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CHAPITRE VI

OiSELLE A EaOUL.

Strasbourg, mardi wo'w.

Nous nous arrêtons pour la première fois depuis vingt heures^ mon cher Raoul^ et avant de me couclier, je veux t'envoyer mon bonsoir le plus tendre. Pauvre cher frère^ j'ai encore ton chagrin sur le cœur ; il y a pesé lourdement, pendant la première partie du voyage, et c'est à peine si je pouvais répondre aux avances de ma compagne, qui s'est montrée pleine de bonté pour moi. Et ma pauvre Greppo, que ditelle, que fait-elle à cette heure? Pour la première fois de sa vie, son courage paraissait vaincu. Répète-lui bien comme je Faime, comme je me sens forte et bien portante, pleine d'espoir et de courage. C'est ce qui peut le mieux la consoler !

Je te disais qu'à peine si j'avais le temps de

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penser à vous. Je le crois bien; d'heure en heure, ma compagne ouvrait un grand panier aux flancs énormes, contenant tout ce qu'il est possible d'imaginer, en fait de provisions débouche, mettait sur la banquette tout un petit couvert, (heureusement que nous étions seules dans notre wagon), et me pressait de manger et de boire.

« Rien que ce blanc depoulet, me disait-elle d'un air engageant. Une goutte de vin de Lunel, pour vous remoQter. Un abricot! quelques cerises! »

D'autres fois, elle tirait une petite liole d'eau de Cologne, en répandait quelques gouttes dans un verre d'eau, et m'engageait à me bassiner le visage, pour me rafraîchir. Puis elle m'essuyait tout doucement avec un mouchoir de fine batiste, sorti du petit sac d'où provenait Teau de Cologne.

L'excellente créature est, comme tu sais, modiste de son état. Elle n'a jamais quitté Paris, et, sans savoir un mot d'allemand, elle va s'établira Berlin, où un agent d'affaires lui propose un fonds bien achalandé déjà.

« Voyez-vous, ma chère petite, disait-elle en

réponse à mes craintes, je ne parle pas allemand, c'est vrai, mais ma langue est au bout de mes doigts, et je ne crains personne pour poser une plume ou tourner un nœud. Quand on aura vu en montre trois ou quatre de mes chapeaux, on ne voudra plus, à Berlin, porter que ceux de ma fabrique. Modes de Paris! Cela se lira en lettres d'or sur l'enseigne ! Et ces mots-là, voyez-vous, ce sera comme du miel pour les mouches. »

Puis elle s'interrompait pour recourir de nouveau au fameux panier, prétendant qu'avant d'arriver dans le pays de la choucroute, elle voulait se régaler de son mieux à la façon française. Ce fut ainsi jusqu'au coucher du soleil ! A cette heure-là, mon cher Eaoul, nous avons traversé lès Vosges, notre pauvre cher pays. Là est le vieux château que tu dois racheter quand tu seras maréchal de France, ne l'oublie pas, la vieille demeure dont Greppo nous a fait de si beaux récits. Oh! Kaoul, les paisibles vallons, les forêts riantes, les chutes d'eau, les petits lacs ! Le soleil baissait'; j'aurais voulu arrêter sa marche pour jouir jusqu'au bout de la vue du pays na-

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tal ; mais la nuit est venue^ et je suis restée avec mes pensées, car ma compagne de route s'était enfin endormie.

Bonsoir, mes jeux se ferment; je compléterai ma lettre au terme du voyage.

Berlin, vendredi.

J'ai traversé tant de pays, mon cher Eaoul, que je suis étonnée, fatiguée, abasourdie au dernier point. Chose étrange pour moi, qui m'étais fait une patrie de la rue d'Enfer et du Luxembourg, que de voir cette patrie s'allonger pendant vingt heures de chemin de fer, et de sentir, en dépit de ma douleur, que je m'intéressais à tout, et que j'aimais tout ce qui passait devant mes yeux, d'un amour qui m'était inconnu jusque-là.

C'est à nous, pensais-je avec orgueil en traversant la riante banlieue de Paris, les vignes de la Champagne, les coteaux lorrains, les défilés des Vosges, et cette riche et industrieuse Alsace, aux plaines fertiles, que Greppo nous a appris à aimer! Mais après Strasbourg, quand j'ai traversé le Rhin, large et puissant comme un fleuve d'Amérique, quand je n'ai plus vu à l'horizon s'élan-

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cer cette merveilleuse flèche de la cathédrale^ ce qui semble un doigt levé vers le ciel, » j'ai senti réellement que je quittais quelque chose de plus que la terre et le sol, quelque chose qui ne peut se saisir, qui ne peut se toucher, mais qui est bien vivant pourtant, cette âme collective qui s'appelle la patrie. Là, la bonne M"® Hamon ma un peu dérangée, je l'avoue. Son panier de provisions revenait trop souvent se placer entre moi et mes belles visions, mes songes d'espérance et mes regrets, qui vont vers toi, mon Raoul aimé. J'aspirais au moment où il serait vide, ce panier, pour en avoir fini avec les sandwichs, les pêches, le raisin, les biscuits et les pastilles. Mais, hélas ! nous ferions bien le tour du monde avant de voir le fond. C'est le contraire du tonneau des Danaïdes, toujours plein, et à la longue, un autre genre de supplice ! D'ailleurs, à Strasbourg, ma compagne de voyage avait eu soin de renouveler les provisions, et d'acheter force comestibles à la maison Henry « pour manger le plus tard possible de leur cuisine allemande, » me disait-elle.

« Croiriez-vous, chère enfant, que ces gens -là, qui ont tous un appétit d'ogre, se régalent de lièvres aux pruneaux, de gigots aux confitures, et de porc à la gelée de groseilles, ou à la marmelade de pommes. Cela peint un pays, des goûts pireils, et leur cuisine peut aller de pair avec leurs modes. »

Tout en causant, j'ai vu que mon excellente compagne de voyage, à part la question gastronomique, ne savait absolument rien sur sa future résidence, et qu'elle allait là , aussi ignorante du but, et du chemin à parcourir pour l'atteindre, qu'un matelot qui n'a jamais vu la mer, et qui met pour la première fois le pied sur le bâtiment devant le conduire aux grandes Indes .Mais qu'importe un peu plus ou un peu moins de géographie? Je remercie Dieu d'avoir mis cette humble amie sur ma route ; nous nous sommes séparées à la gare après force baisers, serrements de main, et promesses réitérées de se voir le plus souvent possible. Avant la séparation, j'ai dû l'aider à réclamer ses nombreux colis, tâche diffi cultueuse dont elle ne se serait jamais tirée sans

moi, vu son ignorance absolue de la langue allemande, et sa disposition à s'insurger contre tout.

« Yoilà la sortie, » disais-je en la remettant dans le bon chemin, et en lui montrant Aiisgang, écrit en grosses lettres, au-dessus d'une grande porte à gauche, tandis qu'elle voulait absolument prendre une petite porte à droite.

Elle haussa les épaules d'un air de dédain profond.

« Que ces Allemands sont stupides, me répondit-elle à haute voix, sans se soucier d'être entendue, oui ou non, des gens qui passaient. A Paris, on écrit tout simplement sortie, et personne ne s'y trompe. Mais ces gens -là ne savent pas appeler les choses par leur nom. Et puis, entendez-vous quel horrible charabia? C'est pis que la tour de Babel ! »

Et alors, nous faisant faire place à grands coups de coude, distribuant autour d'elle d'un ton d'ironie, et à tort et à travers, des ia et des nichty les seuls mots qu'elle connût, elle a fini par me mettre en voiture, avec ma malle, et m'a embras-

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sée une dernière fois^ en fondant en larmes.

Mais je m'aperçois que je ne t'ai rien dit de la personne extérieure de ma nouvelle amie^ et tu m'as recommandé de t'envoyer^ autant que faire se pourra les photographies exactes de tous ceux que je vais être appelée à connaître.

M'^^ Mathilde Hamon n'est pas d'un aspect séduisant J'en conviens: elle est courte, grosse^ un peu commune; mais en dépit de sa tournure homasse, de sa barbe^ de ses moustaches^ que tu envierais^ elle est la bonté et la délicatesse même . Greppo ne m'eût pas mieux traitée tout le long de la route! Une après-midi^ comme j'ôtais mon chapeaU;, elle l'a saisi lestement^ Fa défait de fond en comble^ en disant que je méritais mieux que cette insipide petite calotte, sans goût ni grâce (ces deux mots reviennent à tout propos dans sa conversation) ;, et avec une prestesse incroyable, du bout de ses doigts effilés^ seule partie délicate de son gros corps^ cousant un point par-ci; un point par-là^ elle m'a fait une coiffure d'une élégance rare^ qui aurait comblé de joie et d'orgueil notre pauvre Greppo. Chère

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Greppo! Comme ses larmes sont retombées sur mon cœur au jour du départ! Je n'ai pas besoin de te dire de l'aimer pour deux maintenant.

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