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CHAPITRE VIII

GrISELLE A RaOUL.

Berlin

Je suis maintenant tout à fait installée^ mon cherEaoul; j'ai ma chambre^ mes élèves, sans parler delà salle d'étude, qui jouera un grand rôle dans mon existence. C'est là qu'a eu lieu la présentation officielle, cérémonie qui m'a paru fort étrange, je l'avoue. J'ai été présentée à mes élèves. Mais c'est le monde renversé, vas-tu dire! Que veux-tu? Berlin n'est pas Paris; autres lieux, autres mœurs. Du reste, cette présentation ne m'a pas coûté grand'chose. Je n'ai pas eu le moindre discours à faire ni à entendre. M"'' de Gastein, qui connaît le prix du temps, a abrégé les formalités de pure étiquette :

(c M*"' Duparc, votre institutrice, s'est-elle bor-

née à dire aux trois jeunes filles, debout^ comme je rétais moi-même. »

Mes élèves ont fait un léger signe de tête^ une légère révérence^ puis elles sont sorties à pas comptés. — J'espérais les suivre; mais M'"'' de Gastein s'est installée dans le fauteuil qui sera le mien^ m'a désigné une chaise du bout de sa main effilée^ et m'a dit^ sans remuer les lèvres : « Causons. »

Sans doute , elle ne se fie pas à ma connaissance de l'allemand , car elle m'a entretenue pendant plus d'une heure en français, avec ce rude accent tudesque qui s'entend si bien à défigurer notre belle langue. C'était une sorte d'examen. Les questions étaient brèves, promptes, inattendues. Mes réponses avaient grand' peine à leur suffire. Cependant, elle a paru s'en contenter. A la fin, elle m'a dit en quelques mots rapides tout ce qu'elle attendait de moi, et j'en ai été effrayée au premier abord. Mais à la réflexion je me suis rassurée; les programmes ont toujours dans la forme quelque chose d'effarouchant ; ils deviennent plus

traitables h mesure qu'on les aborde avec courage. — Je me suis donc mise avec zèle h ma tâche^ et j'espère qu'elle sera intéressante^ car mes élèves, les deux aînées du moins^, me pa- ' laissent intelligentes^ et assez avancées pour leur âge.

Bettina est fort appliquée; c'est un esprit (( tourné vers l'analyse ^ » à ce que prétend du moins M""® de Gastein ; Wilhelmine pencherait plutôt vers la synthèse^ toujours d'après la même autorité. Quant à la petite Frida , elle paraît n'avoir encore de goût bien prononcé ni pour l'une ni pour l'autre de ces deux méthodes^ mais elle compte à peine dix ans ; tout ■ espoir n'est donc pas perdu ! Je te vois rire^ Raoul ! n'oublie pas que nous sommes en Allemagne ^ la terre de la quintessence et de la recherche subtile^ ou plutôt je suis en Prusse, car Allemagne et Prusse font deux^ au lieu de ne faire qu'un, comme je le croyais jusqu'ici. Te souviens-tu de mon amour pour ce pays des vieux châteaux, des souvenirs chevaleresques, des poétiques légendes? ïu te moquais.

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de moi, dès ce temps-là^ et tu avais bien raison! Je m'étais fabriqué, dans mon enfance, une Allemagne de fantaisie^ avec les contes du chanoine Schmitt et les frères Grimm , plus tard avec Hoffmann et tant d'autres. Que de fées^ d'ondines^ de vieux burgs démantelés ! Que de vénérables logis aux pignons pointus^, aux tourelles élancées, aux petites fenêtres innombrables ! Que de recoins hantés par les fantômes du moyen âge 1 Mais pour voir un peu de tout cela, Kaoul, il m'aurait fallu habiter quelque ville des bords du Ehin, ou bien encore Hambourg ou Nuremberg. Mais Berlin, capitale toute moderne, sans souvenirs, sans gracieuses fictions, sans épopée légendaire, me force bien à rabattre de mon enthousiasme.

Adieu, cher Eaoul, ne me plains pas, et ne me parle pas d'exil. J'ai emporté la patrie dans mon cœur et dans mon souvenir; ne savais-tu pas d'ailleurs qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudrait nous séparer? N'appelais-tu pas de tous tes vœux la première épaulette, la vie d'Afrique, le campement sous la tente? Et

bien^ cette épaiilette, cette vie voyageuse, c'est à moi qu'elle échoit en partage ; je te vole ton droit d'aîn^esse, et j'ai planté ma tente dans Friedrichstrasse, au lieu de la planter parmi les Arabes du Sabel ou du Djurjura, voilà tout.

Quant à des remercîments, je n'en veux pas. Peux-tu bien parler de reconnaissance de toi à moi? Est-ce que Dieu ne m'a pas mise au monde pour t' aimer et te servir, après que je l'aurai, Lui, aimé et servi bien entendu? Tiens, encore un souvenir d'enfance! Te rappelles-tu que, lorsque nous étudiions ensemble l'histoire sainte, tu te récriais sur la constance de Jacob, sur ces quatorze années passées au service de Laban, et moi, je disais : « Qu'est-ce que quatorze ans, vingt ans môme pour Jacob , quand il s'agit deKachel ?» — Aujourd'hui, mon cher Raoul, que je me suis engagée au service de l'Allemagne, je me répète comme dans mon enfance : « Qu'est-ce que sept ans, lorsqu'il s'agit de mon frère bien-aimé ? »

Giselle ferma l'enveloppe en soupirant, et

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certes l'expression de sa pliysionomie tfétait pas aussi joyeuse que le ton de la lettre. L'Allemagne^ (( ce paradis de ses rêves enfantins, )> ne lui apparaissait déjà plus comme une terre promise^ où tout devait être douceur et joies paisibles. Qu'étiez-vous de venus^ dignes patriarches , passant votre vie à jouer des quatuors de Beethoven^ ou à boire d'un cœur joyeux cette belle bière brune ;, dont les flots mousseux débordent du verre? Et vous^ naïfs étudiants^ qui chantez avec une justesse admirable les fameuses tyroliennes^ rebelles aux gosiers français^ et qui savez valser sans relâche avec la roideur tourbillonnante des poupées des boîtes à musique ? Et vous , poétiques rêveuses , qui regardez dans une contemplation pleine de charme le ciel allemand^ la lune allemande, et les étoiles allumées tout spécialement làhaut pour les innombrables Gretchen du poétique empire germanique?

Hélas ! Gretchen^, avec ses yeux de myosotis, n'est qu'une insolente soubrette^ et déjà la jeune Française a plus d'une fois souffert, dans sa

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fierté^ du ton et des allures de cette soubrette de bas étage !

Mais Raoul doit ignorer ce qu'il y a de sérieux dans les déceptions de sa sœur ; aussi s'efForcet-elle de tourner en plaisanterie les petits mécomptes que sa plume sincère ne saurait lui cacher complètement :

« Mes leçons marchent depuis la semaine dernière^écrit-elle ; toutes les conventions sontfaites; chaque heure est réglée avec un ordre parfait ; pendant les six jours de la semaine laborieuse, j'appartiens complètement à mes élèves; le septième m'est laissé pour mes devoirs religieux. Je pourrai, m'a t on dit, passer mon dimanche entier à régiise catholique de Sainte-HedAvige, qui n'est pas loin de Friedrichstrasse. Nous habitons au milieu du Berlin élégant: là, comme à Paris, de brillants magasins, une foule animée. L'hôtel de Kastow est superbe; j'y ai une petite chambre retirée qui me plaît beaucoup; elle donne sur les jardins, à l'entrée d'une grande allée de tilleuls, dont les branches les plus élevées touchent presque ma fenêtre. J'ai dpnc sous les yeux un

océan de verdure tout parfumé ; le soir^ lorsque la brise agite mon océan^ il vient jusqu'à moi les plus délicieux parfums. Cette petite fleur de tilleul^ à Fodeur emmiellée, me rappelle les beaux arbres de notre voisin^ le jardin des Sourds-muets. Est-ce pour l'amour d'eux que j'aime tant le tilleul? Déjà j'ai pensé qu'à l'automne j'y verrai venir le rouge-gorgC;, ce joli chanteur de l'arrièresaison^ que m'ont promis les contes du chanoine Schmitt; j'entendrai cette petite voix flûtée et délicate^ qui commence à chanter quand les autres se taisent^, que la neige n'effraie pas... Mais sera-ce encore là une illusion à perdre? Te souviens-tu à ce propos d'un conte que nous lisions ensemble ? On y voyait un pauvre charbonnier, assiégé par Thiver dans sa hutte isolée; le vent hurlait^ les arbres gémissaient^ la neige s'amoncelait; la forêt était devenue un désert sauvage^, et le charbonnier^, un Robinson sans Vendredi et sans perroquet^ lorsque tout à coup, au milieu de la tourmente^ un bruit léger à la fenêtre. C'était le rouge-gorge, le pauvre petit lutteur, le cher compagnon de misère. — Et

vite^ on lui ouvrait la fenêtre ! Et pour lui les dernières miettes du repas ! — Et moi, sotte enfant, toujours plongée dans mes rêves, j'enviais le charbonnier et son lit de mousse, et jusqu'au vent froid qui passait à travers la porte mal jointe; tous ses maux ne lui étaient-ils pas payés, au pauvre solitaire, par la chanson de l'ami, exilé comme lui au fond des bois ?

Comment ai-je oublié de te dire que ma première leçon a été une sorte d'examen qui m'a plus intimidée que si j'avais dû répondre moimême ! Je l'ai faite en allemand, et M™^ de Gastein, qui y assistait, ne se gênait pas pour m' arrêter et me reprendre, lorsque ma prononciation lui semblait défectueuse. J'aurais pu, sans trop de présomption, lui rendre le même service à l'égard du français, mais elle n'a pas l'aspect assez encourageant pour inviter à une pareille audace. C'est une grande femme, mince et sèche, avec des yeux gris clair, des cheveux noirs comme l'aile du corbeau, et un ensemble généralement peu attractif. Mais que m'importe? Je n'aurai, je l'imagine, que des relations éloi-

gnées avec elle; à part cette première leçon, qui a été une épreuve plus encore pour moi que pour mes élèves^, et la longue conversation, ou plutôt le long monologue qui a suivi^ elle ne me fera pas souvent Tlionneur de m' adresser la parole.

Donc^ il m'a été dit dans ce monologue qu'on me recommandait fortement^ et par-dessus tout, renseignement très - détaillé de la littérature allemande; j'ai avoué que^, ssmi^la Messiadey de Klopstock; je n'avais jamais lu que des traductions fort abrégées^ des extraits^ à vrai dire, de Gœthe et de Schiller^ les demi-dieux de ce pays.

« C'est un grave tort qu'il faudra réparer le plus tôt et le mieux possible^ m'a-t-elle répondu. Employez-y vos loisirs; en outre ^ suivez les cours qui ont lieu au lycée de jeunes filles ; ils sont fort bien faits^ et vous ne pouvez qu'y

«'aoiier. »

Le soir^, en rentrant dans ma chambre^ avant même d'avoir aspiré la première bouffée d'air em^ baume de mes tilleuls, j'ai aperçu une montagne de livres, une avalanche pour mieux dire^ car

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tout était envahi : la table^ la commode^, la toilette et le lit.

Gœtlie^ Scliiller, Lessing^ Wieland^, Klopstock ! Et après eiix^, le croirais -tu? Kant et Hegel ! Plus une Bible protestante in-quarto, posée au bsau milieu de la cheminée^ en guise de pendule. Là-dessus^ je n'aurai pas la moindre complaisance^, et pour ne laisser à M™° de Gastein aucun espoir de prosélytisme, je lui rendrai sa Bible, en la remerciant d'une façon si nette qu'elle n'y reviendra plus. Passe encore pour Kant et Hegel. si je dois me glisser avec mes élèves entre les brouillards de cette nuageuse philosophie ; mais pour la Bible, elle ne restera pas deux nuits dans ma chambre.

Je reprends cette lettre, interrompue il y a huit jours : mes journées sont si laborieuses que je n'ai pas trouvé un instant pour la finir. Mais j'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre. De cette façon, il n'y a pas place pour l'ennui. Bettina, l'aînée de mes élèves, est dévorée du désir d'apprendre ; Wilhelmine est fort appliquée ; seule, la petite Frida se montre rebelle, et à part le

dessin^ c'est-à-dire des barbouillages que j'autorise jusqu'à présent^ pour pouvoir m'occuper en paix des deux autres^ les racines de Tarbre de

la science lui paraissent fort amères.

Enfin^ mon cher Raoul^ je puis donc satisfaire à ta curiosité, et t' expliquer comment il se fait que M™^ de Gastein habite l'hôtel de Kastow. C'est encore à M"' Hamon que je suis redevable de ces renseignements. Par exemple^ tu chercheras tout seul la fin du problème, c'est à dire^ par quel hasard il se fait qu'une personne qui persiste à ne pas vouloir apprendre un mot d'allemand^ puisse être si bien informée sur toutes choses. Elle connaît déjà sur le bout du doigt la généalogie de chacune de ses clientes; il parait qu'elle avait raison^, et que ses ia et ses nix étaient tout ce qu'il lui fallait pour se faire comprendre, et pour comprendre les autres. Evidemment les merveilles qui sortent de ses mains sont des talismans, qui la font bien venir partout, car les blondes filles de la rêveuse Allemagne, les sœurs naïves de Charlotte ou de Dorothée, se passionnent tout aussi bien que la première Parisienne

venue pour « ces légers édifices de fleurs et de plumes^ pour ces nuages de gaze et de dentelles^ pour ces vapeurs detuUe^ etc.^ etc. » C'est ainsi que s'exprime le grave journal de modes de mes élèves au sujet des produits de la modiste française. i

Mais, pour en revenir à l'hôtel de Kastow, voici l'histoire. M'"' de Gastein, veuve depuis cinq ou six ans à peine, s'est trouvée à la mort de son mari dans une position assez difficile; la fortune du couple aristocratique avait été trèsdiminuée par les prodigalités du comte; de plus, on perdait avec sa mort le bénéfice des grandes charges qu'il remplissait à la cour. C'est alors que M. de Kastow, neveu à la mode de Bretagne de M. de Gastein, offrit à sa tante l'hospitalité dans son vaste hôtel de Berlin, qu'il n'habite jamais. Tout lui appartient ici: les voitures, les chevaux et les gens, et M""** de Gastein, sous prétexte de conduire la maison d'un célibataire, fort embarrassé de ses grands biens et de ses grands revenus, vit largement et économiquement à la fois. Elle mène le train de vie qui

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convient à ses goûts, et pendant ce temps ne dépense rien de sa fortune, loue ses maisons de ville et de campagne, et rétablit ainsi peu à peu le patrimoine fort endommagé de ses filles. C'est là^ du reste^ Tintention généreuse de M. de Kastow, qui avait contracté à l'égard de son oncle je ne sais quelle dette de reconnaissance.il l'acquitte ainsi. — M''*' Hamon va même jusqu'à assurer que ce neveu désintéressé épousera, toujours par reconnaissance;, l'aînée de mes élèves. J'espère que d'ici là la glace aura le temps de fondre, et que la jeune comtesse Bettina, c'est ainsi qu'on l'appelle toujours, finira peu à peu par me considérer moins comme une étrangère que comme une amie. »

CliAPITEE IX

Cette lettre fut la dernière dans laquelle notre héroïne put causer librement avec son frère. La semaine suivante^, comme elle attendait impatiemment^ à huit heures du matin, Farrivée du courrier, elle aperçut Gretchen qui se dirigeait vers elle une lettre à la main. Sans se préoccuper du mauvais sourire qui errait sur les lèvres' de rinsolente soubrette^ elle saisit la lettre^ et remarqua avec surprise que l'enveloppe était ouverte.

(( Cachette mieux tes enveloppes une autre foiS;, se contenta-t-elle d'écrire à son frère. »

Mais la fois suivante, le cachet de cire rouge avait été rompu sans la moindre gene^ et Fair de Gretchen était si grossièrement narquois qu'il n'y avait pas moyen de s'y tromper. Ce n'était

là, ni un accident fortuit^ ni une maladresse involontaire, mais une indiscrétion flagrante et audacieuse^ qui ne pouvait provenir que d'une main sûre de l'impunité. Donc, les domestiques étaient à l'abri du soupçon, et^ d'ailleurs^, aucun d'eux ne lisait le français.

« La comtesse^ pensa Giselle, et le rouge lui monta au visage! Suis-je donc à ce point en son pouvoir ? Que faire ? Avertir Raoul ? Mais alors ce serait lui avouer la vérité sur ma position^ et je veux qu'il l'ignore toujours. Attendons! Peut-être se produira-t-il quelque éclaircissement. Jusque-là;, le pire qu'il puisse m'arriver est de savoir les pages naïves où se peint la tendresse de mon frère, lues avant moi par des yeux profanes. »

L'éclaircissement ne devait pas tarder à se produire. Dès le lendemain, Giselle répondait à llaoul^ et comme elle traversait le vestibule, pour jeter elle-même sa lettre dans laboîte^, elle rencontra la comtesse qui descendait de voiture.

Les yeux de M""® de Gastein s'arrêtèrent un instant sur la jeune fille, puis sa main étroite-

ment gantée s'avança vers la main de Giselle, et s'empara de la lettre, sans que la pauvre enfant^ décontenancée, eût même eu le temps de songer à se défendre.

(( M. Raoul Duparc! Un frère, un cousin, demanda-t-elle de sa voix brève, et en enveloppant rinstitutrice d'un regard malveillant ?

— Mon frère, madame, mon seul parent.

— C'est bien, je vous crois ; mais^ frère ou cousin, et elle appuya ironiquement sur ces derniers mots, il n'importe. Je réponds de vous, et vous me paraissez beaucoup trop jeune et trop inexpérimentée pour correspondre ainsi sans contrôle. Désormais, vous me remettrez vos lettres, et c'est moi qui les ferai partir. »

Giselle s'inclina; il n'y avait jamais autre chose à faire avec M'"'' de Gastein.

Le soir, en repassant dans son esprit cette mésaventure^ et en cherchant ce qui avait pu inspirer à la comtesse un procédé aussi odieux, elle se rappela que c'était précisément la veille môme du jour où la première de ses lettres avait été décachetée, qu'elle avait rendu la Bible à M'"' de

Gastein, pour lui ôter toute velléité de prosélytisme.

M""® de Gastein avait alors cherché une vengeance^ et elle n'avait pas été longue à la trouver.

C'est ainsi que Kaoul fut privé du plaisir de recevoir la photographie écrite des jeunes comtesses de Gastein. A vrai dire^ une seule aurait suffi pour les deux aînées^ car la nature^ en les créant, s'était plu à reproduire le même type avec une persistance singulière : toutes deux étaient roides^ sèches, anguleuses^ au moral comme au physique : des yeux bleus sans douceur^ des cheveux blond pâle^ sans aucune de ces nuances dorées qui vivifient et raniment, des teints blancs sans transparence ni délicatesse, mais avec cela, une certaine régularité de traits, qui permettait aux amis indulgents de les déclarer jolies. Seule, la troisième, la petite Frida, brune éveillée, pleine de grâce et de gentillesse, s'était dérobée à cette unité de type, et pouvait donner à Giselle quelque espoir de gagner son cœur. . ..,

(( Il y aura un premier pas à faire;, s'était dit dès d'abord la jeune institutrice^ un peu efFaroucliée de la froideur hautaine de ses élèves, et puis la glace finira par se rompre. Mais qui fera ce premier pas ? »

Giselle n'avait pas à le faire, pensait-elle ; sa dignité;, son autorité, auraient eu à souffrir d'une pareille démarche. Elle jugea qu'il valait mieux attendre. Mais ce premier pas ne devait jamais se faire. Elle se contenta donc de donner ses leçons avec zèle^ s' efforçant de les rendre chaque jour plus intéressantes^, et de ne pas trop se heurter aux angles de ses élèves^, très-accentués à certaines heures. L'effort ne lui coûta guère. Giselle était de l'école de ces âmes vaillantes qui vont droit devant elles, dans la route qu'elles se sont tracée, sans s'inquiéter des périls ou des obstacles. (( Fais ce que dois, advienne que pourra, » répètent-elles aux heures difficiles. Elles savent, ces âmes privilégiées, que le devoir est la base de la vie humaine et que, s'il est l'occasion quotidienne de nos luttes et de nos combats, il le devient par cela même de nos mérites et de nos triomphes.

Mais pour être vaillante^ Giselle n'en était pas moins sensible ; c'était^ au contraire-, une de ces natures exquises et délicateS;, pour lesquelles rien ne passe inaperçu ; aussi^ lorsqu'elle entrait chaque jour à liuit heures du matin dans la salle d'étude (on désignait ainsi^ un petit salon simplement meublé , situé au rez-de-chaussée^ et donnant sur le jardin de l'hôtel)^, était-elle obligée de tenir son cœur à deux mains^ pour l'empêcher de tressaillir en recevant le salut hautain de ses élèves. Elles entraient .toutes trois à la foiS; les deux aînées portant la tête haute^ le regard assuré, ajustant les plis de leur longue jupe ou les rubans de leur corsage^ puis elles passaient devant la table de leur jeune institutrice^ en faisant une légère inclination de tête, et s'asseyaient à leur pupitre^ sans avoir même échangé un banal bonjour^ ou la phrase d'usage : « Comment vous portez-vous ? »

Pendant le temps des leçons^ il est vrai, Giselle savait se faire sa place, et commander l'attention et le respect; les deux aînées avaient d'ailleurs un goût naturel pour le travail, qu'elles

comprenaient chacune à leur manière^ suivant leur tempérament analyiique ou synthétique^ mais en somme elles se montraient intelligentes et appliquées; seule^, la petite Frida^ en dépit de sa mémoire heureuse et d'une grande vivacité d'esprit^ plus Française qu'Allemande, continuait à se déclarer rebelle à tout enseignement. En revanche elle était enjouée, caressante, et si disposée à aimer son institutrice, qu'un jour M'"'' de Gastein l'avait trouvée suspendue au cou de Giselle, qui recevait avec reconnaissance les marques de la naïve tendresse de l'enfant.

De là une sévère réprimande de la comtesse.

(( Je ne m'étonne plus maintenant, Mademoiselle, de la paresse de Frida; vous avez une singulière manière de témoigner votre mécontentement à une élève indocile et inattentive ! »

Giselle répondit, en hésitant un peu, qu'elle croyait nécessaire de conduire Frida par la douceur.

« Et à quels résultats arrivez-vous, je vous prie, avec cette théorie spécieuse? Elle n'a pas fai un progrès depuis qu'elle est entre vos mains.

— Malheureusement^ Madame^ je ne le sais que trop. Frida en est toujours au même point^ mais je compte parvenir un jour à vaincre cette incroyable paresse. L'étude à contre-cœur ne vaut rien^ j'imagine; voilà pourquoi je ne cherche pas à lui apprendre par contrainte aujourd'hui ce qu'elle apprendra volontairement avant peu^ je l'espère du moins.

— Faux raisonnement^ Mademoiselle, raisonnement à la française , c'est tout dire ; en attendant les résultats que vous promettez avec tant d'assurance, et sur lesquels je ne compte guère pour ma part, je vous prie de vous abstenir de témoignages de satisfaction, fort déplacés et fort choquants dans leur familiarité.

— Je l'aime, moi, s'écria la petite fille, que sa mère voulait emmener, et qui s'accrocha à la robe de Gi selle !

— Taisez-vous ; vous êtes une sotte enfant, et une désobéissante incorrigible. Ne vous ai-je pas défendu plusieurs fois déjà d'embrasser Gretchen et Dorothée?

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— Oh î s'écria la petite rebelle^ avec un accent cV indignation. »

Elle n'en dit pas davantage, mais ses yeux flamboyaient, et dès que sa mère eut tourné le dos^ elle se jeta en pleurant dans les bras de Giselle^ qui;, pâle d'humiliation^ trouva néanmoins des paroles douces et fermes pour consoler son élève et Texhorter à l'obéissance.

(( Je ne peux pas entendre des choses pareilles^ s'écria Frida au milieu de sanglots entrecoupés ; mais on aura beau faire^ je vous aimerai, je vous obéirai^ et j'apprendrai mes leçons^ rien que pour vous faire plaisir. Cela les fera bien enrager ! «

Si Giselle^ après une pareille scènC;, avait pu s'illusionner encore sur la place qui lui était assignée dans la maison^ à peine au dessus des femmes de chambre et des personnes de service^ elle aurait été tout à fait éclairée par une petite aventure qui se passa quelques jours après celle que nous venons de raconter :

Une après-midi de jeudi, comme l'institutrice, tenant Frida par la main, accompagnait ses

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élèves au Jardin des plantes^ elle remarqua^ tout en causant avec la petite fille , qui Taccablait de questions sur les fleurs et les animaux, que les aînées^ roides et fières dans leur élégante toilette, se retournaient souvent pour suivre de Tœil un chapeau, une robe, un costume, qui excitait leur admiration ou leurs railleries.

Bettina Vanahjste, surtout, dévisageait d'une façon réellement insolente les personnes qui passaient à sa portée, et Giselle crut devoir lui en faire la remarque.

Sur les bords de la Sprée, comme sur les bords de la Seine, paraît-il, il se trouve de jeunes filles qui, à Fexemple « des poupées françaises, » attachent un grand prix aux chiffons, dissèquent une toilette en un tour de main, et accordent ou refusent gravement leur approbation à telle ou telle exhibition ambulante des modes du jour.

Bettina, en particulier, avait eu le tort de tenir, très-haut, des propos fort désobligeants pour deux étrangères qui se promenaient à quelques pas d'elles.

Mécontente du léger reproche que Giselle lui

avait adressé^ le plus doucement du monde^ elle alla se plaindre à sa mère^ à peine de retour dans Friederichstrasse;, et Tinstitutrice^ qui n'avait pas encore eu le temps de quitter son chapeau^ fut mandée en hâte chez M'"*" de Gastein. « Vous vous méprenez étrangement sur vos devoirs^ Mademoiselle^, lui dit la comtesse^ en lui jetant un de ces regards froids comme Tacier, qui blessaient Giselle plus qu'ils ne T épouvantaient. Je vous ai confié l'instruction de mes filles^, rien de plus. Le reste me regarde, et d'ailleurs^ sous le rapport de l'éducation^ ajouta-t-elle avec un méchant sourire^ mesdemoiselles de Gastein n'ont rien à apprendre de mademoiselle Duparc. »

Lorsque Giselle sortit du petit salon qui pré- . cédait la chambre de la comtesse, elle trouva dans l'antichambre Frida, en grande conversation avec Schwartz^ le petit chanteur de tyrolienne. Il tenait à la main un énorme bouquet de bluets et de coquelicots dont Frida cherchait à s'emparer, et que Schwartz défendait de son mieux.

(( C'est pour la Fraulein, dit-il enfin^, à bout cV arguments !

— Ah! tant mieux^ s'écria Frida toute joyeuse. Tu l'aimes donc ?

— Oui;, répondit le petit garçon avec un sérieux touchant.

— Et pourquoi^ demanda vivement l'espiègle?

— Parce que les autres ne l'aiment pas. »

Le bruit d'un baiser retentissant éveilla l'attention de Giselle^ qui s'avançait distraite et les yeux baissés. Qu'aurait dit la comtesse de Gastein ? Qu'aurait dit la longue suite des aïeux^ dans leurs vieux cadres blasonnés^, s'ils avaient été témoins d'une familiarité aussi choquante ? Le baiser avait été donné par Tinnocente Frida, et il avait été reçu par Schwartz^, qui, confus d'un tel honneur, se mit à se frotter la joue, d'un air penaud, au moment où Giselle passa devant lui, et en oublia de lui offrir son bouquet.

C'était donc un ami nouveau que le petit Schwartz ! Un humble ami, bien dénué de ressources pour protéger celle qu'il aimait, bien

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impuissant à la défendre^ et Giselle avait vraiment besoin d'être défendue ; mais^ enfin^ c'était un ami; un sourire sur son passage, des yeux brillants qui la regardaient avec admiration^ et^ chaque dimanche^ un bouquet de fleurs des champs^ pour égayer sa chambre obscure.

Suivant Taxiome vulgaire qui dit : « Tels maîtres^ tels valets, » il s'était organisé^ à la cuisine et à l'office, un système de vexations à l'égard de «la Française. :» Cela allait loin souvent; et Giselle en souffrait d'une façon trèsgênante parfois^ au point de vue matériel. Mais à qui se plaindre? M""^ de Gastein, qui avait su établir dans sa maison une discipline rigoureuse, et dont un mot seul aurait tout fait rentrer dans l'ordre^ se serait bien gardée de dire ce mot. Décidément; elle détestait la jeune institutrice^ et cherchait à lui montrer à tout propos son dédain et son antipathie.

« Que lui ai-je donc fait; demandait un jour Giselle à son autre humble amiC; M'^' HamoU; qui jouissait delà confiance de M™" de Gastein au point de vue de la coiffure^ et qui avait

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rhonneiir de fournir les chapeaux des jeunes comtesses ?

— Ce que a^ous lui avez fait^ ma toute belle ? Pauvre innocente ! Mais vous êtes jolie à croquer^ vous n'avez qu'à paraître dans votre robe noire et avec votre col plat, pour éclipser tous les atours de ces blondes aux cheveux de filasse. J'ai beau amonceler des fleurs et des plumes audessus de leur maigre visage^ je ne puis leur donner la grâce qu'elles n'ont pas; tandis que vous^ avec un bout de tulle noir sur la tête^ vous avez l'air d'une princesse. C'est bien cela qui la tracasse et l'enragé.

— Croyez-vous réellement qu'il en soit ainsi^ ma chère demoiselle Hamon? Dans ce caS;,je reprendrais vite mon chapeau de pensionnaire^ et je vous demanderais la permission de garder le nouveau chef-d'œuvre que vous m'avez offert si affectueusement la semaine dernière^ comme une relique d'amitié. Trop heureuse^ au prix d'un si léger sacrifice^ si je pouvais obtenir une bienveillance que je désespère parfois de conquérir ^ jamais.

— Laissez donC;, ma pauvre mignonne. A moins de devenir borgne^ bancale ou bossue, vous n'y arriverez pas. Cette femme-là, qui n'a jamais dû être ni jeune ni jolie (cela vous paraît drôle ce que je dis là, mais il y a des êtres de I cette sorte), cette femme-là déteste la jeunesse ^et la beauté. Croiriez-vous qu'elle a ordonné l'autre jour au coiffeur de Blumenstrasse, le plus fameux de Berlin, de coiffer Bettina comme M"' .Duparc? Il suait sang et eau le pauvre homme! Et les fers chauds, et les rouleaux, et les crêpés, et le diable et son train I Malgré cela, il n'a pu y arriver, et la comtesse était furieuse.

— Cet homme a une réputation surfaite, m'at-elle dit, comme le malheureux se retirait avec force révérences. Je ne lui trouve pas le moindre goût.

— Dame, ai-je répondu, la joie dans le cœur, bien heureuse de trouver une petite vengeance, tout le goût du monde n'y ferait rien, madame la comtesse. M'^^ Bettina a les cheveux un peu plats et rebelles sous le peigne. Pour

M^'^ Duparc^ la Belle aux cheveux d'or du conte de fée qu'on raconte dans notre pays^ ne pouvait avoir sur le front une couronne plus opulente. Est-ce serré cette natte 1 Est-ce riche ! Est-ce épais ! Et deux fois le tour de sa tête ! Il n'y a pas à dire ! Un mètre soixante- dix I Elle marche dessus !

Il fallait voir le regard qu'elle m'a lancé. Un vrai œil de vipère^ mais je ne la crains pas i ))

M'^^ liamon ^ si fière de sa vengeance, ne se doutait guère que ce « petit bout de conversation^ » comme elle l'appelait^ devait porter ses fruits. Dès le lendemain^ Giselle fut mandée chez la comtesse^ qui lui signifia , dans les termes les plus humiliants, qu'elle eût à changer de coiffure^ qu'il était inconvenant et déplacé dans sa situation de chercher à attirer l'attention par un étalage « bon^ tout au plus^ pour une demoiselle de comptoir » et qu'enfin, elle, M™' de GasteiU;, avait le droit d'exiger de l'institutrice de ses filles la plus grande simplicité.

l'institutrice a BERLIN. lll

Giselle, qui n'avait eu de sa vie une pensée de coquetterie^, ne songea pourtant pas à se défendre. Que lui importait? Et, d'ailleurs, ne savait-elle pas maintenant à quoi s'en tenir sur sa situation vis-à-vis de M™^ de Gastein ? Douée comme elle l'était de ce rare instinct que possèdent certaines natures d'élite , et qui remplace pour elles, dans la jeunesse, l'expérience non encore venue, elle ne cherchait à se tromper ni sur les personnes ni sur les choses, et c'était froidement, courageusement, qu elle envisageait l'avenir.

L'avenir, pour elle, c'était Raoul. Il était heureux, lui, au moins I Ses lettres respiraient l'enthousiasme.

(c Ah ! la belle chose que la vocation , écrivait-il à sa sœur ! Je suis à Saint-Cyr comme un poisson dans l'eau. Tout me plaît, tout m'amuse, tout m'intéresse, de ce qui en rebute beaucoup d'autres, jusqu'à l'astiquage, au fourbissage, et au cirage ! Chère petite sœur, pourrais-je me lasser jamais de te dire merci ! »

c( A la bonne heure, pensa Giselle en rentrant

dans sa chambre, après sa courte entrevue avec M™^ de Gastein^ et en relisant la dernière lettre de son frère. A la bonne heure, il est heureux, et il ne se doute de rien. »

Puis elle se plaça devant sa petite glace, où elle jetait à peine un regard chaque matin, dénoua ses cheveux, tordit le plus étroitement qu'elle put ces masses dorées, qui blessaient les regards de la comtesse, et les emprisonna dans un large filet à mailles serrées. La double natte qui lui faisait un si beau diadème, dont « une reine eût été jalouse, » assurait M^^^ Hamon, ne couronnait plus son front charmant ; mais, malgré tout son bon vouloir, put-elle empêcher ses courts bandeaux d'onduler en petites frisures légères, et lorsque, le lendemain, elle parut au déjeuner avec ses cheveux relevés simplement sur les tempes, à la façon des statues grecques, le regard que lui lança M""® de Gastein lui prouva que ses peines étaient perdues cette fois encore.

Giselle, pour complaire à votre implacable maîtresse, il aurait fallu, à l'exemple de ces saintes du mo3^en âge, désireuses d'attirer les

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regards du seul époux céleste, défigurer votre beauté, et mutiler votre opulente chevelure. Telle que nous vous connaissons^ vous en auriez été capable;, si Eaoul eût dû trouver dans cet héroïque sacrifice le plus mince des avantages.

L'incident n'en resta pas là ; vers la fin de la semaine, M^'^ Hamon reçut^, par l'entremise d'un laquais galonné, l'ordre très-péremptoire de présenter son compte dans le plus bref délai.

« Bon, dit-elle, en fourrageant d'un air empressé dans les légères fournitures qui garnissaient sa table de travail ! Je comprends ce que parler veut dire! C'est une demi-douzaine de bonnes clientes qui m'échappent ! Quand je dis bonnes, c'est au point de vue de l'argent, car je n'ai jamais rencontré des têtes plus ingrates à coiffer. Le pis dans tout cela, c'est que je ne verrai plus guère ma petite Giselle, car la porte des Gastein me serait fermée au nez si j'avais l'audace de m'y présenter encore. »

CIIAPirRE X.

Pour la seconde fois déjà, les tilleuls ont refleuri sous la fenêtre de Gi selle : (Quelle suave odeur ! quel parfum bienfaisant ! Mais cette année^ les persiennes de la petite chambre obscure sont hermétiquement fermées^, et personne n'est plus là pour admirer Tocéan de verdure qui réjouissait le cœur de la jeune fille.

Que de fois le soir^ quand tout dormait dans rhôtel^ elle est restée appuyée au balcon, respirant Pair pur du jardin et les effluves balsamiques qui montaient jusqu'à elle ! Que de fois, la tête dans ses mains, elle est demeurée de longues heures, absorbée par une contemplation pieuse, adressant à Dieu, du fond de son âme, quelqu'une de ces prières muettes, qui savent si bien trouver le chemin du ciel !

Mais cette année le jardin reste désert à toute

heure;, et lorsque les rayons mystérieux de la lune viennent caresser la cime des tilleuls centenaires, ils ne rencontrent plus jamais le doux et mélancolique visage, si bien encadré dans la verdure grimpante de F étroite fenêtre.

Voilà trois mois que Giselle a suivi la famille de Gastein dans un vieux château seigneurial, patrimoine de la comtesse, et situé tout au fond de la Thuringe. C'est une noble demeure, entourée d'un paysage charmant; mais pour la jeune' institutrice, la vie de chaque jour y est peut-être plus dure encore qu'à Berlin, car les rapprochements avec la comtesse sont beaucoup plus fréquents, et le joug paraîtrait intolérable à une nature moins résolue à accomplir son sacrifice envers et contre tout.

Ce jour-là, Giselle donne sa leçon de musique dans un grand salon maintenu frais, en dépit d'une chaleur tropicale, par l'épaisseur des murailles, et l'attention qu'on a eue de garder les stores soigneusement fermés. Les deux aînées sont au piano ^ et jouent une sonate à quatre mains, sous la direction de leur jeune maîtresse.

M""' de G-astein, assise dans Tembrasure de la fenêtre, devant un métier à tapisserie, laisse de temps à autre son aiguille inactive.

Est-ce pour mieux écouter ce doux andante où Mozart a répandu sans compter les tendresses de son âme sereine^ ce scherzo léger qui semble un sourire entre deux larmes^ ou plutôt ce finale brillant que Giselle dirige de la voix et du geste, avec r enthousiasme contenu de sa nature?

Ne serait-ce pas plutôt pour contempler au delà de la terrasse ensoleillée;, fermée par une balustrade à jour, l'ombre profonde des hautes futaies ?

Oui;, cet œil si froid d'ordinaire s'anime en ce moment. La nature a des charmes si puissants qu'elle finit par agir à la longue sur les âmes les plus insensibles. M""' de Gastein plonge d'un regard avide dans les profondeurs mélancoliques du parc : là-bas, on rencontre le petit étang, dont les eaux tranquilles miroitent au soleil; plus loin, la claire fontaine qui coule jour et nuit avec un doux murmure. Qu'il est reposant de Dasser la chaude saison à l'ombre de ces bois

mystérieux! Que de feuillages divers! Quelle gamme harmonieuse de couleurs, depuis la nuance pâle de Tacacia jusqu'à la verdure sombre des pins de Norwége!

Quelle erreur est la nôtre ! Cette grande dame, au caractère hautain, aux allures aristocratiques, ne se soucie pas plus de Mozart que des harmonies de la nature. C'est une âme insatiable, avide d'argent, et non pas de poétiques jouissances. En ce moment, elle calcule tout bas ce que ces beaux sapins, droits et élancés comme les mâts d'un vaisseau, produiront de planches au débit; elle suppute la quantité de stères de bois qu'on trouvera dans cette coupe, qu'elle-même a désignée hier au forestier.

Oh ! c'est une maîtresse femme que M""® de Gastein ! Levée tous les matins avec le soleil, elle sonne, de ses propres mains, une cloche retentissante, placée à l'entrée du corridor qui conduit à son appartement. C'est le signal du réveil pour les domestiques. Malheur à celui qui ne serait pas là vingt minutes après, pour répondre à l'appel ! Il recevrait d'abord une verte se-

monce^ puis son congé immédiat à la récidive.

Aussi comme tout marche dans cette opulente maison ! Pas de gaspillage ! Pas de superflu pour les gens de service ! M™^ de G-astein sait^ à un gramme près, ce qui doit se manger de pain et de viande à la cuisine.

« Il faut que je rétablisse la fortune de mes filles, se répète-t-elle chaque jour ! . . . )>

Et elle avance dans la vie, les yeux fixés sur ce but unique. Malheur à ceux qui se trouveraient sur son chemin ! — Aussi, tout en détestant la jeune Française, elle apprécie à leur juste valeur ses incontestables services, si faiblement rémunérés. Mais que de raisons pour la haïr I Combien de griefs que cette femme altière, intrigante et perverse, ne pourra jamais pardonner ! Quoi ! cette étrangère, cette fille sans naissance, est jeune et belle I Elle se permet de surpasser en grâce et en beauté les trois filles bien-aimées de la comtesse de Gastein ! Or, s'il est agréable et utile de faire donner à ses trois filles une éducation complète, pour une modique somme d'argent, en revanche, il est dur d'avoir

sans cesse devant les yeux ce visage irréprochable, où la haine^ plus clairvoyante peut-être que la tendresse^ découvre chaque jour une perfection de plus.

Chaque jour aussi ces pensées roulent dans l'esprit de la comtesse^ avec un va-et-vient tumultueux^ semblable à Faction incessante du flux et reflux des flots de la mer.

« Oui^ elle est trop belle, se dit-elle en matière de conclusion, mais je saurai bien lui faire payer ce tort impardonnable ; et d'ailleurs elle coûte si peu, et rapporte tant ! C'est une vraie trouvaille que m'a faite là mon amie la baronne... »

Fidèle à son système d'injuste et mesquine vengeance, M™^ de Gastein, depuis l'arrivée de l'institutrice, n'a pas négligé une seule occasion de faire peser sur elle tout le poids de ses rancunes. Mais c'est peine perdue la plupart du temps, du moins en apparence; toute à sa tâche, Giselle accomplit sans bruit ses devoirs journaliers; elle ne se soucie de rien de ce qui se passe hors de ce cercle étroit. Cette âme fière s'est

cuirassée à T extérieur; elle reçoit sans sourciller les ordres les plus impérieux et les plus contradictoires.

« M"*' Duparc^ ouvrez cette fenêtre. — Fermez ce store. — Levez ces rideaux. — Allez me chercher mon livre. — Appelez Frida. »

Et ainsi tout le long du jour.

En dépit du mauvais vouloir de la comtesse, Griselle parvenait à sauvegarder sa dignité, à force de calme et de sérénité paisible. Mais quel travail pour en arriver là ! Comme il lui falhiit dompter les révoltes d'un cœur naturellement fier, car Giselle était fière î

(( C'est là votre seul défaut, mon enfant, lui avait dit la supérieure au jour des adieux. Mais peut-être vaut-il mieux que vous soyez ainsi ! Peut-être, en imposant de justes bornes à votre fierté, vous sera-t-elle plus utile que nuisible, dans la situation nouvelle où vous allez entrer. »

La leçon de piano venait de finir; les jeunes filles prenaient leur récréation dans le parc, et Giselle, accompagnée de Frida, qui ne la quittait pas plus que son omb}v, traversait la terrasse.

son ouvrage à la main, pour aller rejoindre ses élèves. Enfin, elle allait jouir d'une heure ou deux de liberté, et elle en profiterait pour avancer sa tapisserie, un devant d'autel destiné à l'église catholique de Sainte-Hedwige, et dont M"® Hamon avait voulu faire tous les frais.

« Permettez-moi d'être de moitié avec vous dans ce bel ouvrage, ma chère petite, avait écrit la digne fille ; vous le savez, je suis incapable de conduire une rangée de points corrects, et je lance sur le canevas de grandes enjambées qui défigurent le dessin. Et cependant je voudrais bien faire quelque chose pour Sainte-Hedwige ! J'ai donc pensé que vous m'autoriseriez à offrir les matériaux, et que, comme de juste, vous garderiez pour vous la plus belle part, c'est-à-dire la main-d'œuvre. )>

Exercée depuis l'enfance à tous les ouvrages féminins, ayant eu sous les yeux, pendant de longues années, les chefs-d'œuvre de Greppo, Giselle composait elle-même ses dessins avec un goût exquis; elle crayonnait d'abord, d'après nature, le modèle qu'elle avait choisi, le peignait

à Faquarelle^, puis le reproduisait sur le canevas, quand elle était sûre de ses effets. Telle était la perfection du travail^ la délicatesse des contours, la fraîcheur du coloris, que les tapisseries de Giselle semblaient dues bien plutôt au pinceau qu'à r aiguille.

N'avait-elle pas cueilli ce matin même, encore toutes baignées de la rosée céleste, ces roses pourpres, qui se mariaient aux lis immaculés, sur un fond bleu comme l'azur du ciel, et qui devaient orner Tautel de la vierge martyre? L'air ne se jouait-il pas à travers ce léger feuillage? N'était-ce pas sur les bords du petit étang qu'elle avait ramassé ces vergissmeinicht et ces roseaux aux flèches aiguës ?

Sans doute la comtesse l'avait pensé ainsi, car en voyant dépliée pour la première fois la longue bande où s'étalait le frais ouvrage de la jeune fille, elle jugea, avec la rapidité de coup d'œil qui la caractérisait, qu'il serait bon d'employer à son profit ce merveilleux talent. Oui, le salon vert de Friederich Strasse gagnera à échanger ses lourdes tentures de lampas et de velours

contre ces riantes merveilles. Après le salon, le boudoir^ la bibliothèque;, et jusqu'au cabinet de travail du comte Heinrich.

(( Oh ! elle aura bien de F ouvrage pour cinq ou six ans, se dit-elle avec son méchant sourire: mais son temps ne m'appartient-il pas ? »

Tel était sans doute aussi l'avis de Giselle, car^ après avoir écouté les explications précises de M™® de Gastein^ qui l'avait rappelée par la fenêtre, et l'avait tenue quelques minutes debout;, dans la vaste embrasure où le fauteuil de la maîtresse de la maison était toujours placé;, elle démonta silencieusement du métier la belle bande bleue^, et la remplaça par une grande pièce de canevas encore intact.

Le soir mêmC;, Frida^ montée sur un petit tabouret;, pour mieux voir^, suivait d'un œil sérieux les doigts agiles de la brodeuse ; déjà commençait à naître une guirlande de fuchsias d'un rouge vif^ entremêlés de scabieuses et d'œillets blancs.

(( C'est bien joli, disait Frida à demi-voix^, et en envoyant avec la main un baiser à la fraîche guirlande, c'est bien joli! Quand est-ce que

vous m'apprendrez à travailler comme vous ?

— Lorsque vous ferez vos verbes français sans faute^ chère petite^ répondit Giselle.

— Passez-moi votre échantillon^ M^^^ Duparc, dit tout à coup la comtesse^ dont la voix brève vint interrompre le dialogue commencé. — Eh bien,, ajouta- t-elle, lorsque le métier fut sous ses yeux, je ne vois pas les lauriers-roses dont je vous avais parlé.

— J'ai essayé; madame, et j'y ai renoncé aussitôt; la tige du laurier-rose est roide, sans grâce, le feuillage d'un vert trop dur, et d'ailleurs j'ai pensé que le rose à côté du pourpre...

— Je n'ai pas besoin, mademoiselle, qu'on pense pour moi, je tiens aux lauriers-roses; arrangez-vous pour en tirer le meilleur parti possible. Ah ! sonnez, je vous prie, le ciel est si couvert ce soir, avec la menace d'orage suspendue au-dessus de nos têtes, qu'on ne voit plus, et il est à peine huit heures. Yous demanderez les lampes, et vous irez coucher Frida dans un instant. Ses yeux se ferment.

— Non, maman, cria la petite fille, je m'a-

muse beaucoup, j'aime voir faire la tapisserie.

— Vous ne verrez plus rien ce soir, car tout est à défaire, dit M™' de Gastein, sans même se retourner vers la travailleuse. »

On apportait les lampes, un plateau chargé de citrons et d'eau glacée, et quelques lettres avec les journaux.

Au moment où Giselle commençait à préparer la limonade, comme elle en avait l'habitude journalière, elle entendit une exclamation moitié joyeuse, moitié chagrine, poussée par la comtesse :

c( C'est donc vrai, disait- elle, en se levant toute droite de son fauteuil d'ébène; ces bruits de guerre n'étaient pas un vain bruit. Tenez, Mademoiselle, lisez-nous les hauts faits de votre ambassadeur, de votre ministre aux affaires étrangères, et de votre chambre des députés. Quelle touchante unanimité pour courir sus h la Prusse! Enfin, rira bien qui rira le dernier! C'est le mot de la fin qu'il faudrait connaître ! »

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