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CHAPITRE XXVIII

Le moment vint enfin où Giselle put se lever et descendre au rez-de-chaussée pour changer d'air. La salle d'étude^ qui donnait sur l'allée de tilleuls, avait été transformée en un petit boudoir, où tout avait été prévu de ce qui pouvait être agréable ou utile à la convalescente. Des rideaux de mousseline blanche, nouvellement posés, encadraient, dans chaque embrasure de fenêtre, des jardinières remplies de plantes rares. Un beau portrait de Marie- Antoinette, que Giselle n'avait jamais vu àThôtel, était placé en face du petit lit de repos établi auprès delà cheminée. Sur la table, à côté d'un vase du Japon rempli .de violettes de Parme et de camélias blancs, une lettre de Raoul, à l'adresse du comte de Kastow, posée en évidence. Des livres français, des gra-

vures françaises^, mais pas un journal ! Qu'y aurait-elle vu, hélas !

Depuis plusieurs jours déjà^ Paris^ manquant de pain, avait été obligé de se rendre; Farmistice était signé ; l'ennemi triomphant avait franchi ses remparts intacts^ se souciant peu de la gloire à conquérir^ puisque la proie était assurée. Mais ces douloureuses nouvelles n'avaient pu arriver jusqu'à la malade. Une tendresse vigilante avait établi autour d'elle une sorte de cordon sanitaire, et en défendait l'approche avec un soin jaloux. « Pas d'émotions^ avait encore dit le médecin dans ces derniers jours î... »

Assise dans un grand fauteuil^ qu'une main prévoyante avait fait placer dans l'embrasure de la fenêtre^, comme un premier reposoir^ Giselle promenait ses regards autour du salon^ avec émotion et gratitude. Elle éprouvait alors ce bienêtre ineffable de la convalescence^ quand on se reprend avec une douceur infinie à cette vie qu'on a failli quitter^ quand la terre paraît belle^ la lumière douce^ quand tout sourit et caresse

autour de vous. Est-ce que jamais le soleil d'été lui avait paru aussi beau que ce pâle soleil de février? Il dorait la cime des tilleuls dépouillés^, et traversant la mousseline des rideaux^ venait caresser son visage pâle et ses cheveux blonds. Leur masse opulente^ réunie en tresses au sommet de sa tête, semblait presque un fardeau trop lourd pour sa faiblesse. Les yeux fermés, la tête renversée en arrière dans son fauteuil, elle songeait vaguement, lorsque le bruit de la porte, qui s'ouvrait avec précaution, la tira de sa rêverie.

Elle tressaillit ; une rougeur fugitive monta à ses joues. C'était le sauveur de son frère, c'était celui-là même dont Kaoul lui parlait avec tant d'enthousiasme et de reconnaissance dans sa lettre de ce matin. — Elle voulut se lever pour aller à lui, mais ses forces, à peine revenues, ne le lui permirent pas; elle voulut parler, la parole expira sur ses lèvres. Un flot de larmes, et des mots entrecoupés, voilà tout ce qu'elle put pour manifester sa reconnaissance.

(( Surtout, pas d'émotions, pas de remercîtnents, dit M. de Kastow en s'efforçant de cal-

mer^ par la froideur de son ton, Texaltation de la jeune fille. Songez que vous avez été malade, que vous Têtes encore, et que je réponds de vous au docteur Petermann. »

Elle leva timidement les yeux vers lui. Il souriait d'un sourire engageant et doux. Dans son regard, une tendresse paternelle ; dans sa voix, les accents qu'un père prendrait pour endormir un enfant malade.

(c Pauvre petite, murmura-t-il en s'asseyant auprès d'elle. Moins forte contre la joie que contre la douleur 1 Mais parlons de Raoul, reprit-il tout haut, maintenant que je le connais, et que nous ne sommes plus ennemis.

— Ah! dit-elle tout bas avec un accent de reproche douloureux, si bas qu'il devina plutôt qu'il n'entendit, pourquoi me faire souvenir que vous n'êtes pas Français?

— Oui, reprit-il en baissant la voix à son tour, à vos yeux, je le sais, je porte là tache originelle. Mais, dites-moi, que puis-je faire pour vous aider à l'oublier ? »

Giselle secoua mélancoliquement la tête :

« Vous avez sauvé Raoul^ répondit -elle avec un soupir !»

Ils se turent tous les deux. Dans ce profond silence, on aurait entendu les battements du cœur d'Heinrich.

« Ecoutez, Giselle, dit-il en se levant et en parlant comme un homme qui rassemble tout son courage, ce que je vais vous dire, vous pouvez Fentendre. Déjà, un jour, il y a six semaines de cela, vous étiez auprès de moi, tremblante, désolée... Egaré par le spectacle de votre douleur, j'ai osé vous révéler ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même, au prix de mille souffrances... Mais vous n'écoutez pas... vous détournez la tête... »

Giselle se cacha le visage dans ses mains.

c( Taisez-vous, taisez-vous, dit-elle; je ne dois pas vous entendre.

— Vous me comprenez donc enfin ! s'écria-t-il hors de lui.

— Ah ! si je vous ai compris ! Même avant cette heure où j'ai oublié toute fierté, pour aller implorer à genoux l'ennemi de mon pays, pour

lui demander plus que ma vie, le salut de mon frère, même avant ce jour, ne connaissais-je pas votre bonté pour la pauvre orpheline? Ne savaisjepas que seul, dans cette maison inhospitalière, vous aviezpitiéde l'enfant sansmère et sans asile?

— Giselle ! Giselle ! répéta M. de Eastow, je puis donc espérer. . .

— Taisez- vous, dit-elle encore une fois, et d'une voix concentrée. N'entendez- vous pas làbas ces cris, ces sanglots? Ne voyez-vous pas ce sang qui coule, comme les ruisseaux sur les collines après l'orage? Les chaumières incendiées, les champs dévastés, les ruines, les orphelins, c'est vous qui avez fait tout cela. A l'heure où nous sommes, Paris brûle peut-être sous les bombes et les obus de votre roi ! »

Elle s'exaltait en parlant ; pour la première fois, les paroles jaillissaient en traits de feu de cette âme contenue. Heinrich la regardait avec admiration ; mais il sentait qu'elle était perdue pour lui. Il voulut faire un effort cependant.

« Giselle, reprit-il, la paix est signée depuis plusieurs jours déjà.

— Paris est rendu ! s'écria-t-elle en fondant en larmes. La paix est signée^, mais à quel prix ! Képondez ! L'Alsace ! la Lorraine !.,. »

M. de Kastow se tut. -- Giselle se laissa retomber dans son fauteuil.

« J'étais Lorraine^ murmura-t-elle d'une voix douce comme une plainte, je suis deux fois Française ! '

— Écoutez-moi cependant, Giselle, une dernière fois, écoutez-moi. Tout ce qu'un homme peut offrir de respectueuse tendresse, de dévouement muet, d'adoration silencieuse, je vous l'avais offert déjà, dans le secret de mon cœur. Aujourd'hui, si vous consentez à devenir ma femme, je quitterai ce pays, qui vous est odieux, je renoncerai pour vous à la gloire militaire, qui me séduisait jadis, à l'orgueil de mon rang, aux préjugés de ma race et de mon éducation...

— Je suis Française et catholique, répéta-t-elle sans lever les yeux vers lui.

— Eh bien, je prierai le même Dieu que vous, j'adopterai vos croyances. Dites, Giselle, que puis-je faire encore ?

— Non^ monsieur le comte^ dit-elle avec force et en relevant ses yeux^ où les larmes séchèrent subitement. Non ! Pas plus que moi, vous ne devez être renégat.

— Griselle, si vous m'aimiez, comme les compromis vous sembleraient faciles ! Mais vous me

haïssez !

— Est-il donc plus aveugle que je ne Tétais, murmura-t-elle, comme si sa pensée intérieure s'échappait en dépit d'elle.

— L'ai-jebien entendu, s'écria-t-il ? Vous ne me haïssez donc pas !

— Je ne puis haïr le sauveur de mon frère, répondit la jeune fille d'une voix grave, et redevenue maîtresse d'elle-même, mais je ne puis aimer l'ennemi de mon pays.

— Plus tard, plus tard, répéta-t-il en s'accrochant à un dernier espoir, quand le souvenir de cette année terrible se sera affaibli dans toutes les âmes : dites, Giselle, me défendez- vous d'espérer dans un lointain avenir ? »

Giselle était debout, les yeux étincelants, et perdus cependant dans une vague contemplation.

(( Plus tard^ dites-vous^ murmura-t-elle ! Ah ! si ma patrie redevenait grande et glorieuse ; si nos drapeaux^ captifs aujourd'hui^ rentraient victorieux... Mais c'est un rêve! N'y songeons pas ! A cette heure^ parler de fiançailles lorsque la France agonise ! Quelle alliance criminelle ! Monsieur le comte, oseriez-vous célébrer une fête nuptiale sur la tombe de votre mère ? »

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