PREMIÈRE PARTIE
trèrent dans la terre de promission : tous les autres moururent dans le désert, ayant été infidèles à la grâce du Seigneur, et s'étant laissés emporter à des murmures, à des désobéissances et à d'autres péchés. Après de si nombreux et de si terribles exemples, quel religieux oserait rester tranquille en se disant : Je suis sûr de moi ; je ne crains pas d'être infidèle à ma vocation?
§ IL — La manière de bien correspondre à la vocation, et de bien employer le temps du noviciat, avant et après la profession.
Tout l'avancement des religieux dans le bien ou dans le mal dépend, en règle générale, du bon ou du mauvais emploi du temps de leur noviciat; car les premières impressions se gravent si profondément dans l'esprit et dans le cœur qu'elles ne s'effacent presque jamais. Formant quam primo quis recipit vix deponit, dit saint Bonaventure. Si donc les jeunes religieux s'accoutument à bien se former pour l'intérieur et pour l'extérieur, pendant les cinq années au moins qu'ils ont à denaeurer dans le noviciat, ils conserveront toute leur vie cet air de modestie , ce fonds de piété et de régularité qu'ils y auront acquis; et, supposé que quelques-uns s'oublient pour un temps, on pourra toujours espérer qu'ils retrouvent enfin leur ferveur, grâce à l'impulsion reçue dans leur première éducation.
. Au contraire, si, dès leur noviciat, ils négligent l'esprit de régularité et contractent des habitudes d'immodestie et de dissipation , il sera très difficile qu'ils changent pendant le reste de leur vie, comme l'observe le même saint : Qui disciplinam in novse conversationis initio negligit, ad eam postmodùm difficile applicaiur, Un arbrisseau tortu est aisé à redresser tant qu'il est encore tendre ; mais si on le laisse croître avec son défaut, il le gardera toujours, et on le rompra plutôt que de le rendre droit. De même, du bon ou mauvais pli que prennent les novices, dépend en grande partie la direction du reste de leur vie. Vient un temps où on les briserait plutôt que de les corriger; et, afin de ne pas en venir là, on se résigne à les abandonner à leur mauvaise nature.
' On donnera ailleurs (11° partie) des instructions détaillées pour apprendre aux novices à bien régler leur intérieur et leur extérieur. Il n'est pas inutile cependant de dire en abrégé, dès maintenant , à quoi ils doivent principalement s'occuper pendant leur année de probation afin d'acquérir une piété solide et durable.
Ils doivent d'abord régler lewns pensées, leurs paroles et leurs actions. — 1° La règle suprême, très simple, très sûre, très consolante de toutes leurs pensées, c'est la présence de Dieu. Un des plus grands malheurs qui puissent arriver aux novices, c'est de s'amuser volontairement à des idées inutiles, à des imaginations chimériques qui gâtent l'esprit et le rendent incapable, dans la suite, d'application sérieuse à la prière et à l'étude. Le démon commence très souvent à attaquer par là ceux qui débutent dans la vie religieuse. Trop adroit pour les tenter d'abord d'une manière grossière, il leur inspire des retours inutiles sur leurs parents, leur pays, leurs anciennes connaissances, sur les accidents qui leur sont arrivés, sur ce qu'ils feraient s'ils étaient encore dans le monde. Ensuite leur imagination, échauffée par tous ces desseins inutiles et chimériques , leur suggère des funestes pensées de vanité, d'impatience, de colère, d'impureté, de vengeance, qu'ils sont négligents à repousser. Le grand moyen d'échapper à ces tentations, c'est de s'accoutumer a se remettre souvent en la présence de Dieu, comme, par exemple, toutes les fois que l'horloge sonne, qu'on entre ou qu'on sort, qu'on commence quelque occupation. La présence de Dieu , fidèlement pratiquée, règle ainsi d'une manière très heureuse et très facile toutes les pensées et les jugements. 2° Ils doivent régler leurs paroles, et s'appliquer à respecter dans leur langage l'esprit de silence, en observant cette maxime de saint Vincent Ferrier : « Ne jamais parler sans être interrogé, à moins qu'on n'y soit obligé par une juste nécessité, par l'obéissance ou par une pieuse utilité. » Le chapitre de la 111° partie relatif au silence expliquera mieux ce point. 3° Ils doivent régler leurs actions, et pour cela s'excitera la ferveur dans les intentions, et à la ferveur dans l'exécution : ferveur excitée par
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le désir de glorifier Dieu, et augmentée par la consolation qu'on éprouve à lui faire plaisir.
La seconde chose à laquelle ils doivent beaucoup s'occuper pendantleur noviciat, c'est l'observance régulière. C'est elle qui fait les religieux. L'observance des vœux est essentielle pour le salut, leur transgression en matière considérable étant un péché mortel et un sacrilège. Mais l'observance des constitutions est aussi très nécessaire aux novices , car elles sont destinées par Dieu à devenir dans la vie religieuse le grand moyen de gagner le ciel. C'est pourquoi l'expérience funeste de chaque jour fait voir que les religieux qui s'accoutument à transgresser leurs constitutions sans se mettre en peine de se corriger, en viennent à violer leurs vœux et les commandements de Dieu.
La troisième chose à laquelle les novices doivent généreusement s'exercer pour rester durant toute leur vie fidèles à leur vocation, c'est la pratique des vertus chrétiennes, surtout de l'humilité et de la charité. L'humilité est le fondement des autres vertus ; la charité en est la reine, la forme, l'âme et la perfection. Aussi quand on voit des hommes qui, après avoir passé dix, vingt et trente années dans le cloître à pratiquer des jeûnes, des veilles, des abstinences, à coucher sur la dure, à garder le silence, à faire de longues prières, sont cependant remplis de vanité et de présomption, s'impatientent de la moindre chose désagréable qu'on leur dit ou qu'on leur fait, parlent mal de leurs frères et de leur prochain dans toutes les occasions , on est obligé d'avouer qu'ils ont bien peu profité des grâces de leur noviciat et qu'ils sont bien loin de l'esprit de leur état. Car un bon religieux n'est pas autre chose qu'un parfait chrétien ; un parfait chrétien est un parfait imitateur des perfections , des vertus et des exemples de Jésus-Christ. Or est-il nécessaire de faire remarquer combien sont éloignés de cette imitation des religieux sur lesquels l'orgueil a tant d'empire, et la charité en a si peu?
La quatrième chose à laquelle les novices doivent s'appliquer constamment pendant le temps de leur noviciat et tout le reste de leur vie, c'est l'exercice de l'oraison mentale et de la
morliflcalion. Sans l'oraison, ils n'acquerront jamais une piété solide, car ils ne parviendront pas à se connaître ni à connaître Dieu ; leur intérieur sera pour eux un monde entièrement inexploré. Jamais ils n'auront ces lumières vives, ces résolutions fortes, et cette conduite suivie qui sont nécessaires à la perfection. Quant à la mortification, on ne peut sans elle avancer dans la pratique de l'oraison mentale , car il lui appartient de faire disparaître les obstacles entre l'âme et Dieu. Afin que les novices soient fidèles à la mortification et à tous les autres saints exercices dont on vient de parler, ils auront une grande dévotion à la très sainte Vierge, comme à leur très bonne Mère, disant chaque jour, autant qu'ils le peuvent, son petit office et son rosaire. Ils doivent, en même temps, avoir un culte particulier envers la très sainte Trinité, le très saint Sacrement de l'autel, saint Dominique, saint Thomas d'Aquin, et les autres saints de notre Ordre, Ces derniers sont nos modèles dans noire vocation , et ils seront aussi notre soutien par les prières qu'ils feront du haut du ciel en notre faveur.
ARTICLE IV
Dans cet arliole on expliquera comment la profession offre à Dieu un sacrifice parfait; comment elle procure à l'homme des mérites singuliers: après quoi on offrira à la piété des religieux une paraphrase du psaume 113, pour les exciter à la reconnaissance , au sujet de leur profession,
§ I. — La profession religieuse offre à Dieu un sacrifice parfait.
A Dieu seul est dû l'honneur du sacrifice , car seul il est l'arbitre souverain de la vie et de la mort. Dès le commencement du monde, dans la loi de nature, on commença de lui en offrir en grand nombre ; et, parmi eux, l'holocauste était le sacrifice le plus parfait , parce que toute la victime y était détruite, afin d'affirmer que Dieu seul mérite l'Être et que la créature est néant.
La profession religieuse est un parfait holocauste ; car il y a holocauste, dit saint Thomas après saint Grégoire, lorsqu'on offre à Dieu tout ce qu'on a : Holocaustum est, cùm
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aliquis toium quod habat offert Deo, Or, par les trois vœux , comme on le verra mieux ailleurs, l'homme offre à Dieu tous les biens qu'il peut avoir.
Les sacrifices que les gens du monde offrent à Dieu sont des sacriflcesimparfaits.Ils agissent trop souvent comme Pharaon, qui était leur figure, agissait avec les Israélites, lorsqu'ils demandaient à sortir de l'Egypte pour aller dans le désert sacrifier au Seigneur. Pharaon leur permit premièrement de sacrifier, à condition que ce fût dans l'Egypte : Sacrificaie Deo vesiro in terra hac. Ensuite il leur permit d'aller sacrifier dans le désert, mais à condition qu'il n'y aurait que les hommes qui s'y rendraient, et que les enfants et les troupeaux demeureraient dans l'Egypte : Quomodo dimittam vos et parvulos vesiros? lie tantum viri, et sacrificaie Domino. Enfin il leur permit d'aller dans le désert pour sacrifier au Seigneur avec leurs petits enfants, mais à condition que leurs troupeaux demeureraient: Ile, sacrificaie Domino; oves ves-' trœ, etarmenta remaneant. {Enod. x.)
C'est ainsi que le monde se comporte à l'égard des chrétiens qui lui restent attachés. Il ne leur défend pas absolument d'offrir à Dieu quelques sacrifices , car son impiété n'est pas toujours consommée. Mais il veut qu'ils les accomplissent sans quitter le siècle; et alors leurs sacrifices sont mélangés et imparfaits , à cause des bienséances , du respect humain , des préoccupations, des maximes corrompues qui régnent dans son sein. Sacrificaie in terra hac. S'il leur permet quelquefois de s'éloigner de lui, il entend qu'ils lui demeurent toujours attachés par quelques liens sensibles; or cet attachement du cœur les empêche de se donner entièrement au Seigneur et les fait revenir au plus tôt à ce qu'ils avaient paru quitter. Oves vestrse et armenta remaneant. Tous ces sacrifices sont imparfaits , partagés et peu agréés de Dieu. Tandis que les religieux, dans le sacrifice de leur profession, n'entrent en aucune composition avec le monde et n'acceptent aucune condition de partage dans leur consécration au Seigneur. Semblables à Moïse, ils disent courageusement au monde ce que le saint législateur répondit à Pharaon : « Nous ne pou-
vons sacrifier dans l'Egypte, car nous devons immoler au Seigneur notre Dieu les abominations des Égyptiens ; et si nous détruisions en leur présence ce qu'ils adorent, ils nous lapideraient. C'est pourquoi nous irons dans le désert pour y sacrifier au Seigneur notre Dieu, comme il nous a dit; et nous irons avec tout ce que nous possédons. » Non remanebit ex eis ungula. Les religieux doivent aussi immoler au Seigneur les abominations du monde, c'est-à-dire les richesses, les plaisirs, les honneurs, l'attachement à la propre volonté, toutes choses que celui-ci adore. Ils agissent donc sagement de sortir du monde et de se retirer dans le désert de la religion, afin d'offrir leur sacrifice en paix , et afin d'éviter tout ce qui en diminuerait la perfection. Mais, en quittant le siècle, ils doivent l'abandonner entièrement, et n'y demeurer attachés par quoi que ce soit, pas même par les choses les plus petites : Non remanebit ex eis ungula. Ainsi leur profession sera un parfait holocauste ; et leurs actions, en se rattachant aux promesses de la profession , en partageront l'excellence et seront comme autant d'actes de religion, aulant de sacrifices. Jam pertinent ad divinum cultum, quasi qusedam sacrificia.
Celte perfection du sacrifice que les religieux offrent au Seigneur par leur profession , nous est aussi figurée , selon la pensée de saint Augustin, par la tourterelle et la colombe qu'Abraham sacrifia au Seigneur. Dieu commanda à ce saint patriarche de lui immoler pour victimes une génisse, une chèvre , un bélier, une tourterelle et une colombe. L'Écriture remarque qu'Abraham partagea en deux les animaux terrestres , et qu'il offrit les oiseaux sans partage : Aves autem non divisit. ( Gen. xv.) Ces animaux terrestres figuraient les gens du monde qui ne sacrifient à Dieu qu'à moitié, et dont l'esprit et le cœur sont presque nécessairement partagés par mille sollicitudes à l'égard des richesses et des plaisirs. Mais les oiseaux immolés figurent les religieux qui, par leur état, se tiennent au-dessus des choses de ce monde, comme les oiseaux s'élèvent au-dessus de la terre, et ne soufî'rent aucun partage dans leurs sacrifices. Soit qu'ils demeurent dans leur chère solitude pour y gémir comme des tourterelles , soit que la charité les ar-