TROISIEME PARTIE 38b
seule occupation. II y aurait encore un autre inconvénient, c'est que , dans leur ministère, ils fussent exposés à entendre des confessions feintes; car on viendrait, au saint tribunal, leur débiter des faussetés pour exciter leur compassion. Ils ne larderaient pas, s'ils sont clairvoyants, à reconnaître qu'ils se sont laissés tromper, et que dans notre vocation on a grâce pour la formation des âmes bien plus que pour la distribution des aumônes. Aussi feront-ils mieux d'imiter saint Hilarion, qui refusa une somme très considérable qu'on le priait de distribuer aux pauvres, répondant à la personne qui lui faisait cette offre : « Vous habitez une grande ville où il y a tant de malheureux! vous saurez faire vous-même cette distribution mieux que moi. »
Les religieux peuvent pourtant recevoir les aumônes et les restitutions, lorsqu'on leur spécifie la somme, l'époque et les personnes. Alors ils ne sont que les exécuteurs de la volonté d'autrui ; ils ne font en réalité que rendre un pur service, s'acquitter d'une commission. Il est prudent, quand on fait une restitution de la part d'une personne qui ne veut pas être connue, de se faire donner un reçu, qu'on remettra à celle-ci. Elle sera édifiée de cette délicatesse et aura l'esprit plus en repos. Les religieux peuvent aussi désigner telle ou telle personne, serait-ce leurs parents ou leurs amis, aux largesses de ceux qui leur demandent spontanément conseil. Car, dans ce cas, ils n'interviennent que par leur recommandation charitable, non avec l'autorité d'un propriétaire. Mais il faut toujours en cela de la réserve, à cause du penchant de notre nature à s'immiscer, sous prétexte de charité , dans le maniement des choses temporelles et les distributions d'argent.
Bien que l'usage des pensions et des dépôts ne soit point par lui-même illicite ni contraire au vœu de pauvreté, puisque la religion en a le domaine et que le supérieur en règle l'usage, il devient cependant, pour beaucoup de religieux, l'occasion de transgresser le vœu de pauvreté, et de se damner. Il n'est, en effet, que trop facile à ceux qui ont de ces pensions de s'en regarder comme les maîtres, de croire du moins y avoir
plus de droit que les autres, de se fâcher si le produit en est employé pour d'autres que jour eux seuls; et dans ce cas, de se plaindre amèrement", montrant par là trop évidemment l'attachement qu'ils ont à l'argent et aux avantages qu'il leur peut procurer. Il est d'ailleurs à craindre qu'ils ne s'habituent à dépenser eux-mêmes ces sommes pour acquérir des choses vaines et superflues, afin de satisfaire leur curiosité ou leur sensualité. Dans tous les cas , cet argent leur cause beaucoup de soucis et.de distractions. Ils s'occupent plus à réfléchir sur ce qu'ils pourront acheter pour subvenir à leurs nécessités souvent illusoires, qu'à s'acquitter des devoirs de leur état, à plaire à Dieu et à faire leur salut, ce qui est pourtant la seule chose pour laquelle il les a mis en ce monde et les a appelés à la vie religieuse.
L'usage des pensions et des dépôts est dangereux non seulement pour les particuliers, mais encore pour les communautés. Souvent il en bannit la régularité en y introduisant l'égoïsme, la dissipation et le désordre. C'est un objet de grande surveillance pour les supérieurs et les visiteurs.
Heureux les religieux qui vivent dans des monastères où s'observe exactement la vie commune! Dégagés de toutes les .sollicitudes matérielles, ils s'occupent plus librement de Dieu qu'ils sont venus servir en religion. Dans ces communautés règne une grande union de cœur et d'esprit ; nuit et jour on dit l'office divin avec dévotion, modestie et ferveur, et l'on garde exactement le silence, si favorable au recueillement intérieur. C'est là que les religieux travaillent avantageusement à leur perfection, avancent de vertus en vertus, et en quelque manière goûtent dès ce monde, à cause de leur grande pauvreté d'esprit, les prémices de l'éternelle félicité. En effet, les grâces que Dieu répand sur eux et les consolations intérieures qu'il leur prodigue ne sont -elles pas mille fois préférables à tous les plaisirs des sens que l'on peut se procurer en ce monde avec toutes les richesses qu'il renferme?