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CHAPITRE III

Un jour Raoul arriva du collège dans un état d'exaltation extraordinaire^, et sans se donner le "temps d'embrasser Giselle^ ce qui était chez lui l'indice des plus graves préoccupations^ il déposa sur le métier de Greppo une grande lettre à l'allure officielle.

« Du proviseur;, s'écria-t-il tout essoufflé î

— Du proviseur, répéta Greppo ! Ce n'est pourtant pas l'époque des bulletins.

— Mais lis donc, au lieu de chercher à deviner.

— Que peut-il avoir à me mander, dit-elle toute pensive?

— Oh ! que les femmes sont étranges ! Ne voistu pas, Greppo, que cette pauvre Gisie grille d'impatience ? Seulement elle grille en dedans, suivant sa sage coutume. »

Malheureusement, ainsi qu'il arrivait toujours

dans les moments de presse^ Greppo avait perdu ses lunettes. On les chercha par terre, dans la corbeille aux pelotons, dans le sac de mérinos noir, et on finit par les retrouver sur le nez de la brodeuse. Elle n'en faisait jamais d'autre!

« Monsieur le proviseur du lycée Louis le Grand, disait la mystérieuse lettre, prie madame Greppo, et sa flimille, d'assister au concert qui se donnera le jeudi 12 juillet, dans la salle des exercices. »

« Comprenez- vous toutes les deux, reprit Raoul, qui venait de monter sur une chaise, pour " donner plus de solennité à ses paroles ? Nous sommes aujourd'hui samedi, 7 juillet. Huit, neuf, dix, onze, douze, continua-t-il en comptant sur ses doigts. Donc, dans cinq jours, vous entendrez de la fameuse musique, c'est moi qui vous le dis. »

Greppo réfléchissait profondément et silencieusement.

« J'ai le temps, dit-elle enfin avec un soupir de satisfaction, comme si Ton venait de lui enlever de la poitrine un poids énorme, j'ai bien

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le temps. Demain matin, je donnerai un bon coup de savon à la robe de première communion de votre sœur. Cela sèche si vite Tété que demain soir je pourrai déjà Fempeser et la repasser. Car pour après-demain je n'ai guère de loisir^ avec mes leçons au couvent. Disons que je lui achèterai une ceinture bleue^ des gants de Suède^ que je remettrai des rubans -frais à son chapeau. Avec cela, monsieur Raoul^ elle ne vous fera pas honte.

— S'il est possible ! s'écria Eaoul en regardant la petite lille , dont les yeux bleus brillaient comme deux étoiles de saphir! G-isie me faire honte ! Mais elle est la plus belle petite sœur qui soit au monde^ comme elle en est la meilleure et la plus aimée. Mais^ Greppo^, tu ne sais donc pas que^ dans sa robe de. tous les jours^ Gisie me paraît cent fois plus charmante que toutes ces filles habillées à la façon des chiens savants^ ou des guenons de l'Hippodrome ? »

Raoul avait été une fois au Cirque.

« Oui, oui^ c'est bon à dire^ soupira Greppo^, qui, dans sa vieille expérience;, ne voyait pas les

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choses du même œil, et qui rêvait pour sa chère Gisie velours et dentelle ; mais la mode est la mode, monsieur Raoul, et si j'étais riche, votre sœur aurait jeudi une de ces jolies robes de mouseline anglaise, blanche et rose, comme on en voit tant au Luxembourg.

— Sois donc tranquille, ma pauvre Greppo, quand je serai maréchal de France, Gisie aura des robes de toutes les couleurs, comme ces princesses des contes de fée : Peau d'Ane ou Cendrillon. Que dirais-tu d'une nuance clair de lune, ou rayon de soleil, ou bien encore lever de l'aurore, et feux du couchant? »

Giselle éclata de rire.

« Tu ferais mieux, Raoul, de penser à donner à Greppo un bon châle pour l'hiver, au lieu de ce vieux manteau ouaté qui montre la corde, et qui ne lui tient plus chaud du tout.

7- Je vous donnerai bien d'autres choses, s'empressa de répliquer Raoul : des chevaux, des voitures, des maisons, des châteaux, des domestiques, et des diamants. Enfin, tout ce qu'on peut avoir avec beaucoup d'argent. Et pour

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commencer^ Grreppo ne fera plus de tapisserie ni de cuisine.

— Dans ce temps-là, dit la bonne dame^, en secouant mélancoliquement la tête, Greppo ne sera plus avec vous, mes pauvres enfants, car j'imagine qu'un maréchal de France ne doit pas être de la première jeunesse.

— Que si, reprit Eaoul avec aplomb ! Cela s'est vu quelquefois, sinon maréchal, au moins général en chef. Pense donc à Condé, à vingttrois ans ! Hoche, à vingt-cinq ! Et Bonaparte ! et Annibal ! et tant d'autres ! Avec la guerre, cela va vite !

— Oh! la guerre, s'écria Grisie, c'est une chose affreuse. Peux-tu en parler avec ce sangfroid ?

— Bien sûr, petite sœur, que je ne me contenterai pas toute ma vie de mes batailles de soldats de plomb ou de bois. Tiens, je n'ai même plus envie d'un cheval à mécanique. Je ne rêve qu'un vrai cheval, ardent, fougueux, galopant, piaffant. Dans ce moment , continua -t-il , en courant tout autour de la chambre, je me vois à

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la tête de mon escadron : nous partons dans une charge furieuse; T ennemi est en fuite ; partout des morts et des blessés...

— Ali ! Kaoul;, interrompit Giselle^ quelle cruauté! Et moi, que deviendrai-je pendant ce temps ?

— Toi ! tu courras après les dépêches et les journaux^ et ton cœur battra d'orgueil en lisant :

« Le lieutenant Raoul Duparc a été porté à « Tordre du jour de FarméC;, pour avoir pris un « drapeau à Fennemi. »

(( Le capitaine Raoul Duparc, à la tête de « cinquante hussards^ a exécuté une brillante ce reconnaissance, et surpris un poste ennemi. »

c( Un peu plus tard : Le colonel Duparc, à la c( tête de son brave régiment, a chargé avec une « impétuosité furieuse. »

c( Plus tard encore : Le général Duparc a dé- « cidé du succès de la journée, en arrivant à « point, avec des troupes toutes fraîches, et « pleines d'ardeur. »

C'est alors, Giselle, que je deviendrai maréchal de France, car me voici à la fin de mes grades.

— AllonS;, mon bel officier, dit Greppo^ en plissant complaisamment la main sur la chevelure lustrée du jeune orateur, puisque vous avez si bien gagné le repos, venez avec nous acheter les gants de votre sœur. Les vôtres iront encore pour cette fois. »

CIIAFITRE IV

Un mois après, jour pour jom% eut lieu la distribution solennelle des prix au lycée Lcruis le Grand. Chacun y remarqua un petit garçon d'une douzaine d'années, qui escaladait les gradins de l'estrade, comme s'il se fût agi d'aller à l'assaut. Il y remonta souvent^ si souvent qu'à la fin les applaudissements éclatèrent de toutes parts, et que l'archevêque de Paris, qui présidait, lui dit en l'embrassant paternellement : « Vous ne voulez donc rien laisser aux autres, mon petit ami? »

Mais ni les bravos enthousiastes, ni les éclatantes fanfares de la musique militaire, ni la joie du triomphe, ne firent oublier un seul instant au lauréat qu'il y avait, dans un coin de la salle, une vieille femme qui pleurait de joie, et une petite fille toute pâle d'émotion, qui frap-

pait dans ses mains chaque fois qu'on appelait le nom de Eaoul Duparc.

Il courait à elles au sortir de F estrade^ jetait pêle-mêle sur leurs genoux livres et couronnes, et les embrassait avec une telle effusion, que la branche de giroflée rouge qui se dressait orgueilleusement sur le chapeau de paille d'Italie de la vieille dame, avait reçu déjà bon nombre d'accolades par trop familières.

Quant à Giselle, la moindre feuille de ces glorieuses couronnes lui semblait plus précieuse que tout l'or du monde, et dans la vaste salle, témoin de ces innocents triomphes, nul cœur ne battit avec une joie plus pure, et une tendresse plus vive, que celui de la petite sœur de Raoul.

L'année suivante, Greppo dut arborer deux jours de suite ce fameux chapeau de paille, qui sommeillait d'ordinaire, dans un repos complet, sur son lit de mousseline, tout capitonné d'ouate.

Cette année-là, Giselle eut sa distribution de prix, elle aussi, et ses couronnes à recueillir.

La supérieure de la Visitation, où la brodeuse donnait une fois par semaine des leçons d'où-

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vrages à l'aiguille^ frappée de la gentillesse et de rintelligence précoce de la petite fille^ qui accompagnait toujours sa vieille amie^ avait offert charitablement de se charger de cette éducation^ et depuis un an^ Giselle profitait de son mieux des enseignements de toutes sortes qui lui étaient donnés. .

Dès le premier jour^ la grande salle d'études avec les cartes, les sphères^ les livres et les pupitres, lui parut un lieu béni, une sorte de cénacle, où elle recevait avec recueillement Finstruction qu'elle n'aurait jamais osé espérer. Aussi, en peu de temps, dépassa-t-elle toutes ses compagnes. Sa rare intelligence, son esprit clair et lucide, aidés par une application sans relâche, lui firent franchir avec une merveilleuse facilité les premiers degrés de l'échelle de la science, et à la fin de l'année, le nom de Giselle Duparc était acclamé à la Visitation, comme celui do Kaoul à Louis le Grand.

Pendant les années qui suivirent, la tendres? o et l'union des deux orphelins ne se démentirent pas. un instant; en ses jours de sortie, Raoul ne

connaissait plus qu'une promenade : le long parcours de la rue d'Enfer à la barrière du Trône; et lorsque, sur la porte du petit parloir ;, impatient et anxieux^ il voyait arriver Giselle, fraîche et souriante^ dans sa robe de pensionnaire^ avec le ruban bleu en sautoir^, Raoul s'estimait le plus heureux des écoliers.

Le temps ne reste pas oisif. Tous deux grandirent ainsi pendant que Greppo vieillissait. D'année en année^ il lui avait fallu changer le numéro de ses verres de lunettes, et depuis quelque temps déjà, elle se demandait avec inquiétude si elle pourrait travailler jusqu'à ce que c( les chers enfants » fussent hors de peine.

Jamais elle ne s'était ouverte à eux de ces sollicitudes pleines d angoisse, et cependantcomment faire? N'était-ce pas au mois de juin prochain queRaoul allait passer ses examens pour Saint-Cjr? Comment payer la première année de pension,' si lourde avec le trousseau?

La pauvre femme, sans appui, sans protection, sans conseils, fière dans sa pauvreté, n'eut pas même le soupçon qu'elle pouvait réclamer

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Fappui de TEtat pour un candidat sans fortune^ et un beau jour^ elle s'en alla seule au couvent^ au milieu de la semaine^ pour consulter la jeune pensionnaire^ dont la raison précoce et le caractère sérieux lui inspiraient déjà grande confiance.

« Ne parlons pas de tout cela à votre frère^ mon enfant^ lui dit-elle ; gardons-nous de le troubler dans ses études; et puis^je le connais^ le cher garçon^, il serait capable de s'engager plutôt que de nous causer un embarras. Mais en vérité^ que faire?

— C'est bien simple^, Greppo, répondit la jeune fille^ qui avait réfléchi un instant. Voilà mon éducation terminée, et je suis en état d apprendre aux autres ce qu'on m'a si généreusement enseigné ici. Les places d'institutrice ne sont pas rares; on en offre souvent à madame la supérieure^ et je sais^ en outre^, qu'au Mouton^ où il vient tant de grand monde^, on ne démandera pas mieux que de nous aider aussi.

— Mais^ ma chère aimée^ reprit Greppo, le trousseau se paie tout de suite, ainsi que le pre-

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mier trimestre^» et 1,500 francs font une grosse somme.

— Tranquillise-toi;, ma bonne, tout s'arrangera. »

L'air de confiance et de décision de la jeune fille calma Greppo, et dès le lendemain, on se mit en route pour le Mouton.

M"" Bourgeois reçut les deux visiteuses à bras ouverts. C'était une de ces femmes de la vieille rocbe, qui font du commerce une sorte de sacerdoce, et qui travaillent toute leur vie, sans adorer le veau d'or. Assise majestueusement derrière son comptoir, au milieu de ballots de laine et de soie de toutes nuances, elle écouta attentivement le discours de Giselle, en faisant de temps à autre de petits signes d'approbation et d'attendrissement, et lorsque la jeune fille releva les yeux avec anxiété pour lui demander ce qu'elle croyait possible, M"" ^Bourgeois sourit maternellement :

(( Vous arrivez à point, dit-elle, et je crois bien que j'ai votre affaire. Hier, j'ai été appelée au faubourg Saint-Honoré chez une grande dame

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étrangère que je fournis depuis longtemps. Elle veut des dessins pour un paravent chinois; maia les échantillons lui ont paru trop difficiles^ et j j dois faire exécuter^, par des mains habiles, la partie la plus compliquée de l'ouvrage. C'est justement votre affaire, madame Greppo. Il y a là des points lancés qui ressemblent aux hachures d'un dessin à la plume, et vous seule êtes capable de vous en tirer. Si vous voulez m'attendre deux minutes, le temps démettre ma robe et mon chapeau, nous irons ensemble à l'hôtel Kleinfeld et nous ferons notre affaire.

— Mais, Madame, objecta timidement Giselle, et moi?...

— Vous venez aussi, bien entendu, mon cher ange, puisque les dessins ne sont qu'un prétexte h présentation.

— Oh ! alors, c'est chez cette dame que vou3 avez l'espoir de me placer? )>

Le cœur de la jeune fille commença à battre d'émotion.

« Non, pas chez elle; mais je m'aperçois que je ne vous ai pas encore raconté mon liistoire, et

(le cette façon^ vous ne pouvez rien y comprendre. M™^ de Kleinfeld est chargée^ par une de ses amies de Berlin^ de lui envoyer une Française, une Parisienne s'il est possible^ pour servir d'institutrice à ses filles. Oh! monDieu^ savez-vous Tallemand? C'est une condition importante. ))

Giselle regarda Greppo.

« Encore quelque chose que je lui dois, ditelle en serrant tendrement la main de sa vieille amie; c'est elle qui, dans ma petite enfance, m'a appris à parler couramment l'allemand. Depuis, je me suis perfectionnée au couvent avec une religieuse originaire de Weimar, et...

— Alors tout va bien, ma mignonne, interrompit la maîtresse du Mouton, qui paraissait enchantée. Du moment que vous savez parler cet horrible jargon, le succès me paraît assuré, pour peu que cette baronne se connaisse en physionomie. Ainsi donc, dans quinze jours ou trois semaines, juste le temps de préparer votre petit trousseau, vous pouvez être en Prusse.

— En Prusse! s'écria Grreppo dont les yeux pai-

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sibles lancèrent tout à coup de terribles éclairs. En Prusse ! répéta-t-elle d'un ton courroucé, n'espérez pas cela. Plutôt que de voir ma chère enfant partir chez ces Cosaques J'aimerais mieux mendier son pain et le mien le reste de mes jours. »

Greppo, comme on le voit^ n'était pas trèsferrée sur la géographie, et pour elle, Prussiens et Cosaques, c'était tout un. Aux jours de son enfance, qui s'était écoulée dans un village de la frontière, ravagé par les deux invasions, elle avait entendu parler si souvent avec effroi et avec haine des Prussiens et des Cosaques, qu'à force de les réunir dans une môme détestation, elle avait fini par leur donner une nationalité commune.

Nous croyons même. Dieu nous pardonne ce jugement téméraire, que si elle eût connu Berlin pour la capitale de la Prusse, elle se serait refusée à employer pour ses admirables tapisseries cette laine douce et égale, sans pareille à l'usage, et vendue dans le commerce sous le nom de laine de Berlin.

On eut grand'peine à calmer l'indignation pa-

triotique de Greppo. Giselle lui parla avec éloquence des chemins de fer^ des télégraphes^ de la poste^ de la rapidité des communications, qui supprime les distances. Elle lui dit qu'elle était assurée de ne rencontrer aucun Cosaque à Berlin, qu'ils y étaient pour le moins aussi rares qu'au Luxembourg ou sur la place Saint- Sulpice; surtout elle fit luire à ses yeux la brillante perspective de l'épaulette d'or, qui attendait Kaoul à sa sortie de Saint-Cyr.

Greppo s'avoua vaincue; il ne lui resta plus d'autre objection à faire que celle de sa pauvre toilette, peu convenable/disait-elle, pour se présenter devant la très-haute et très -puissante baronne. A cela, M""^ Bourgeois répondit qu'il ne s'agissait pas de Greppo, et que M™^ de Kleinfeld ne ferait sûrement aucune attention à son châle râpé et à son vieux chapeau noir.

ce Quant à M"° Giselle, je me demande si elle pourrait être plus charmante en velours, en soie et en dentelle, que dans son modeste costume de pensionnaire. Mais dépêchons-nous, ma bonne dame, il se fait tard déjà, et M™« la baronne

fait chaque jour^ vers quatre heureS;, la promenade obligée au bois de Boulogne. Savezvous qu'il y a loin d'ici au faubourg Saint- Honoré! »

La route fut silencieuse.

En dépit de tout^ Greppo songeait aux CosaqueS;, à leurs lances^ à leurs barbes incultes^ à leurs visages farouches; à ces Cosaques qui, dans son village, étaient restés les croquemitaines des petits enfants. Et le chagrin de Raoul ! Et sa propre douleur à elle^, en voyant partir si loin la chère petite, qu'elle avait élevée avec tant d'amour et de sollicitude ! Que de pensées douloureuses se pressaient dans sa pauvre tête endolorie ! Et cependant, au milieu de considérations si graves, telle est l'étrangeté du cœur humain, la bizarrerie des mélanges qui s'y opèrent, que cette créature dévouée, qui se sacrifiait heure par heure, depuis tant d'années, avec un héroïsme sublime, eut jusqu'au bout une pensée de regret pour son chapeau de paille d'Italie, et pour la fameuse branche de giroflée. Comme elle se serait sentie plus à l'aise, le front ombragé

par cette imposante coiffure^ pour faire son entrée dans le salon de la baronne !

Mais ce n'était plus le temps de la réflexion ! Yoilà le numéro 215 du faubourg Saint-Honoré ! On passe devant le suisse ! On monte F escalier^ où le bruit des pas s'éteint dans le moelleux tissu du tapis de haute laine; on traverse une longue enfilade de somptueux appartements^ pour ne s'arrêter que dans un petit boudoir tendu d'étoffes sombres. Attention^ Greppo ; voici le moment de faire votre plus belle révérence à Madame la baronne.

La maîtresse duMouton ne s'était pas trompée ; Giselle plut tout d'abord; elle plut si bien que le soir môme, M™« de Kleinfeld envovait à Berlin la lettre suivante^ à l'adresse de son amie, la comtesse de Gastein :

(( Mon cher cœur, je me hâte de vous dire que je crois avoir enfin trouvé ce qu'il vous faut : une jeune Française^ à peu près Parisienne^ charmante, accomplie^ distinguée en tout point. Je ne vous parle pas de son extérieur; c'est là son seul défaut apparent. Elle est presque port

belle; mais si modeste (qualité rare chez les Françaises);, que j'en ai été enchantée. Elle parle allemand comme si elle arrivait de Berlin. Je Tai fait causer; de plus, je suis allée sans retard dans le couvent où elle a été élevée^ et la supérieure m'a dit que jamais élève aussi parfaite n'avait passé par ses mains. Son fervent catholicisme ne sera pas à craindre pour vos filles^, puisque vous êtes-là. Seulement... (ne craignez rien ; le seulement est si peu de chose que j'ai cru pouvoir conclure h peu près), la jeune personne pose des conditions pécuniaires. Il lui faut;, paraît-il, une somme de 4,000 francs versée entre ses mains avant son départ : une pension, un trousseau h payer pour son frère, toute une histoire fort respectable, sans doute, mais peu intéressante pour vous. Donc j'abrège, et voici ce que j'ai décidé en votre nom, quitte à tout rompre si vous apposez votre veto. M"^ Duparc signerait un engagement de sept ans, en retour duquel vous lui promettriez (en outre du petit capital versé) GOO francs d'honoraires annuels. Je vous engage à ne pas mar-

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cliander. M"^ Duparc avait commencé par déclarer qu'elle se contenterait des plus minces appointements; mais deux vieilles dames qui lui servaient d'escorte^ lui ont fait observer qu'il fallait bien songer un peu à ses dépenses d'entretien^ dans une grande maison comme la vôtre. Yous trouverez donc là une économie réelle; toutes les institutrices que j'ai vues pour vous jusqu'à ce jour, demandaient 2 ou 3,000 francs par an. L'Angleterre et la Russie, qui donnent des prix insensés, ont gâté toutes ces Françaises, et leur ont tourné la tête. Mais la jeune fille en question paraît fort raisonnable. — Répondez-moi vite, je craindrais que ce trésor à bon marché ne vînt à nous glisser entre les mains. Et surtout, réfléchissez que cette pério le de sept ans est précisément ce qu'il faut pour élever vos trois filles. Vous avez besoin d'économie dans votre maison. La position est fort belle quant à présent, je le sais ; mais si le comte Heinrich venait à se marier, par un de ces hasards qu'on ne peut pas plus prévoir qu'empêcher, il y aurait bien du changement. Adieu,

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mon cher cœiir^ pas de faux calcul, pas de susceptibilité religieuse mal entendue^, songez au réel et au solide^ et croyez aux sentiments les

plus tendres de votre amie, etc.

« Baronne de Kleinfeld.

« P. 5. J'ai dû promettre à la jeune fille le libre exercice de sa religion. Un remords me prend ! Je vous ai raconté je ne sais quelle histoire sur l'emploi du capital de 4^000 francs. Cest peut-être cela^ mais j'y ai fait si peu d'attention, que je pourrais bien m'être trompée. Je ne suis guère sûre que des chiffres. Sur les chiffres, vous vous souvenez^ Wilhelmina^ que je ne me trompe jamais. »

Wilhelmina fit les mêmes calculs que son

amie la baronne.

Econome comme une Prussienne de race (dans ce pays tout le monde connaît fort au juste le prix de l'argent, depuis le roi jusqu'au dernier de ses sujets), elle réfléchit rapidement qu'il y avait là une bonne affaire à saisir, et son ovi arriva par le télégraphe à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré. De là, il fut porté au Mouton^ où M™* Bourgeois le reçut à son comptoir, encombré comme à l'ordinaire d'écheveaux de

laine et d'échantillons^ sans oublier les clientes. Laissant tout de côté pour « la chère G-iselle^ » elle arriva essoufflée au quatrième étage de M™^ Greppo^ tourna rapidement la clef, qu'on laissait d'habitude sur la porte^, et se jetant hors d'haleine dans le fauteuil^ vide alors :

« C'est fait^ dit-elle I Embrassez-moi^ ma belle petite. Voilà vos 4^000 francs, et je ne suis pas en peine de la façon dont vous les gagnerez. On vous veut dans quinze jours. Préparez vite votre petit trousseau^ fort simple, bien entendu. On ne tient pas au luxe. Quant au voyage^ je me charge de vous trouver une bonne occasion. »

Quinze jours aprcs^ Giselle se mettait en routC;, le cœur déchiré du chagrin de Raoul et du désespoir de Greppo^ mais forte^, courageuse^ résignéC; et prête à tout. Cette enfant de dix- sept ans, élevée à l'école de l'adversité^ y avait trempé fortement son âme.

(c Dieu est partout^, i» tel avait été son dernier mot aux pauvres désolés^ et elle partait pour la bataille de la vie^ armée de foi, de courage et d'espérance chrétienne.

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