TROISIÈME PARTIE
L'obéissance procure donc aux religieux une espèce d'impeccabilité et comme une assurance de leur salut. Depuis là chute d'Adam, même après que le baptême a effacé le péché originel, il resle dans la volonté de l'homme une corruption qui le porte au mal, dans son esprit une ignorance qui le remplit de ténèbres. Cette perversion de la volonté et cet aveuglement de l'esprit forment les deux grandes sources de tous les péchés de l'homme. Mais le vœu d'obéissance place les religieux à l'abri des prévarications qui viennent de cette corruption et de cette ignorance; et par ce moyen il leur procure une sorte de sécurité sur leur salut; c'est pourquoi saint Jérôme, pariant des avantages de l'obéissance, s'écrie: « souveraine liberté, o bienheureuse sécurité par laquelle on devient presque impeccable! » summa libertâs! qUa obtenia, vix homo potest peccare! (In Reg. monach.)
En effet , les religieux consacrent à Dieu leur propre volonté pour faire celle de son représentant, en toutes les choses qui ne sont point contraires à la loi divine et aux constitutions de leur ordre. Si donc ils demeurent conslamment obéissants, ils ne suivent plus en rien la corruption de leurs penchants, ne connaissent plus d'autre esprit que celui du supérieur, et acceptent toujours ses lumières, ses avis, ses conseils, dans leurs doutes et leurs embarras, persuadés que, si les supérieurs peuvent se tromper en commandant une chose plutôt qu'une autre, les inférieurs ne sauraient s'égarer en obéissant. Dieu ne leur demandera point compte de inopportunité de ce qu'ils auront fait, ou du mieux qu'ils auront omis , car cela ne les regarde pas et reste sur le compte de ceux qui étaient chargés de leur conduite. Quant à eux, le souverain Juge leur demandera seulement s'ils ont obéi , et aura pour agréable tout ce qu'ils auront fait par ordre de leur chef légitime, bien plus que les autres choses de leur choix, fussent- elles meilleures en elles-mêmes. C'est pourquoi saint Paul dit : « Obéissez à vos supérieurs et soyez-leur soumis, car ils veillent continuellement comme ayant à rendre compte (le vos âmesi » Obediie prseposilis veslris et suhjacete eis; ipsi
enim pervîgilant quasi rationem pro animabus vestris reddiiuri. (Hebr. xiii\ 17.)
3° L'obéissance est l'âme et la forme des actions religieuses, et leur donne un mérite particulier. Car si la charité, qui est rame et la forme du Christianisme, élève les actions les plus ordinaires des chrétiens, et leur donne un prix spécial, de même l'obéissance, étant l'âme et la forme de toute la vie religieuse, y rend meilleures les actions qui sont bonnes par nature, et rend bonnes même les indififérentes et celles qui paraissent naturellement méprisables. Ces divers actes faits par obéissance appartiennent désormais à la très sainte vertu de religion, qui a pour objet Dieu et son culte souverain. L'obéissance est donc la règle des. actions religieuses. Les religieux ne sauraient rendre agréable au Seigneur aucun de leurs actes, tels que les jeûnes, le silence, le travail des mains ou de l'esprit, et même les choses les plus élevées du Christianisme, comme de prêcher, d'enseigner et de confesser, si ces actes n'étaient animés par elle. Car ces actions, dès qu'elles seraient faites contre la volonté du supérieur, seraient rejetées de Dieu comme des fruits de l'esprit propre. Toutes les autres vertus et même les faveurs extraordinaires qui paraissent venir du Saint-Esprit, sont suspectes et fausses si elles ne sont pas conformes à l'obéissance, celle-ci étant plus agréable à Dieu que toutes lés victimes volontaires : Melior est obedieniia quam victimse. (I Reg. xv, 22.)
4'' L'obéissance procure aux religieux une grande paix intérieure. Tous les hommes désirent la paix. Or la véritable paix consiste dans la tranquillité de l'ordre, tranquillitas ordinis (S. Aug.); et cette tranquillité s'obtient quand on sait gouverner son inférieur, c'est-à-dire les sens, et se laisser gouverner par son supérieur, c'est-à-dire Dieu, regere inferiorem, régi a swperiore^'S). Aug.). Le véritable obéissant » qui a cette soumission , jouit donc d'une grande tranquillité de conscience, tandis que le religieux désobéissant est continuellement dans l'agitation d'âme, dans l'ennui et les remords qui augmentent à mesure qu'il contente plus complètement sa propre volonté. Celle-ci , en effet, est un tyran d'autant plus exigeant