DEUXIEME PARUE
1° Se mettre en la présence de Dieu , en faisant quelque acto de foi de ce genre : « Je crois fermement, ô mon Dieu, qu'étant présent partout, vous êtes aussi dans le lieu où je suis, et plus particulièrement dans mon cœur. Faites-moi la grâce de me tenir avec un profond respect en votre divine présence.» 2» Offrir à Dieu son oraison, et invoquer le secours du Saint- Esprit pour la bien faire en disant , par exemple : « Je vous offre, ô mon Dieu, cette oraison pour votre plus grande gloire, et en union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ. Venez, Esprit-Saint, répandez sur moi la lumière et l'onction de votre grâce. » S° Demander pardon à Dieu de ses péchés et s'humilier devant lui, en disant : « Je vous demande pardon, ô mon Dieu , du plus profond de mon cœur et par amour pour vous, de tous les péchés qui me rendent indigne de paraître devant vous en ce moment. Je m'en humilie profondément, et je reconnais que de moi-même je ne suis que cendre et que poussière. »
11° Le corps de l'oraison comprend aussi trois choses : 1" Considérer le sujet qui nous est proposé , et réfléchir sérieusement sur ce qu'il renferme d'instructif pour notre sanctification, sans oublier que quand l'esprit est parvenu à s'occuper utilement à une considération, il ne faut pas se presser de la quitter pour passer à une autre, quelque bonne qu'elle soit; et que, quand le sujet choisi ne nous touche pas, bien qu'on y ait suffisamment réfléchi, on peut méditer sur un autre qui nous convient davantage, comme sur quelqu'une des quatre fins dernières, ou sur la vie et la passion de Jésus-Christ. 2** S'attacher à exciter dans son cœur de saintes affections et de pieux désirs. C'est là le principal but à atteindre. Lors donc que l'on est touché de quelque sainte affection, comme d'amour de Dieu, de louange, de remerciement, de contrition de ses péchés, il faut arrêter les considérations de l'esprit, et laisser à cette affection salutaire le temps de bien pénétrer le cœur, sans qu'on cherche à en produire d'autres. Car ce n'est pas le nombre, mais la qualité des affections et la manière dont elles s'identifient avec l'âme , que Dieu apprécie. Cependant, [lorsque ces affections et ces pieux désirs cessent,
il faut considérer derechef le sujet de l'oraison pour les faire renaître. 3° Prendre de bonnes résolutions qui soient conformes à l'objet de notre méditation ou à nos besoins. Ces résolutions ne doivent pas être générales mais particulières, et proportionnées aux occasions qui se présenteront probablement dans la journée, comme d'éviter telle imperfection ou de pratiquer telle vertu, en telle circonstance, avec telle personne. Il faut aussi qu'elles soient efficaces, c'est-à-dire qu'elles doivent nous porter à prendre activement les moyens propres pour les exécuter et pour surmonter tous les obstacles qui s'élèveront contre elles.
III» La conclusion de l'oraison contient ces trois points: 1° Remercier Dieu, en lui disant : « Je vous rends grâce, ô mon Dieu, de m'avoir donné dans cette oraison de bonnes pensées et de saintes affections, et de m'avoir souffert en votre présence, quoique je fusse indigne de vous parler, même de vous écouter. » 2° Lui demander pardon de n'avoir pas assez bien fait cet exercice en lui disant: «Pardon, ô mon Dieu, de ce que je ne me suis pas tenu en votre présence avec assez de respect, d'attention et de recueillement, et de ce que j'ai mis de la négligence à rejeter assez tôt les distractions. Pardon de toutes les autres fautes que je puis avoir commises dans mon oraison. » 3° Lui demander le secours de sa grâce pour bien profiter de cette oraison , en disant : « Je vous supplie très humblement, ô mon Dieu, de bénir les résolutions que je viens de prendre; accordez -moi la grâce de m'en souvenir de temps en temps pendant la journée, et de profiter des occasions favorables pour les mettre à exécution. »
Dans le cas où, après avoir pratiqué cette méthode pendant longtemps, on se sentirait poussé intérieurement à quelque autre manière, on en parlerait à son directeur, et on suivrait son conseil. Si, par exemple, on a besoin d'apprendre en quoi consiste l'oraison de contemplation où le raisonnement n'intervient pas, et de savoir quand il est temps de passer de la méditation à une oraison plus haute ; ou encore comment il faut se comporter quand on se trouve si recueilli dans la prière, qu'on n'y a que des vues simples sur Dieu, et quand
les puissances de l'âme sont comme suspendues, on trouvera des instructions opportunes sur ces points et sur les autres de l'oraison extraordinaire, infuse et surnaturelle, dans les auteurs spirituels particulièrement estimés par la sûreté de leur doctrine dans ces hautes questions.
§ III. — Différents avis sur l'oraison mentale.
Ces avis ont pour but de nous aider à bien profiter des différentes méthodes d'oraison que nous avons adoptées, et pour nous faire traverser utilement les diverses phases par lesquelles la grâce peut nous faire passer pour arriver à l'oraison parfaite.
1° Avis pour le temps des distractions. Lorsque , dans l'oraison, l'esprit est dissipé et rempli de pensées qui l'agitent, il faut s'en humilier devant Dieu, lui en demander pardon , et les rejeter aussitôt qu'on s'en aperçoit, se remettant en sa présence, et nous rappelant le sujet de la méditation. Si, après ces précautions, les distractions ne cessent point, il ne faut pas pour cela quitter l'oraison , ni se troubler, mais la continuer pendant tout le temps qui y est destiné, ou même la prolonger un peu pour montrer combien on est loin de se décourager. Durant ce temps , on offrira à Notre-Seigneur le désir qu'on a de le prier et de l'adorer. Si on fait sa méditation en parliouJier, on pourra s'appliquer à faire un peu de lecture pour rappeler l'esprit de son égarement; mais surtout on se tiendra, avec respect et modestie, dans des sentiments de gémissements intérieurs et d'abandon à la volonté divine. Ce désir du cœur, ces gémissements cachés, ce respect, cet anéantissement, sont une très bonne oraison , comme l'enseignent saint Augustin , saint Thomas, et les autres Pères; car ils forment une voix ineffable et permanente que Dieu comprend , qu'il se plaît à exaucer.
2° Lorsqu'on a des sécheresses sans aucune bonne affection dans le cœur, on n'aqu'à s'humilierprofondément devant le Seigneur, se regardant indigne de penser à lui et de lui parler. Après avoir renoncé aux occasions qu'on a peut-être données à cet état de sécheresse, on s'abandonnera paisiblement à la volonté de Dieu, qui permet ces peines intérieures pour nous punir ou nous éprouver; et on lui offrira ses désola-
lions et ses répugnances, en esprit de sacrifice et de confiance. Si les sécheresses durent longtemps, il ne faudra en aucune manière abandonner l'exercice de l'oraison, mais y persévérer, à l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui étant saisi d'une tristesse mortelle et étant tombé en agonie au jardin des olives, redoublait sa prière et renouvelait ses actes d'abandon à la volonté de son Père. David et les autres grands saints éprouvaient aussi dans leur prière de continuelles vicissitudes de joie et de tristesse; et ils avouaient que leur cœur était quelquefois si sec, qu'il semblait que Dieu les eût abandonnés, ou qu'ils fussent devenus semblables à un animal sans raison. Sainte Thérèse rapporte qu'elle souffrit pendant vingt- deux ans de ces sécheresses dans son oraison, sans jamais désirer de douceurs. Son occupation, durant ce temps, était de s'humilier, considérant qu'elle ne méritait pas même de penser à Dieu, et que la divine majesté lui faisait une grande grâce de la souffrir en sa présence. Saint Augustin conseille, pour utiliser cet état, de se regarder devant -le Tout- Puissant, pendant l'oraison, comme un pauvre et un mendiant qui a besoin de son assistance. C'était aussi ce que faisait David, et ce roi -prophète nous apprend par son expérience que le Seigneur exauce le désir des pauvres, et qu'il écoute la bonne préparation de leur cœur. En effet, les malheureux qui souffrent beaucoup et qui se contentent de montrer avec humilité et patience leurs misères aux riches, sans presque parler, excitent quelquefois plus de compassion, que ceux qui cherchent, par leurs cris perçants, à les contraindre de se tourner vers eux.
3<» Lorsqu'on goûte des consolations sensibles, il faut encore plus s'humilier, se regardant indigne d'aucune visite de la grâce, et témoignant à Dieu qu'on veut le servir purement pour lui-même, non pour les faveurs sensibles qu'il nous donne. Si, après qu'on s'est ainsi abaissé, les consolations durent encore, il ne faut point s'y arrêter, ni les rechercher, ni s'y complaire, moins encore s'en troubler, mais s'en servir avec une reconnaissance mêlée de confusion, pour s'appliquer à la prière en tâchant de redoubler de ferveur, d'alten-
tion et de respect, et pour s'acquitter de ses devoirs d'état avec d'autant plus d'exactitude, de charité, de douceur, de joie et de courage, que la grâce nous soutient plus miséricordieusement. La joie sensible passera, et il faut qu'alors la force acquise nous reste.
Le plus estimable n'est pas celui qui, dans ses communications avec le ciel, aura plus de consolations, mais bien celui qui aura plus d'humilité et de charité, de sorte qu'il cherche toujours purement l'honneur de Dieu , qu'il se méprise lui-même, et qu'il soit heureux d'être méprisé des autres. Car, comme dit sainte Thérèse, l'oraison la mieux faite et la plus agréable au Seigneur est celle qui produit dans l'âme de meilleurs effets, et qui prouve la valeur des bons désirs par leur complète réalisation.
ARTICLE VII De la communication spirituelle.
La communication spirituelle est une des pratiques les plus saintes et les plus nécessaires de la religion. Elle doit être faite, non seulement par les novices simples, mais aussi par les profès qui veulent réaliser quelques progrès dans la sainteté. Gomme ces derniers sont plus obligés que les premiers à tendre à la perfection , ils doivent aussi s'attacher davantage à prendre tous les moyens qui y conduisent. Or un des principaux est de découvrir au Père maître leurs tentations, leurs peines intérieures et leurs faiblesses. Cassien rapporte que le premier avis que donnaient les Pères du désert aux jeunes solitaires était de découvrir au plus ancien toutes les tentations et les afflictions qui pourraient survenir. Saint Vincent Ferrier donne le même conseil, et il enseigne que, malgré toute la perspicacité d'esprit que l'on peut avoir et les connaissances que l'on possède par rapport à la vertu , on doit se laisser conduire entièrement, dans les grandes choses comme dans les petites, par son directeur. C'est, d'après lui, le moyen le plus court et le plus sûr d'arriver à la perfection ; et si l'on ne s'en sert pas, on ne recevra pas les grâces nécessaires pour vivre
selon l'esprit de sa vocation. Saint Antonin rapporte aussi que les premiers religieux de notre ordre , presque toutes les nuits, après matines, se confessaient et découvraient avec simplicité à leur père spirituel leurs faiblesses et leurs tentations ; aussi ils étaient d'une ferveur et d'une délicatesse de conscience dignes de toute notre admiration.
Celte sainte pratique procure de grands avantages. 1° Elle attire sur nous la grâce de Dieu; car il aime à la répandre sur ceux qui s'humilient; or cette pratique est d'elle-même humiliante et répugne à l'orgueil,- surtout quand on a déjà plusieurs années de religion. 2° Elle donne un grand calme de conscience ; car les peines d'esprit, qui augmentent à proportion qu'on les tient cachées, diminuent lorsqu'on s'en ouvre à quelque autre, et surtout à son directeur, qui nous représente Dieu même. 3° Elle nous fait surmonter plus aisément les tentations du démon; car (l'expérience le prouve chaque jour) lorsqu'on découvre ses tentations au guide de son âme, elles s'en vont peu à peu, et souvent elles passent entièrement. Il y a plus, elles se dissipent quelquefois avant même qu'on lui ait parlé, par le seul fait qu'on prend la résolution de lui révéler ce que l'on ressent intérieurement. Cela vient de ce que le démon, qui est un esprit d'orgueil, ne peut souffrir qu'on s'humilie ; lors donc qu'il voit ses tentations au moment de devenir pour nous une occasion d'humilité, il se retire tout confus. Gela arrive aussi parce que Dieu, qui ne permet pas qu'on soit tenté au-dessus de ses forces, soutient par sa grâce ceux qui comptent sur lui dans leurs tentations , et se tiennent toujours disposés à les découvrir au représentant qu'il nous a lui-même désigné.
Rien d'étonnant donc si le tentateur met tout en œuvre pour détourner les religieux de cet exercice. Il se sert ordinairement du prétexte d'une fausse honte. Mais loin de s'arrêter à ce sentiment, qui est enfant de l'orgueil et ajoute une nouvelle tentation à celles qu'on a déjà, il faut le dévoiler avec tous les autres, et même commencer par lui. Pourquoi rougir de montrer ses tentations et ses épreuves, puisque tout le monde, plus ou moins, est sujet à ces misères? Ce n'est pas un mal