TROISIEME PARTIE
qu'on lui laisse prendre plus d'empire. C'est pourquoi le religieux ne trouve jamais de repos en accordant à sa volonté ce qu'elle réclame; il n'a la paix qu'en la mortifiant et en l'anéantissant par une parfaite obéissance. Mais aussi , une fois parvenu là, il est toujours content; et pour pénible que soit à la nature ce qu'on lui commande, ne regardant en tout que la volonté divine manifestée par son supérieur, il y trouve un grand repos, en même temps que Notre-Seigneur aime à se reposer en son âme.
5° Dieu donne enjQn aux religieux obéissants une grande gloire dans le ciel. Saint Jean Glimaque exprime cette vérité en disant que l'obéissance sera assise à la droite de Jésus crucifié : Obedieniia adest a dextris crucifîxi. (Grad. 4.) Car, comme Jésus Christ a été élevé aux plus grands honneurs à cause de sa parfaite obéissance , ayant commencé , continué et achevé avec elle toute sa vie terrestre; et comme il a rendu le dernier soupir dans des sentiments de prédilection pour les âmes obéissantes, ainsi qu'il fut révélé à un saint, ceux qui auront été parfaitement obéissants auront, en lui et avec lui , une gloire particulière dans le ciel. Extremam Chrîstus prœstitit obedientiam : propterea accepit supremum honorem. (S. Jean Chrys. in Epist. ad Philipp.)
Combien -donc, à tous ces titres, est précieuse la vertu d'obéissance ! Et combien saint Grégoire a raison dédire : « Par les autres vertus nous combattons, il est vrai les démons, mais c'est par l'obéissance que nous en triomphons. » Cœteris quidem virlutibus dœmones impugnamus, per obedientiam vincimus. (In lib. IV Reg.) Heureux le religieux qui connaît les avantages de cette vertu et qui la pratique fidèlement, puisqu'elle lui procure tant de perfection dans ce monde et la gloire éternelle après la mort.
ARTICLE II
Conditions de l'obéissanco.
Plusieurs conditions sont nécessaires pour rendre véritable et parfaite l'obéissance religieuse; les principales, auxquelles
toutes les autres se réduisent, sont qu'elle doit être prompte, entière et universelle.
1" L'obéissance doit être prompte. Un véritable obéissant, sitôt qu'il entend la voix de son supérieur l'appeler, se représente que Dieu même parle et commande. Et comme il obéirait avec la promptitude de l'éclair s'il entendait la voix du Tout- Puissant, de même il obéit sans délai à celle de son interprète, puisque c'est la même chose pour nous, que Dieu nous parle par lui-même ou par la bouche d'un homme. S'il y a une différence, c'est que le mérite est plus grand quand on obéit au représentant de Dieu , qu'à Dieu môme.
Saint Bernard a parfaitement expliqué les qualités de la prompte obéissance. « Celui, dit -il, qui est véritablement obéissant ne sait ce que c'est que de différer au lendemain; il est ennemi des délais; il se tient toujours prêt à voir, à entendre, à dire, à faire tout ce qu'on voudra; à aller parlent où on l'enverra. Enfin son esprit et son corps sont constamment disposés à recevoir la volonté du supérieur pour l'exécuter. » Nescit moras, fugit crastinum, parât oculos visui , aures auditui, linguam voci , manus operi, ilineri pedes; totum se colligit ut imperantis colUgat voluntatem. (Serm. de Obod.)
Gela fait voir combien manquent d'obéissance ces religieux qui, après avoir reçu un ordre contraire à leur goût, mais qu'ils n'osent refuser, par crainte de la correction , ou par égard pour la personne qui commande, se mettent à l'exécuter si lentement, si incomplètement, avec tant de froideur ou de dédain, qu'ils obligent le supérieur à modifier ses ordres et même à les décharger de leur emploi. Agir ainsi n'est pas obéir à son supérieur, mais le forcer d'obéir à nos défauts. D'autres, ayant reçu un ordre , diffèrent de l'exécuter tant qu'ils n'ont pas achevé ce qu'ils font et qui est plus conforme à leur inclination : ils allèguent que ce qu'on leur commando ne presse pas , et qu'ils le feront dans peu de temps. Une telle obéissance n'est point agréable au ciel, puisqu'on y préfère ses propres inclinations aux commandements transmis de la part de Dieu par le dépositaire de son autorité.
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Les anciens religieux, selon le récit de Gassien, étaient si fidèles à celte promptitude, qu'ils obéissaient ponctuellement au premier sonde la cloche; et, bien que toujours absorbés par la prière, la méditation, la copie des livres ou le travail des mains, ils quittaient toutes ces occupations sans balancer, dès que le signal était donné , comme s'ils eussent entendu la voix de Dieu. Ils laissaient même inachevée la lettre commencée; et une telle obéissance était si agréable au ciel qu'il la bénit parfois par des miracles. Nos constitutions nous prescrivent une promptitude aussi parfaite que celle que nous admirons chez les Pères du désert. Audito primo signo, swgant fratres. (Dist. 1. cl.) Levis culpa est siquis, mox ut signum faciumfuerit, non reliclis omnibus, cum matwna festinatione, différai se prœparare , ut adEcclesiam ordinate et composite quando debuerit veniat. (G. 1.) Geux donc qui, en entendant le signe donné pour le lever, restent encore quelque tempsaulit, ainsi que tousceuxqui, ayantouï le signe convenu pour aller à l'église chanter les louanges de Dieu , ne quittent point tout de suite leurs écritures, leur étude, leurs autres occupations, ceux-là, dis-je, manquent à leurs constitutions et perdent une grande partie du mérite de l'obéissance. Pour, le religieux fervent et ponctuel, sitôt qu'il entend le son de la cloche, il se met dans la disposition des Rois Mages quand ils aperçurent l'Étoile et dirent : « Allons, voilà le signe du grand Roi. » Hoc signum magni Régis, eamus.
Le véritable obéissant est docile non seulement au son delà cloche, mais au moindre signe ou geste du supérieur. « Car, dit saint Thomas, dès que la volonté du supérieur est connue, elle devient un commandement tacite, et c'est le mérite de l'obéissance prompte de prévenir l'ordre exprès de l'envoyé de Dieu.» Voluntas superioris, quocumque modo innotescat, est quoddam tacitum prœcepium; et tanto videtur obedientia promptior, quanto prœceptum obediendo prsevenit, voluntate superioris inteïlecta. (2.2.q.l04.) G'est pourquoi, quand un supérieur, par ménagement, hésite à commander à un religieux de faire quelque office, si ce dernier saisit l'intention du supérieur, il doit s'offrir de lui-même. Ainsi le prophète Isaïe, com-
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prenant que Dieu voulait l'envoyer parler au peuple d'Israël , se présenta aussitôt , et s'écria : « Me voici , Seigneur, envoyezmoi.» Ecce ego, mitteme. (Is. vi, 8.) Saint Bernard dit dans le même sens : a Le véritable obéissant devine les intentions du supérieur, les lui arrache avant qu'il ne les ait formulées, et s'en empare pour les exécuter. » Preeripit prœcipientem.
L'obéissance prompte est accompagnée de joie. En effet, la véritable vertu opère avec plaisir, car elle vient de l'amour qui dilate le cœur et le fait agir avec allégresse; or la joie inspire une grande promptitude , tandis que la tristesse est toujours suivie de langueur. C'est pourquoi l'obéissance accomplie joyeusement devient beaucoup plus agréable à Dieu; car il aime ce qu'on lui donne avec joie, et il rejette ce qu'on lui offre par force, avec tristesse. Hilo/fem datorem diligit Deus, non ex hecessitate aut ex tristitia. (II Cor. ix, 7.) C'est pourquoi saint Bernard nous dit que la sérénité du visage et la douceur dans les paroles donnent une couleur extrêmement agréable à l'obéissance. Serenitas in vultu et dulcedo in sermonibus multum colorant obedieniiam obsequentis. (Serm. de Obed.)
Si, au contraire, on obéit avec tristesse, c'est une marque que le cœur est mécontent du commandement reçu, et que l'on se soumet uniquement par nécessité ou par crainte. Or cela gâte la perfection de l'obéissance, et finirait même par la détruire dans sa substance; car une des mille adresses dont le religieux peut se servir pour s'y soustraire, c'est de faire paraître de la tristesse : Quis enim locus obedientiae ubi tristitix œgritudo cemitur? (S. Bern. Ibid.) De cette manière il oblige en quelque sorte le supérieur à prendre compassion et à ne point lui donner tel ou tel office, de peur de le porter à de plus grands désordres.
2° L'obéissance religieuse doit être entière, c'est-à-dire qu'elle doit étendre son empire sur les grandes puissances de l'âme, la volonté et l'entendement, que les religieux ont consacrés à Dieu dans la profession. Il leur faut d'abord conformer leur volonté à celle du supérieur, de telle sorte qu'ils n'en aient plus d'autre que la sienne, pour réaliser ce que dit saint Jean Climaque, que « la véritable obéissance est une mort