TROISIÈME PARTIE
sens, des passions et de l'esprit d'indépendance. Une multitude de ces pratiques sont renfermées dans les observances les plus vulgaires ; on finit donc par y atteindre et y surpasser, sans efforts extraordinaires, le mérite des entreprises les plus nobles.
Il y a , enfin, de la grandeur d'âme à vaincre sans cesse les tentations d'un ennemi aussi puissant, aussi habile que le démon. Or il nous porte constamment à négliger les petites pratiques de la religion. Quelle faiblesse et quelle imprudence de ne pas se mettre en peine de repousser ses attaques I Tout est important dans ce qui peut nuire ou contribuer à la grande affaire de notre salut; tout est grand en ce qui regarde la gloire éternelle, et peut nous la faire perdre ou nous la faire mériter et augmenter sans cesse. Le démon lésait; voilà pourquoi il ne néglige rien pour préparer peu à peu notre ruine par les légères infidélités ; il y réussirait si nous ne nous décidions à lui résister fortement dans la foi , par une exactitude constante dans tous nos devoirs.
5° La fidélité dans les petites choses est la marque d'une haute sagesse; car la véritable sagesse consiste à tout apprécier et régler dignement, même dans ce qui paraît moins important. Dieu a ainsi réglé les plus petites choses de l'univers , jusqu'à ce qui regarde le moucheron et la fourmi. Et saint Augustin déclare qu'il trouve aussi admirable la structure de ces chétifs insectes, que celle des éléphants monstrueux; la germination d'un grain de blé, que le gouvernement du monde entier. Que si les petites choses , dans le monde des âmes, sont déjà grandes en elles-mêmes, elles le sont encore plus considérées comme des dispositions pour le vrai progrès dans la vertu. Le sage en fait donc un très grand cas, et s'y applique avec persévérance, les envisageant, non seulement dans leur valeur intrinsèque, mais dans le résultat élevé où elles mènent peu à peu d'une manière infaillible.
6? Cette fidélité est la marque d'une âme parfaite; car le propre de la perfection est d'éviter facilement les moindres manquements, d'en avoir une vive crainte, et de pleurer amèrement ceux que l'on commet. Les imparfaits, au contraire, cent
insensibles aux fautes légères , et ne pensent point à s'en corriger, parce qu'ils sont encore chargés de péchés considérables et de mauvaises habitudes. Saint Bernard dit, dans ce sens, qu'une âme pure , entièrement consacrée à Dieu , doit avoir autant d'horreur des moindres imperfections que des plus graves offenses, tant sa délicatesse de conscience est exquise: Mens Deo dicata sic caveat minora vitia ac majora.
Les avantages attachés à la fidélité aux petites choses paraissent mieux par la considération des grands maux que leur transgression entraîne. Le Saint-Esprit l'a dit : « Celui qui méprise les fautes modiques tombera peu à peu dans les grandes.» Qui spernit modica, paulatim decidet. Dieu punit ces transgressions par la soustraction de ses lumières dans l'esprit et de son onction dans le cœur. Par suite de cette privation des grâces , les infracteurs de la règle tombent dans la tiédeur, la paresse, la langueur et le dégoût pour les choses spirituelles; c'est ainsi qu'ils arrivent enfin à violer leurs vœux et jusqu'aux commandements de Dieu.
Pour ce qui regarde particulièrement notre Ordre, il est vrai que ses constitutions n'obligent sous aucun péché, ni mortel ni véniel; mais tous nos docteurs remarquent qu'il arrive pourtant rarement qu'on les transgresse de propos délibéré sans se rendre coupable. Car les .circonstances qui accompagnent cette transgression, la fin à laquelle elle tend, les motifs qui la dirigent, les effets qui en résultent sont presque toujours vicieux, et lui communiquent leur malice. C'est pourquoi saint Thomas dit expressément : « Bien que nos constitutions n'obligent pas d'elles-mêmes sous peine de péché, on peut pourtant pécher véniellement ou mortellement lorsqu'on les transgresse par mépris, négligence ou passion déréglée (comme par sensualité, gourmandise, paresse, amour- propre , immortifîcation, vanité, respect humain, curiosité, colère, vengeance). Quant à la transgression inspirée par le mépris, elle est toujours péché mortel, et même la fréquence de toute transgression est une disposition au mépris. » Qui tamen passent venia- Uterpeccare ex negligeniia vel libidineseu contemptu; frequentia tamen peccati dispositive inducit ad contemptum. (S. Th.)