PREMIERE PARTIE
humain, reprit hardiment sa fronde et ses simples cailloux; et le géant n'en tomba pas moins frappé à mort.
Mais les novices doivent prendre garde de vouloir trop s'éprouver eux-mêmes , de peur qu'en doutant à l'excès de leur vocation ils ne lui manquent de fidélité. Si c'est un mal d'entrer en religion sans être appelé, c'est aussi un très grand mal d'en sortir après y être entré avec la vocation. Il y a en cela une désobéissance à Dieu, un mépris de ses grâces et un péril pour le salut, à cause de la malice du monde contre laquelle aucun secours ne nous a été préparé. Jésus-Christ a condamné ces gens timides en disant : « Quiconque ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi, n'est pas propre au royaume de Dieu. » Nemo mittens manum suam ad aratrum, et respîciens relrà, apius est regno Dei. (Luc. ix, 62.) Aussi voiton ordinairement que ceux qui quittent la i-eligion sans raison ou en alléguant de prétendues maladies, mènent ensuite une vie peu édifiante dans le monde, et arrivent jusqu'à tomber dans le désordre. On a même remarqué que souvent ils faisaient une triste fin , méprisés des hommes et abandonnés de Dieu. Témoin ce jeune homme qui, ayant quitté l'habit dans un de nos couvents contre le sentiment de son directeur, se vit attaqué dans la rue, sous les fenêtres mêmes du couvent, et fut blessé à mort. Appuyé contre la muraille, il se recommandait aux prières des novices, qu'il regrettait déjà d'avoir quittés, et il appelait à son secours le Père maître pour le confesser et l'assister dans ce dernier instant ; mais il ne put obtenir cette consolation, et mourut avant qu'on parvînt à le secourir. — Témoins aussi ces deux jeunes frères , qui quittèrent la religion à la sollicitation de leur mère. Celle-ci était venue elle-même les recevoir à la porte du couvent et les conduisait avec joie dans sa maison , quand ils furent rencontrés en ville par un ancien ennemi de leur famille; d'abord il attaqua l'aîné et le tua, et comme le cadet voulait se défendre, il fut à son tour blessé à mort. Ainsi tous deux moururent tragiquement , en présence' de leur mère , avant d'être arrivés à leur logis ; et cette mère infortunée ne tarda pas elle-même à périr de chagrin.
Ce qui décourage quelquefois les novices et leur persuade qu'ils n'ont pas de vocation, c'est qu'ils sentent quelques peines dans la vie religieuse. Ces peines leur viennent, ou des pratiques régulières qui leur paraissent trop rudes, ou des supérieurs qui les humilient, les éprouvent et les châtient, ou des démons qui les tentent, ou de Dieu qui les laisse dans les sécheresses, ou de leurs égaux qui ont des manières difficiles, ou d'eux-mêmes, à cause des passions qui les agitent et des combats qu'ils ressentent intérieurement ; mais ils ne doivent point, pour toutes ces difficultés, s'abattre ni se dégoûter de leur vocation. Ils feront bien mieux d'avoir recours à Dieu par la prière, et de lui demander sa grâce, afin de supporter toutes ces souffrances pour l'amour de Lui. Us se souviendront qu'ils sont venus en religion en vue d'assurer leur salut par la pénitence. Au lieu donc de se plaindre et de murmurer, ils remercieront le Seigneur de ce qu'il leur donne l'occasion de trouver au couvent ce qu'ils y étaient venus chercher, et ils se persuaderont qu'avec l'onction de la grâce le travail devenu aimable ne leur sera plus une peine : Aut non laboratur aut labor amatur. (S.Aug.) C'est ainsi que faisait saint Dominique lorsqu'il lui arrivait quelque souffrance particulière, comme lorsqu'on marchant pieds nus dans ses voyages il se heurtait contre quelque pierre et se mettait tout en sang. Quand ses compagnons de voyage voulaient lui témoigner leur compassion, il leur répondait agréablement : « Ceci est une partie de notre pénitence. » Hœc est pœnitentia nostra. De même, lorsque les novices auront de la peine à se lever pour Matines ou Prime , ou à jeûner, ou à mortifier leur propre volonté, ils ranimeront leur courage par la vue même des difficultés , et ils se diront : « Voilà une partie de notre pénitence. » Hœc est pœniieniia nostra.
Les novices entrés jeunes dans la religion s'imaginent parfois que c'est là seulement qu'il y a à souffrir; et ils se désaffectionnent ainsi de leur vocation. Grande erreur! Il y a encore plus à souffrir dans le monde , même en se bornant à faire les choses de nécessité pour le salut. Tantôt ce sont des oppositions du côté des proches, tantôt des railleries et des