TROISIÈME PARTIE
« Courage, serviteur bon et fidèle, parce que vous avez été fidèle dans les petites choses, je vous établirai sur des grandes ; entrez dans la joie du Seigneur. » Euge, serve bone et fidelis, quia super pauca fuisti fidelis, supra mulia te constituam; intra in gaudium Domini lui. (Matth. xxv, 21.) Le Sauveur, pour nous faire comprendre la grandeur de cette récompense, ne dit point que la joie du Seigneur entrera en nous; car notre cœur est trop petit pour la contenir , il dit que nous entrerons dans la joie du Seigneur, pour y être entièrement plongés et absorbés , comme nous l'avons expliqué en parlant des délices du ciel.
Plus les religieux mettent de soin à plaire à Dieu dans les observances qui ne sont que de conseil , plus aussi Dieu est libéral envers eux, comme envers ses bien-aimés. Car, dit saint Jean Ghrysostome, la coutume du Seigneur est de répandre de généreuses largesses sur ceux qui lui font de modestes offrandes : Mos est Dei magna da/re pro parvis. Il en est de lui comme des grands de la terre, à l'égard de leurs serviteurs. Ceux-ci gagnent plutôt l'affection de leurs maîtres par les petites attentions et les assiduités dont ils les entourent , que par les services d'obligation ; car il y a dans ces légères prévenances une marque d'affection dont on ne peut s'empêcher d'être touché.
3° Cette fidélité est aussi la marque de la juste idée que les religieux ont de l'amour de Dieu. Car il n'y a rien à dédaigner en ce qui regarde le service et la gloire d'un Être infiniment grand, dit saint Basile: Nihil est minutum quod Dei causa fiât. Si, dans la cour d'un grand prince, on est attentif à observer les plus petits points du cérémonial, parce qu'ils concernent la majesté royale, et que l'honneur du souverain s'y trouve intéressé, combien doit-on être plus exact dans toutes les pratiques relatives à l'honneur et au service de Dieu, dont la majesté est infinie ! Car il n'est pas moins honoré par les petites choses que parles grandes. Il l'est même souvent davantage, parce que, dans la fidélité aux premières (outre les mérites déjà indiqués), il y a moins d'occasion de vanité, d'amour-propre, d'intérêt égoiste, que dans les secondes; le dévouement à la gloire de Dieu , le désir de lui plaire et le besoin
de lui donner constamment de nouveaux témoignages de reconnaissance, peuvent seuls porter les religieux à en être les fidèles observateurs.
4° Il y a de la grandeur d'âme dans l'observation des moindres règles. Saint Augustin l'atteste : « Ce qui est petit est petit ; mais c'est une grande œuvre d'être fidèle dans les choses les plus petites. » Quod 'minimum est, minimum est; sed in minimo esse fidelem magnum est. Rien de plus grand, en effet, qu'un homme incapable de manquer de fidélité en rien, et de violer les moindres devoirs de son état. C'est qu'une vertu médiocre ne saurait suffire à se faire continuellement violence, à se gêner et à se contraindre sans interruption. Il est plus aisé de s'imposer quelques efforts pénibles mais passagers, pour réaliser, à de rares intervalles, des actes généreux, que de se condamner à de perpétuels combats contre les inclinations naturelles et la propre liberté , pour accomplir les devoirs quotidiens. Une solide vertu peut seule se résoudre à ce dernier parti et l'exécuter sans fléchir.
Ajoutons que la vertu est d'autant plus parfaite qu'elle est jointe à une intention plus pure et plus droite de plaire à Dieu ; or la fidélité dans les petites choses est un signe de cette droiture et de cette pureté d'inlenlion. Dans la pratique des actions d'éclats, on est souvent excité par la grandeur même de ce que l'on fait, et par l'espérance des biens qu'on en retirera. Les travaux et les difficultés qui s'y rencontrent sont ainsi diminués. Tandis que la pratique des petites choses n'a rien qui transporte l'âme, ni qui l'exalte au-dessus d'ellemême, pour lui faire vaincre l'ennui et le dégoût, inséparables d'une vie commune, uniforme, continuellement sujette à mille détails gênants , et cela sans aucune gloire devant les hommes. Il faut donc une grande force d'âme et une grâce particulière de Dieu pour persévérer dans cette minutieuse exactitude.
Il y a encore de la grandeur dans cet exercice continuel, parce qu'on y rencontre l'occasion de pratiquer les plus hautes vertus: la charité, l'humilité, la patience, l'obéissance, l'égalité de caractère, la mortification de l'amour - propre, des