CHAPITRE XL
A quelques jours- de là^ la terre allemande était tout entière en mouvement ; Giselle n'avait qu'à se rendre à la grille du parc pour voir passer et repasser, à travers le feuillage gris des bouleaux et la verdure sévère des pins, le sombre uniforme des soldats allemands. Le long des routes, des rivières et des canaux, dans les villes et dans les villages, partout le menaçant cortège de la guerre.
« Tout cela contre la France, disait-elle ! Mon Dieu, qu'ils sont nombreux ! C'est un flot vivant sans cesse renouvelé ! Et Kaoul ! »
Raoul se trouvait à cette heure même le plus heureux des hommes. Il avait l'épaulette, il se voyait déjà lieutenant, capitaine ! Qui sait jusqu'où pouvaient le porter son ardeur et sa naïve ambition ?
« Mon Dieu, Giselle^, que tu es donc enfant de te tourmenter ainsi pour moi, lui écrivait-il ! Tes inquiétudes gâtent mon plaisir. Tu es mon Beul point noir à l'horizon, chère petite sœur. Sans toi, comme je dirais de grand cœur: Dieu Boit loué ! le Dieu des batailles au moins ! Te souviens-tu de ce bel air d'Haendel que tu chantais si bien qu'il m'en donnait le frisson, et que je me figurais être Judas Macchabée, malgré ma voix fausse qui cherchait à imiter la tienne? « Gloire au Dieu des batailles î )> Je crois l'entendre encore ! — Nous sommes tous d'une ardeur inexprimable. Notre promotion est dans l'ivresse. Juge donc! A pein^ un an de bahut (c'est notre argot, pardonne-le-moi), et l'épaulette! Quand je dis l'épaulette, c'est une fiction, car j'entre au 12® chasseurs, ce beau régiment dont tu aimais tant l'uniforme.
<( Lundi, je serai à cheval à la tête de ma compagnie. Je fais partie du premier corps d'armée, et nous allons tout droit à la frontière. C'est à croire que je fais un rêve ! Passer le Rhin, comme Louis XIV, Condé, Dumouriez !
Moins joyeux que moi, j'en suis sûr^ tous ces héros ! « A Berlin, disent mes camarades ! » Je dis comme eux, mais au fond Berlin n'est pas pour moi une ville ennemie ; Berlin est le séjour de Giselle, et je fais grâce à la ville et à ses habitants en faveur de ma sœur chérie. Ni sac, ni pillage, ni incendie, ni contributions de guerre, mais illuminations, bals, spectacles, fêtes de tout genre.
(( Au milieu de mon ivresse, la pauvre Grreppo m'afflige seule. J'ai beau, pour lui persuader que je suis invulnérable, lui rappeler tous les tours de mon enfance, tous les dangers auxquels j'ai échappé, les prodiges de voltige et de haute école que j'accomplissais dans mes exercices gymnastiques, sur le balcon et la rampe de l'escalier; elle se lamente de façon à troubler mon égoïste bonheur. Ecris lui donc, toi^ son oracle, petite sœur.
« P. S. — Je tire mes moustaches tant que je puis, pour leur donner une certaine tournure. Elles ont poussé honnêtement depuis notre séparation, mais ce n'est pas assez pour un sous-lieu-
tenant de chasseurs. A propos, tu sais comme l'uniforme est charmant. Mais^ oui, je t'ai dit déjà ma joie d'entrer à ce 12' chasseurs que j'aurais choisi entre tous. »
Au camp, 22 juillet.
« Les lettres n'arrivent-elles donc plus que je ne reçois rien de toi. N'importe, je t'écris encore aujourd'hui. S'il me venait une réponse de Berlin, le ciel serait pour moi couleur de rose du côté de Test. Que ne puis-je, ma chère Grisie^ t'envojer la peinture fidèle de notre quartier, à l'heure qu'il est ! Quelle animation ! quel entrain! Les Français sont nés pour la guerre, voistu, et, en particulier, un certain Kaoul de ta connaissance. Le matin, quand les tambours battent la diane, quand tout s'éveille au camp, sous un clair soleil, quand les chevaux hennissent, pour saluer le retour du jour, quand les trompettes sonnent leurs fanfares (ah! Giselle, la belle chose que les trompettes de cavalerie!), il me passe dans les veines un frisson de plaisir. Ne te représente donc plus la guerre sous ces images sanglantes, qui t'elfray aient jadis. La guerre^
vois-tu, petite sœur^ c'est Todeur enivrante.de /a poudre^ les mâles accents du canon; c'est Tescadron vainqueur ébranlant la terre, c'est la patrie grande, glorieuse, comme nous souhaitons la faire. Pardonne-moi ce lyrisme, chère sœur aimée, et prie Dieu que je sois à la première bataille. »
Giselle ne reçut jamais cette seconde lettre. Elle resta sans nouvelles de Raoul, inquiète, désespérée, car M™! de Gastein avait eu soin de IrI apprendre, avec un de ces sourires qui savent faire une blessure, que l'école de Saint-Cyr tout entière « le premier bataillon de France, comme disent vos journaux français » avait été envoyée à l'armée de l'Est.
Les jours passèrent si désolés pour la pauvre enfant, qu'elle ne s'aperçut même pas des tracasseries nouvelles qui vinrent dès lors l'assaillir à tout propos.
La déclaration de guerre de la France à la Prusse devint le signal d'une guerre à outrance contre la pauvre institutrice. On lui en voulait de cette dignité sereine, de cette fierté timide^ à
^'institutrice a BERLIN. 131
Fabri de laquelle elle se retranchait comme derrière une barrière inaccessible ;, et désormais, chaque jour^, ce fut autour d'elle une série de manœuvres perfides pour la forcer à sortir de ce calme offensant.
- Un matin, pourtant^ la comtesse crut avoir trouvé sa vengeance.
C'était le jour du premier triomphe pour l'armée prussienne ; les journaux étaient arrivés au château^ annonçant la victoire de Wœrth.
M"*^ de Gastein entra brusquement dans la salle d'étude, et l'œil radieux^ le sourire aux lèvres :
(( Wilhelmine, Bettina, mes chères petites, dit-elle en lançant h l'institutrice un regard de triomphe, et sans faire précéder la grande nouvelle du moindre préambule, venez avec moi à l'oratoire remercier Dieu du premier succès de nos armes. Il est éclatant, complet, au delà de toute espérance. L'armée française est en pleine déroute. »
Giselle se leva tremblante, les mains jointes, puis elle retomba toute pâle sur sa chaise. Ce-
132 l'institutbice a berlin.
pendant^ par un suprême effort^ au moment même où la porte allait se refermer sur la comtesse, elle se leva de nouveau^ courut à elle, et mettant dans sa voix Taccent le plus suppliant :
(( Madame, dit-elle, je vous en conjure »
Elle n'eut pas besoin d'aller plus loin, M"^ de Gastein comprit, et jetant le journal à la pauvre enfant :
« Tenez, dit-elle, lisez si bon vous semble; les détails ne manquent pas. )>
Ah! quelle lecture! quel odieux cri de triomphe ! Mais, Dieu soit loué, ce n'est pas le corps d'armée de Raoul qui a opéré !
Pourquoi donc alors cette douleur aiguë, cette oppression de son âme?
C'est que Giselle se sent Française jusqu'au fond du cœur, et cette défaite de son pays tant aimé, quand, au milieu de ses plus cruelles inquiétudes, elle était encore pleine d'illusions, cette défaite la consterne et l'abat. Et puis, Eaoul peut être le vaincu de demain. En tout cas, son tour de combattre viendra à n'en pouvoir douter !
L*INSTITUTRIGE A BERLIN. 133
c( Pourquoi pleurez-vous ? murmure à l'oreille de Giselleune petite voix caressante. »
Giselle tressaille, elle renfonce ses larmes; elle se croyait seule; elle ne veut pas qu'un ennemi de la France la voie pleurer.
Mais est-ce bien un ennemi, cette mignonne enfant qui l'entoure de ses bras, qui s'efforce de grimper sur ses genoux, et qui essuie son visage avec son petit mouchoir de poche?
<.< Que faites- vous là, Frida? Pourquoi n'êtesvous pas avec les autres ? demande à son tour Giselle d'une voix qu'elle cherche à rendre sévère.
— Parce que les autres sont cause que vous pleurez, répond l'enfant, dont le cœur parait gros. C'est Schwartz qui me l'a dit. Aussi, quand j'ai vu tout le monde bien occupé à entendre le discours du révérend M. Liitzel, qui nasille aujourd'hui plus encore qu'à l'ordinaire, je me suis glissée tout doucement en dehors de mon banc, sans que personne m'ait vue, et j'ai été retrouver Schwartz dans le jardin.
— Ce n'est pas bien, Frida, vous savez que
votre mère vous a défendu de causer avec ce petit garçon.
^ Parce que ce n'est qu'un domestique ! reprend la petite fiUe^ avec un de ces mouvements d'indignation qui lui sont familiers. Qu'est-ce que cela me fait? Quand je serai grande, Schwartz ne sera plus marmiton ; je l'inviterai à dîner^ et cela fera enrager le gros Eckhard.
— Frida, je ne vous aime pas quand vous parlez ainsi ; je n'aime que les petites filles obéissantes, et si vous souhaitez me consoler^ comme vous le dites^ laissez Schwartz à la cuisine, et retournez auprès de votre mère et de vos sœurs. »