CHAPITRE VIL
Il y avait deux heures déjà que Giseile avait fait son entrée à T hôtel de Kastow^ Friedrichstrasse, et ses deux petites malles étaient encore déposées dans le vestibule^, tandis qu'elle-même, debout dans la profonde embrasure d'une fenêtre, avait peine à garder bon visage.
Le vaste salon où on l'avait introduite était occupé, à son arrivée, par un valet de chambre et une Gretchen à l'air insolent, qui secouaient les rideaux, époussetaient les meubles, agitaient les tapis, sans se soucier le moins du monde de la présence de la jeune fille, à demi aveuglée par la poussière et le duvet qui voltigeaient autour d'elle.
Tous deux ricanaient avec cette gaieté de mauvais aloi, si pénible pour ceux qui la provoquent. Giseile sentait bien qu'elle était l'objet de
leurs sourires^ de leurs gestes^, de leurs plaisanteries à mots couverts : or^ Giselle était fière ; rimpertinence des gens mal élevés la froissait particulièrement^ cette impertinence grossière qui^ dans son indélicatesse, ne se doute même pas de la peine qu'elle inflige.
Pour se donner une contenance^ elle soulevait de temps à autre le léger rideau de tulle brodé^ et s'appliquait à regarder par la fenêtre les allées et venues que le matin amène dans une grande maison.
Des fournisseurs, chargés de leurs paniers de provisions^ entraient et sortaient du côté des communs; les domestiques passaient et repassaient dans la cour^ et près de la porte donnant sur la rue^ le chef cuisinier^ sa toque blanche sur roreillC; sa pipe de porcelaine à la bouche, son grand coutelas au côté^ apostrophait d'un air de mauvaise humeur un petit marmiton qui chantait une tyrolienne à gorge déployée.
« Auras -tu bientôt fini^, Schwartz^ lui cria-t-il pour la seconde fois? Tu vas réveiller les jeunes comtesses*
L*INSTITUTRICE A DERLIN. 75
— Il n'y a pas de danger^ meinlierr Eckard^, répondit le garçon avec un sourire narquois; vous savez aussi bien que moi qu'à Thèure qu'il est^ les jeunes comtesses mangent leur chocolat les yeux grands ouverts ; et la preuve^ c'est que je l'ai remis de mes mains^, tout chaud^ tout bouillant^ et confectionné par Votre Excellence^ à cette pimbêche de Dorothée.
— « Mademoiselle Dorothée^, » mauvais drôle ! As-tu peur de t'écorcher la bouche en donnant à chacun le titre qui lui est dû? En tout cas^, voilà assez longtemps que tu écorches les oreilles de MonExcelhncey et si tu continues tes refrains de grenouille, j'ai dans l'idée que le fouet du chenil ne tardera pas à faire connaissance avec tes épaules.
— Comme il vous plaira^ très-puissant mm^er, répondit le gamin avec un air de condescendance affectée. »
Et s'élançant au milieu de la cour, dans un massif où s'épanouissaient de merveilleuses plantes exotiques, il s'y tînt blotti comme un jeune chat, entremêlant de bruyants éclats de
rire le refrain de sa tyrolienne, dont les no+^s aiguës arrivaient jusqu'à son ennemi à travers le feuillage.
Le chef battit en retraite. 11 se sentait impuissant.
Pouvait-il, lourd et pesant comme l'avait fait sa vie sédentaire, poursuivre cet écureuil jusqu'au cœur du massif de bégonias, au risque d'écraser r éclatante bordure de géraniums pourpres, alors dans toute la magnificence de leur floraison?
Giselle laissa retomber le rideau; les deux ricaneurs venaient de sortir, et elle profita de leur absence pour regarder autour d'elle. L'ameublement du salon était somptueux et, en même temps, d'une sévérité de goût irréprochable. Aucune recherche fantaisiste, aucun de ces petits recoins à la mode, encombrés d'ordinaire de tant d'inutilités coûteuses. Peu de glaces, pas de dorures ; en revanche, sur les tentures de couleur amarante, quelques tableaux de maître, des portraits historiques, et des portraits de famille, sans doute, car la plupart des cadres étaient couronnés du môme écusson armorié; neuf
feuilles de chêne et neuf feuilles de trèfle, formant guirlande autour d'un aigle perclié sur un gantelet de fer.
L'un de ces portraits représentait une femme d'une trentaine d'années environ: teint pâle un peu bistré, visage amaigri, lèvres minces sur lesquelles errait un indéfinissable sourire, front plissé avant l'âge, mains fines et nerveuses, d'un dessin irréprochable. La main droite était posée sur une Bible entr'ouverte, l'autre disparaissait à moitié dans les plis d'une épaisse robe de soie jaune, recouverte de guipures blanches.
Il était impossible de ne pas regarder longuement ce portrait, dû, sans doute, à quelque habile pinceau.
Ni charme, ni beauté pourtant, mais quelque chose de fascinant, d'implacable, de concentré, qui attirait le regard, et le retenait en dépit de lui-même.
« Ce doit être ressemblant, disait-on, après un examen attentif; ces visages-là ne s'inventent pas ! »
Et Giselle regardait, elle regardait encore
78 l'institutrice a bei^lin.
avec un intérêt qui lui semblait inexplicable. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre?
(( Cette figure me repousse et m'attire; elle me glace et m'intéresse^, pensait-elle. »
Au môme instant^, des pas rapides retentirent dans la pièce voisine ; le bruit que produit le frôlement d'une étoffe de soie contre la muraille arriva jusqu'aux oreilles de la voyageuse : une porte s'ouvrit^ et donna passage à l'apparition désirée et redoutée h la fois.
Le cœur de Giselle battit étrangement. Elle se trouvait en présence de la comtesse de Gastein^ et la comtesse de Gastein ne faisait qu'un avec la dame h la robe jaune ! — Oui^ c'était bien cette épaisse chevelure noire^ ce regard froid comme l'acier^ qui glissait un instant sur vous sans s'y arrêter jamais, et qui vous enveloppait pourtant tout entier • c'étaient bien ces lèvres minces qu'on redoutait presque de voir s' entr 'ouvrir. — Même ténacité^ même volonté dans la physionomie^ même allure hautaine et dédaigneuse. Il ne manquait au portrait que la brusquerie du geste^ et le débit saccadé
de 1m parole^ pour compléter la ressemblance parfaite avec roriginal.
Giselle eut peur^ et il lui fallut tout Tempire qu'elle avait sur elle pour dissimuler son trouble.
« Mademoiselle Duparc^, n'est-ce pas? demandèrent les lèvres serrées^ qui se refermèrent presque aussitôt. »
Giselle s'inclina.
« On va vous montrer votre chambre^ Mademoiselle; je ne vous présenterai à vos élèves qu'après le déjeuner^ et les leçons commenceront demain^ à l'heure et dans les conditions que je vous indiquerai. Tenez-vous donc prête à être appelée chez moi dans l'après-midi; je vous dirai ce que j'attends de vous. »
Il n'y avait rien à répondre. Giselle s'inclina de nouveau. M™^ de Gastein la dévisagea alors par un coup d'œil rapide^, presque furtif, puis elle sonna brusquement : « Conduisez mademoiselle Duparc à sa chambre^, dit- elle au domestique qui se présenta^ en lui désignant la jeune fille d'un geste impérieux. »
Et ce fut tout!
La première scène d'une vie nouvelle' venait de se jouer pour notre héroïne; la chaîne était rivée désormais^ et ce premier anneau laissait à penser ce que pourraient être les autres.