EXCEPTIONS AU SERVICE DE TROIS ANS
— Vous voulez dire quelque chose, Louis?
Parlez, mon enfant.
— Mais, monsieur, tous les jeunes gens ne servent pas trois ans. Mon cousin Mathieu est revenu au bout d’un an de l’armée, et, dans ce moment-ci, il fait ses
28 jours.
— Gela est vrai, mon enfant : il y a un certain nombre de jeunes gens qui ne font qu’un an de service. Et vous allez voir que cela est juste.
D’abord, il fallait bien tenir compte des besoins de certaines familles pauvres, qui tomberaient à la charge de l’assistance publique si on leur enlevait trop longtemps un fils qui est leur soutien indispensable.
Ainsi la loi renvoie dans leurs foyers, après un an de service, les aînés d’orphelins de père et de mère; les fils uniques ou aînés dont la mère est veuve , ou dont le père » est septuagénaire ou aveugle .
Ilya aussi les familles qui ont déjà payé un tribut suffi-
l’instruction civique a l’école
sant à la Patrie : ainsi, quand deux frères tirent au sort la même année, Vaine ne fait quun an de service; un soldat qui meurt sous les drapeaux ou qui est réformé pour blessure ou pour infirmités contractées dans le service, exempte ses frères plus jeunes de deux années : ils n’en font qu’une.
Enfin, à ces diverses catégories, on ajoute encore un certain nombre de jeunes gens dont les familles ne peuvent se passer : sur cent appelés, il peut y en avoir sept, au plus, qui jouissent de cette exemption partielle. Ils sont désignés par les conseils municipaux d’abord, puis par le ministre de la guerre.
— Mais, monsieur, le fils de M. Jacquot le menuisier, n’a fait qu’un an, lui aussi. Il n’est pourtant pas infirme, ni soutien de famille : au contraire, il est fils unique et son père a une belle maison. Est-ce que c’est bien juste d’exempter de deux ans des garçons qui sont bien portants et dont les parents n’ont pas besoin ?
— Oui, mon ami, cela est juste, parce que ces exemptions-là sont utiles à l’État.
Le fils Jacquot a fait de brillantes études au lycée, et 51 va passer sa licence pour être professeur. On l’a exempté de deux ans de service, comme on exempte les étudiants qui se préparent au doctorat en droit ou en médecine, ou au diplôme de pharmacien de première classe, ou à celui de vétérinaire, et les élèves des écoles du Gouvernement comme l’École des Chartes et l’École des langues orientales. On exempte de la même façon aussi un certain nombre de jeunes ouvriers appartenant à des industries d’art.
C’est que si la France a besoin de soldats pour se défendre, elle a besoin aussi de médecins pour soigner les malades, de juges pour faire respecter les lois et le droit de chacun, de savants pour lutter contre les découvertes et les inventions de l’étranger, dJ artistes pour maintenir son renom dans le monde.
Alors le législateur a pensé que, si les jeunes gens Qui
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se destinent à ces carrières difficiles étaient obligés de passer trois ans de suite à la caserne, ils seraient bien vite distancés par les étudiants des nations rivales, qui sont tout à fait exempts, comme en Angleterre, ou qui ne font qu'un an de service, comme en Allemagne. Et on a réduit leur service pendant la paix à une année, dans l'intérêt du pays lui-même. On a voulu leur tenir compte de ce qu’ils passent leur vie tout entière au service de la science et de l’art, ce qui est encore le service de la patrie.
Il y a encore les futurs curés, qui servent un an seulement, et encore dans les infirmiers. Il y a des gens qui disent que cela n'est pas juste, mais à l'École nous n’avons pas à entrer dans ces discussions. Souvenez-vous seulement qu'avant la loi de 1889, les séminaristes étaient tout à fait exempts.
Mais je vois que vous n’êtes pas encore satisfait, Louis. Vous avez une question qui vous démange la langue. Allons, faites votre question : vous êtes ici pour apprendre et c’est très bien d’être curieux.
— Alors, monsieur, si la guerre était déclarée demain, tous ceux qui n’ont fait qu'une année de service resteraient bien tranquilles chez eux, pendant que leurs camarades, qui n’ont pas encore fini leurs trois ans, iraient se battre?
— C’est cela qui ne serait pas juste, n’est-ce pas? mon enfant. Aussi les choses ne se passent-elles pas de cette façon.
D’abord, en temps de guerre, personne n'est exempt. Tout le monde part, les étudiants, les savants, les artistes et les prêtres comme les autres. Il ne reste que les fonctionnaires indispensables pour faire marcher les affaires publiques; parce qu’il faut bien qu’il y ait, en temps de guerre comme en temps de paix, des facteurs pour porter les lettres, des gendarmes pour arrêter les voleurs, des percepteurs pour recevoir les impôts, et même quelques curés pour dire la messe, puisque la
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messe est. d’après nos lois actuelles, un service public. Ceux-là, on ne les appellerait qu’à la dernière extrémité. Mais cependant, si la France était tout à fait en danger, le ministre de la guerre les convoquerait, et ils iraient au feu comme les camarades.
TROISIÈME LEÇON