérieuse, et dirigée au rebours de cette autre volonté qu'ils avaient été habitués à respecter jusque-là, se montrait aussi basse dans ses empressements qu'elle l'avait été dans ses insultes.
Trois semaines se passèrent, pendant lesquelles la malade soutint contre la mort une lutte dont il était impossible de prévoir l'issue, trois semaines pendant lesquelles deux savants médecins, appelés à toute heure par l'impatience du comte Heinrich, n'osèrent engager leur responsabilité jusqu'à donner une lueur d'espoir.
Heinrich ne vivait pas ! Vingt fois le jour il envoyait Fritz à la porte de Giselle ; il prenait ses repas chez lui, et ne recevait pei'sonne, sauf
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les médecins et le curé de l'église catholique, qui venait chaque matin voir la jeune malade. Mais Giselle ne reconnaissait pas cet ami de son âme; le délire ne l'avait quittée^ ni jour^ ni nuit; depuis le matin où elle avait été trouvée étendue sans connaissance^ sur le froid carreau de sa chambre^ le lendemain même du départ de M. de Kastow pour Leipsick.
Un jom% elle ouvrit les yeux^ après un calme sommeil de plusieurs heures^ et regarda tout autour d'elle;, comme si elle sortait d'un rêve. Cette chambre élégante^, elle ne la reconnaissait pas ! D'où venaient ces épais tapis^ ces rideaux dé soie bleu de ciel^ cqs tentures somptueuses ? Un doux visage se pencha sur le lit;, un de ces visages transfigurés par la charité;, et qu'on est habitué à voir sous l'humble coiffe des filles de Saint- Vincent de Paul.
« Où suis-je ? demanda faiblement la malade. Ma sœur;, pourquoi êtes-vous là? »
PuiS;, le souvenir revenant tout à coup dans cette pauvre tête égarée^ Giselle poussa un grand cri :
« Rîloul ! » dit-elle^ en faisant un effort comme pour se lever.
Et elle tomba épuisée dans une courte fai-
blesse.
(( Raoul vit;, mon enfant^ dit la bonne sœur^ h qui le comte avait fait la leçon. Il ne court plus aucun danger. Remerciez Dieu bien bas dans le secret de votre cœur^ car le médecin défend toute émotion. »
Giselle baisa la main de sa charitable amie, et^ à partir de cette heure^ tout danger s'éloigna.
« Où suis-je donc? demanda-t-elle de nouveau^ lorsqu'il lui fut permis de parler. Quelle est cette chambre? qui m'y a fait amener?
— Vous êtes dans l'endroit le plus retiré et le plus tranquille de l'hôtel^, sur le jardin^, au midi. C'est M. le comte lui-même qui l'a choisi^ d'après l'avis du médecin. »
Et toujours le nom d'Heinrich venait en réponse à chacune des questions que la jeune fille posait à sa garde-malade. C'était lui qui avait fait avertir le curé de Sainte -Hedwige^ lui qui avait fait appeler sœur Marthe ; c'était lui qui
avait donné au petit Schwartz une belle pièce d'or toute neuve^ lorsque l'enfant avait couru lui annoncer la résurrection de Giselle
« Dieu soit loué! » dit M. le comte^ avait rapporté Tenfant à sœur Marthe^ et il m'a mis dans la main ce double frédéric que je vais envoyer à ma mère. Trois mois de gages d'un coup î C'est maître Eckard qui enragerait s'il se doutait de cela ! »