LES SERFS ATTACHÉS A LA GLÈUE
— Ah ! le jeune Dupontville s’en plaint et s’en moque ! Mais sa maison, c est 1 ancienne abbaye, et, sans la Révolution, il vivrait, comme le vieux père Dupont, dans la masure, au bord du ruisseau, près du pont qui a donné son nom depuis deux siècles à sa famille.
Car il n’aurait pu s’éloigner ; il aurait été comme ses ancêtres, serf de l’abbaye, vu que l’abbé de Saint- Gildas avait fait comme beaucoup d’autres moines, et n’avait pas voulu libérer ses serfs. Il y avait encore des centaines de mille serfs 1 en France, que la Révolution a libérés, en même temps que le grand-père de Monsieur de Dupontville.
Oui, il serait serf, lui et ses enfants. Et savez-vous ce
1. Il y avait en 1789 « plus de 30,000 serfs aux armées, rien que de Franche-Comté. » C Cahiers de Franche-Comté aux Étals gêné-
raux.)
l’instruction civique a l’école
que cela veut dire? C’est qu’il serait attaché à la terre, à la glèbe, comme on disait, ne pouvant quitter le pays sans la permission du maître, et devant rester à côté de ses parents, au même pot et au même feu ; c'est qu'il ne pourrait rien posséder , et que, s'il gagnait quelque chose par son industrie, tout reviendrait à l'abbaye après sa mort. Et s’il était venu en tête aux moines de vendre à quelque seigneur la terre qu’il cultivait, il aurait été, comme serf, vendu avec elle. C’était le résultat de ce qu’on appelait la mainmorte, qui, disait un brave curé en 1789, « empêche les hommes de naître, et les tue quand ils sont nés. »
En 1789, tout ce pays-ci était possédé par l’abbé de Saint-Gildas et par le baron de Saint-Yriex. Là-haut était le couvent, habité par six moines qui passaient leur vie à prier, à se promener, à surveiller les travaux de leurs serfs, à recevoir les produits et redevances. L’abbé, lui, ne venait pas souvent; il était à Versailles, à s’amuser avec son frère, le baron.
Ces moines en avaient bien plus qu’il ne leur en fallait pour vivre; aussi, étaient-ils aussi gros et gras que leurs paysans étaient décharnés. C’étaient les gens du hameau qui leur appartenaient, pauvres gens que la fièvre de marais épuisait par-dessus le marché. Le dimanche, les vieilles femmes, les enfants, les plus misérables, venaient au couvent, pleurant, pieds nus, ou traînant la semelle, et là, les moines leur distribuaient quelques vivres. Et, après, il fallait aller vanter partout la grande charité du couvent.
Quand la Révolution est venue, elle demanda à ces six paresseux en vertu de quoi ils possédaient un si grand bien. Ils ont montré un tit^e de 1196, par lequel un baron de Saint-Yriex, un véritable brigand, avait, pour obtenir en mourant le pardon de ses pillages et férocités, fondé ce couvent, et donné terres et serfs. L’Assemblée constituante a trouvé que cela durait
LA DÉVOLUTION
lepuis trop longtemps; elle a donné à chacun des six noines une rente de 1,200 francs, et a mis aux enchères e couvent et les terres. On n’a pas vendu cela cher, et oourtant les gens du hameau, qui n avaient point d argent, n’en ont pu acheter; ce sont ceux de la ville qui en Ini profité, et parmi eux, le père Dupont, qui s’était enfui au loin, et avait gagné une petite fortune, je ne sais où ni comment. Depuis, les gens du hameau, que la Révolution avait rendus propriétaires des terresqu’ilscultivaient, se sont enrichis et ont beaucoup racheté, de manière qu’ils sont tous à leur aise, principalement depuis la construction de la route et le dessèchement du marais.
TROISIÈME LEÇON
LES DROITS FÉODAUX. — LE SEIGNEUR SEUL CHASSAIT, PÊCHAIT ET AVAIT DROIT DE JUSTICE.
— Ici, nous n’appartenions pas aux moines de Saint- Gildas, nous étions au baron de Saint-Yriex. Celui-ci n’était pas comme son féroce ancêtre, un grand gaillard couvert d’armures, non, c était une espècede godcluieau qu’on ne voyait guère ici qu’une fois par an, pour emporter tout l’argent que pressurait son intendant. Et Dieu sait s’il fallait lui en payer de toutes les façons ! Nos pères à nous n’étaient pas serfs, aussi n’allaient -ils jamais habiter au hameau, et n’y mariaient-ils jamais leurs filles : les moines y auraient gagné des serfs nouveaux. On pouvait aller et venir, et l’on tenait à cette liberté; et pourtant ceux qui restaient ici étaient peut-être encore plus malheureux que les gens d’abbaye.
Sans parler des impôts qu’on devait au roi, et dont je vous dirai quelques mots tout à l’heure, il y avait toutes sortes de droits à payer au seigneur. Le cens, une rente qui équivalait quelquefois au quart de la valeur du revenu. Puis, quand on vendait son bien, il fallait donner au baron les droits de ventes., c est-à-dire le sixième
au moins du prix de vente; de même le rachat, quand on recevait une terre en héritage.
Gela était lourd, mais ce n’était pas le plus dur ni le plus vexant.
Quand on avait labouré et semé, les pigeons du colombier du château, le seul colombier qu'il pût y avoir sur toute la baronnie, s’abattaient par milliers et ils dévoraient le grain sous les mains du semeur : et il était bien défendu d’y toucher.
Cependant à force de semer, il en restait; et l’on se réjouissait en voyant le blé grandir. Mais les cerfs elles
M. le Baron invitait à la chasse les seigneurs et les nobles dames.
sangliers sortaient du bois, les lapins de la garenne1; ils ravageaient tout, et il fallait les regarder les bras croisés. Car celui qui se serait permis de les chasser et de les tuer aurait été condamné à la prison, sinon aux galè-
1. « Je demande, disait uii député de bailliage aux États généraux de 1789, la suppression des pigeons, des lapins et des moines : les premiers nous mangent en' grain, les seconds en herbe, les troisièmes en gerbe. » (Bonnemère, Histoire des paysans , t. 11
LA RÉVOLUTION
res *, et cent ans avant il aurait été pendu ; sans parler du coup de fusil des gardes qui assassinaient impunément les paysans porteurs d’armes1. Et même, par privilège spécial du roi, Monsieur le baron avait le droit de faire couper un jarret aux chiens de berger pour les empêcher de prendre le gibier. Et pour la même raison, on ne pouvait pas faucher lès prairies artificielles avant l’époque où les jeunes perdreaux sont sortis du nid, ce qui fait qu’on ne les cultivait guère; de même encore, on ne pouvait arracher les mauvaises herbes qu’aimait particulièrement le gibier, Et il ne fallait pas se plaindre trop haut, car si Monsieur le baron, quand il revenait de Versailles, entendait dire qu’il y avait beaucoup de gibier, il invitait à la chasse quelques seigneurs et quelques nobles dames des alentours; et un beau jour, gibier, chiens, cavaliers, tout cela galopait au travers de la plaine et des collines, et alors adieu vin, avoine et blé. Le pauvre paysan pleurait, et les nobles lui riaient au nez; ou bien il montrait le poing, et les valets le rossaient, ou le menaient à la prison du seigneur, lequel avait droit de justice. Et le lendemain, pour se reposer, on s’amusait à lui faire de grosses peurs, à lui donner les étrivières*, à le condamner, lui, ruiné, à l’amende ou à quelque grossière ou humiliante peine.
QUATRIÈME LEÇON
LES DROITS FÉODAUX (suite). — LES BANS, LA CORVÉE, LA DÎME, LE CHAMPART, LE CARPOT, LES REDEVANCES.
— Quand on avait réchappé de tout cela, et qu’on allait récolter, il fallait encore attendre du hon plaisir de l’intendant de Monsieur le baron qu’il fît publier le ban de fenaison, de moisson ou de vendange.
Il attendait d’abord que toutes les denrées des terres
1, Taine, L'ancien régime , lrc édition, 1876, p. 72.
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du seigneur fussent mûres, et on commençait par récolter le foin et le blé du baron, qui ne payait pas cher ses ouvriers, comme bien vous pensez»
Enfin, le ban était proclamé et la récolte faite; l’année était bonne par extraordinaire, et les marchands venaient de la ville. Mais vous ne pouviez rien leur vendre avant que le seigneur eût tout vendu lui-même ; et les marchands ne vous payaient pas cher, car il leur fallait remettre au baron une partie de leurs bénéfices, pour être autorisés à se servir des poids et des mesures qu’ils avaient apportés de crainte des faux poids et des fausses mesures de Monsieur l’intendant, et puis aussi pour l’escorte que le seigneur était censé leur fournir jusqu’à la ville pour pouvoir traverser le pont, justement à côté de la cassine du grand-père deMonsieurde Dupontville,
il fallait donner la dîme à M. le curé, pour lui et pour Monseigneur l'évêque.
enfin pour passer sur le chemin, et pour ouvrir la barrière de l’entrée du village.
Ce pont et ce mauvais chemin, qui les entretenait? Le paysan, ou comme on disait, le vilain*, le manant*, le
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croquant w, le roturier \ C’est lui aussi qui entretient les fossés du château et en répare les murs. Et pour tout cela, personne ne le paie : c’est la corvée, que le seigneur peut exiger quand il veut, meme en pleine moisson, alors que le temps est si précieux.
Je vous ai parlé de la récolte, mais n’allez pas croire qu’elle fût tout entière au paysan cultivateur.
Il fallait d’abord donner la dîme à Monsieur le curé, pour lui et pour Monseigneur l’évêque. Dîme veut dire dixième; mais on prenait souvent bien plus que le dixième; dans ce pays-ci, le clergé prélevait une gerbe sur sept. C’était la grosse dîme; et il y avait, en outre, la dîme de la laine , celle du chanvre, des légumes, Aqs fruits, qui se payait au dixième, plus cinq liards pour chaque veau, sans compter la dîme en lapins, anguilles, canards. L’impôt, ainsi prélevé par le clergé, équivalait à la moitié de ce que recevait le roi de France. Et après la dîme, le champart du cinquième sur les fruits pour Monsieur le baron, et le carpot du quart de la vendange.
Et les redevances! Ici elles se payaient en poules. Poules à la Pentecôte, à la Saint-Martin, au Carnaval, à la fête de Monsieur le baron, de Madame la baronneplus de la cire et du miel. Que sais-je ?
Mais quand on avait récolté, était-on maître de sa récolte, au moins, et d’en faire librement ce qu’on voulait? Point du tout !
CINQUIÈME LEÇON
LES DROITS FÉODAUX ( Suite ). — LE MOULIN BANAL, LE FOUR BA- NAL, LES DROITS DE PULVÉRAGE , DE BLAIRAGE ,