CHAPITRE V
Si, durant le voyage, Giselle avait compte nourrir ses regrets, en repassant au fond de son cœur le passé plein de tendresse, auquel elle venait de dire adieu, ou bien en interrogeant anxieusement l'avenir obscur qui s'ouvrait devant-elle, elle se serait trouvée fort déçue, car sa compagne de route ne devait pas lui laisser de pareils loisirs.
(( L'occasion » trouvée à grand'peine par la digne maîtresse du Mouton, était une honnête marchande de modes d'un certain âge, qui allait chercher, ou plutôt « trouver la fortune en Prusse, )) car elle ne doutait pas de son succès.
ce Voyez- vous, ma chère demoiselle, disaitelle à sa jeune compagne, quand j'ai vu que ma nièce avait déjà cinq enfants, sans parler de ce que le bon Dieu lui enverra encore, et qu'ils
avaient tous grand' peine à nouer les deux bouts, je n'ai fait ni une ni deux^ j'ai cédé mon fonds à bon prix^ et je me suis mise en route. En Prusse^ une Française, qui a quelque idée dans la tête, et un peu d'adresse au bout des doigts, ne peut manquer de rattraper vite le prix de son voyage. Dans ce pays baroque, il n'y a pas une femme qui sache faire gracieusement un nœud de chapeau, poser une plume, bouillonner une dentelle. Et les bavolets, donc ! »
Ici M"^ Hamon éclata de rire, comme si l'image qui se présentait à ses yeux était vraiment par trop grotesque.
« Les bavolets ! J'en ai vu I Et il faut les voir pour y croire. La dernière de mes apprenties s'en tirerait mieux que la première marchande de modes de Berlin. Or, vous n'ignorez pas que le bavolet est la pierre de touche du talent dans notre métier. — Il est vrai que les chapeaux actuels n'en comportent plus guère, sauf pour les femmes âgées, mais ce n'est pas une excuse. ))
Giselle fit un signe muet d'approbation.
(( Il y a réellement de quoi faire frémir^ ma chère demoiselle, continua V artiste enthousiaste. Représentez-vous quelque chose de lourd, de prétentieux^ d'informC;, qui s'aplatit sur la nuque^ comme la visière d'un casque posé sens devant derrière. Ce n'est pas surprenant^ au reste. Ce pays-là est le pays des casques, m'a-ton dit. ))
Et M"« Hamon^ enchantée de sa plaisanterie, rit de nouveau à gorge déployée.
Pauvre Giselle ! Il lui fallut un violent effort de politesse pour faire monter un sourire à ses lèvres^ mais que le cœur était loin de s'y associer ! Elle écoutait tous ces bavardages comme on écoute parfois^ d'une oreille distraite^ certains bruits extérieurs qui n'arrivent pas jusqu'à râme^ et il est probable que, tout le long du voyage, les choses se seraient passées de même sorte, si, à force d'effleurer mille sujets, dans le but de distraire la jeune fille, M"^ Hamon n'avait enfin trouvé le secret de l'intéresser. Il ne fallait pour cela que le nom de Raoul.
« Quel gentil cavalier, dit-elle ! Quand il y
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aura une paire de moustaches noires au milieu de ce joli visage^ gare aux têtes disposées h tourner! »
Dès lors la glace était rompue entre les deux voyageuses^ et Giselle^, en dépit de sa réserve an peu froide^ se laissa prendre aux avances de l'excellente femme.
C'était une digne créature^ compatissante et dévouée;, que cette marchande de modes ! Sous une apparence vulgaire^, qui déconcertait tout d'abord^ on finissait par découvrir^ avant qu'il fût longtemps^, les élans d'un cœur plein de bonté, et les saillies d'un esprit naturel fort original.
« Laissez-moi cela^ ma mignonne^, dit-elle h la jeune fiUe^, comme on approchait d'une grande station^ et en lui retirant des mains^, sans la moindre cérémonie^ une tablette de chocolat que Giselle s'apprêtait à manger avec la moitié d'un petit pain. Il est l'heure de dîner^ et ce n'est pas un festin pareil;, accompagné d'eau claire^ qui vous remettra sur les j oues des églantines roses. Déjà ce matin^ sans en avoir l'air, je vous sur-
veillais du coin de l'œil, et je pestais tout bas contre votre déjeuner d'anachorète. Pourquoi ne vous ai-je rien dit alors^ moi qui ne me laisse pas facilement intimider? Parce que^ en dépit de votre air aimable et bon, vous avez une certaine petite mine fière^ qui tient un peu les gens à distance. Mais tant pis si je vous fâche maintenant. J'ai promis de veiller sur vous^ et je tiendrai parole. Attendez-moi donc là^ ou plutôt descendons ensemble, w
Il fallut obéir^ entrer au buffet^ manger à la hâte un potage bien chaud^ une aile de poulet, boire sans sourciller tout un verre de vin de Bordeaux^ et refermer au plus vite le petit portemonnaie^ qui avait eu la tentation de s'ouvrir. Décidément la marchande de modes voyageait en grande damC;, et savait escompter^ à l'avance, la poule aux œufs d'or qu'elle espérait trouver à Berlin.
Tout le long de la route^ ce furent mille attentions délicates^ en dépit de leur apparence trop familière peut-être. C'était une couvertiu-e pour la nuit, un verre de sirop, un fruit à la ro-
chaîne station. Et quand Giselle voulait remercier :
« Taisez-vous donc, mignonne! Ne faut-il pas que je vous dédommage un peu^ puisque c'est par ma faute que votre voyage s'allonge de je ne sais combien de kilomètres? On va d'ordinaire par le nord^ paraît-il^ mais puisque tout chemin mène à Eome, je me suis dit qu'il devait mener aussi à Berlin. Nous nous arrêterons donc à Strasbourg, et pendant que vous vous reposerez à l'hôtel, je ferai mes petites affaires. Mais, tenez, puisque nous voilà en confiance, laissez- moi tout vous dire. Je ne puis rester un instant sans rien faire, et les doigts me démangent, rien qu'à regarder votre chapeau. Qui a pu le fagoter de cette sorte?
— C'est mon chapeau de couvent, répondit Giselle, qui ne put s'empêcher de rire de cette indignation de métier.
— A la bonne heure ! J'aurais dû m'en douter. Le couvent est l'endroit du monde où l'on s'entend le mieux à élever les jeunes filles, et le plus mal à tourner un chapeau ou une capote, après la
Prusse cependant. Je le sais de reste. J'ai eu une bonne tante^ une sainte âme, qui a dû aller tout droit en paradis, supérieure chez les Ursulines. Seigneur Dieu ! comme ses élèves étaient coiffées ! Pauvres petites ! w
Et tout en parlant^, M"' Hamon^ sans se préoccuper des secousses du wagon, prit à sa ceinture une petite trousse^, munie de tout ce qull fallait pour travailler^ fureta un instant dans un grand carton^ en tira des pailles^ du velours, des plumes noireS; et^, en deux heures, elle avait fait un vrai chef-d^œuvre.
« C'est trop beau, » murmurait Giselle, pendant queFartiste, ajustant le « chef-d'œuvre » sur la tête de la jeune fille, se récriait, admirait, s'éloi* gnait pour mieux jouir de l'effet, revenait mettre une épingle par-ci, un nœud par-là, puis finissait par déposer un baiser sur le front charmant, qui rougissait de se voir l'objet de tant d'attention.
« Vous êtes à croquer ainsi, mignonne ! Trop beau! Eh bien, tant mieux ! Alors je vous demande votre pratique à Berlin. Un visage
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pareil! Cela m'achalandera tout de suite, et vous damerez le pion à ces Prussiennes^ qui n'ont ni goût, ni grâce ! Quant à moi, vous me direz que mon chapeau ne me fait guère honneur, mais que voulez -vous ? Vous connaissez le proverbe : « Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. » D'ailleurs, que signifierait le plus joli chapeau du monde sur une vieille face basanée et bourgeonnée comme la mienne?
Toutes les fleurs du printemps, loin de m'embellir, me rendraient cent fois plus laide encore. »
Aristote a peut-être parlé plus doctement, à coup sûr il n'a pas parlé si longuement dans son « chapitre des chapeaux; » mais Giselle avait avant tout le cœur reconnaissant, et elle écoutait, répondait, souriait, tout en regardant avec admiration, par la portière, les paysages qu'elle avait bien juste le temps de saisir.
Le train marchait à toute vapeur; on avail déjà laissé bien loin la Champagne poudreuse, e1 la jeune fille sentait son cœur battre, en voyant pour la première fois la chère Lorraine, le doux
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pays natal^ les riantes forêts^ les vallons des YosgeS;, débordant de verdure.
Oh! s'arrêter un instant, fouler aux pieds rherbe épaisse comme un gazon, respirer Fair balsamique du soir, s'arrêter surtout pour prier sur les tombes solitaires, où personne ne va plus s'agenouiller !
Mais non, il faut aller en avant, toujours en avant I Demain on aura quitté la France. Comme Giselle serait inquiète et désolée si elle ne se savait pas entre les mains de Dieu !