DEUXIEME PARTIE
à parler de Dieu, de la religion, des vies de saints et d'autres sujets édifiants, on en profilerait pour faire rouler sur ce sujet toute la conversation. Quand on aime Dieu et qu'on est pénétré des choses saintes, il est aisé de s'en entretenir longtemps et avec plaisir, parce que la bouche parle de l'abondance du cœur. Mais si l'on est avec des gens du monde, qui n'ont pas grand goût pour la dévotion , on est sûr de les fatiguer en leur parlant continuellement des matières de piété. Il vaut mieux se contenter, dans le cours de la conversation , de glisser de temps à autre quelques maximes ou quelques traits édifiants. Parfois un mot d'édification placé à propos , mais comme en passant, fera plus de fruit que tout un entretien de piété.
Lorsque nous voulons dire quelque chose de pieux, il faut que ce soit naturel et sorte vraiment de noire cœur, ainsi que du sujet dont nous parlons. Par exemple, si quelqu'un nous raconte les chagrins et les afflictions qu'il éprouve dans ce monde, après l'avoir écouté avec intérêt, tâchons de le consoler par tous les motifs naturels qui conviennent à la circonstance, et ensuite prenons de là occasion de lui persuader que c'est Dieu qui permet toutes ces afflictions; qu'elles sont un effet de son amour; qu'elles renferment un moyen de mériter le ciel ; qu'en les subissant par force au lieu de les prendre en esprit de foi, on a toute la peine sans avoir le mérite; que les saints, et Jésus-Christ même, ont beaucoup souffert pour nous encourager k les suivre sur ce chemin. Si l'on parle avec des personnes qu'on sait engagées dans le grand monde et les divertissements, on peut, en profitant de leurs propres réflexions, trouver l'occasion de leur glisser un mot sur quelqu'une des fins dernières, sur la brièveté de la vie et de ses plaisirs , sur la caducité des biens de ce monde , sur la récompense réservée aux chrétiens fidèles, sur la rigueur des peines que les méchants souffriront, sur le calme d'une bonne conscience , et sur le trouble d'une conscience livrée aux remords, etc. Après qu'on aura fait, par voie d'insinuation, une courte réflexion sur quelqu'un de ces sujets, on parlera d'autres choses , sauf à revenir à des pensées de ce genre dès que la conversation en fournira une autre occasion.
Si dans l'entretien on rapporte des nouvelles, il ne faut pas détourner les séculiers qui prennent plaisir à en parler, mais on ne doit pas non plus témoigner de l'empressement ni de la curiosité à cet égard. Supposé qu'il fallût condescendre à traiter de pareils sujets, ce serait toujours sobrement, sans feu, sans aigreur et sans contestation.
Qnand on parle de quelque différend survenu entre des personnes importantes et constituées en dignité, on doit s'exprimer sur les unes et les autres avec beaucoup de réserve et de respect, ne prendre parti pour aucune, et ne point les juger, puisqu'on n'a pas qualité ni grâce pour cela. Les différends et les troubles qui régnent de tous côtés dans lè monde servent à nous faire mieux apprécier notre état, où nous pouvons jouir d'un si grand calme au fond de notre solitude, n'y ayant que des peines sanctifiantes, prévues par nous, et auxquelles nous nous sommes soumis volontairement pour l'amour de Dieu.
Lorsqu'on vient à parler de théologie ou de cas de conscience, si l'on n'a point étudié ces inatières, on se gardera bien de vouloir en décider; ce serait s'exposer à faire de grosses fautes. Souvent un ignorant, qui né connaît point ce dont on parle, décide plus hardiment qu'un homme habile, parce qu'il ne pénètre point les difficultés pour et contre, comme celui qui les a bien examinées. Le plus sage est de se taire , ou , si l'on nous pousse à émettre un avis, d'avouer que nous n'avons pas encore mûri ces questions. Un novice ne se fait aucun tort en avouant qu'il ne sait point tout. On est plus édifié de son humble sincérité que d'une décision présomptueuse , quand même il saurait les matières qui font le sujet de la conversation. En toutes choses, il laissera parler les principaux de la compagnie, sans les interrompre ni les contredire; ensuite, il pourra dire à son tour ce qu'il pense. S'il n'est pas du sentiment de ceux qui ont parlé avant lui, il s'exprimera avec tant de douceur que les autres ne pourront s'en fâcher. User de manières hautaines et acerbes avec des personnes à qui on rend visite, ce serait leur manquer d'égards jusque chez elles; et le faire quand elles viennent nous visiter,