PREMIÈRE PARTIE
rache de leur retraite , pour les conduire quelquefois dans le monde comme des colombes, ils ne sont pourtant jamais divisés entre Dieu et le siècle, car ils se sacrifient au bon plaisir divin tout entiers et partout. Religiosi sunt qui se totaliler Deo consecrantj quasi holocaustum offerentes.
C'est pourquoi les SS. Pères nomment la profession religieuse un second baptême. En effet, par la consécration entière qu'on y fait, on se dépouille complètement du vieil homme pour ne plus vivre que de l'homme nouveau , et on reçoit la rémission de tous ses péchés. De sorte que, comme ceux qui viennent de recevoir le baptême, s'ils mouraient, entreraient aussitôt en paradis sans passer par les flammes du purgatoire, de même ceux qui font profession avec les dispositions requises obtiennent la rémission de tous leurs péchés, et ils iraient droit au ciel si la mort les frappait aussitôt après. Eamdem gratiam consequunlur religionem intrantes, quam consequuniur bapiizaii , dit saint Thomas, résumant et confirmant l'opinion des autres saints docteurs. Et il en donne la raison : Si un homme satisfait pour ses péchés en faisant quelque aumône, ainsi que le prophète Daniel l'a dit par ces paroles : Rachetez vos péchés par les aumônes (Dan. iv, 24) ; à plus forte raison celui qui se consacre entièrement à Dieu par la profession satisfait pour tous ses péchés , parce que cette consécration surpasse toute sorte de satisfaction, même celle de la pénitence publique , comme l'holocauste surpasse les autres sacrifices.
De là vient aussi que les SS. Pères ont comparé la profession religieuse à un martyre, parce qu'elle fait mourir le religieux à lui-même et l'immole continuellement à Dieu. Comme donc le martyre est l'acte le plus héroïque et le plus excellent de la charité, et, à cause de cela, enlève tous les péchés avec toute la peine qui leur est due, conduisant le témoin de la foi droit en paradis : de même l'oblalion que le religieux fait à Dieu dans sa profession par le moyen des vœux est si héroïque qu'il ne peut y en avoir de plus grande, vu qu'il ne reste plus rien à donner après qu'on s'est donné entièrement soi-même. Le martyre des religieux, qui est un martyre de perfection, a
même sur le martyre de la foi deux avantages : celui de la durée, puisqu'il est aussi long que la vie, au lieu . que l'autre finit souvent par un seul coup d'épée ; celui du choix pleinement volontaire , puisque , tandis que les martyrs étaient quelquefois dans la nécessité de faire le sacrifice de leur vie pour ne pas aposlasier et se damner, les martyrs de la profession religieuse se décident à l'immolation spontané* ment, sans y être contraints par aucune loi , aucune circonstance , aucune nécessité. Heureuses ces victimes toujours prêles à être immolées au Seigneur par les mains de leurs supérieurs ! Elles diffèrent des martyrs en ce qu'elles s'offrent librement à la mort, et elles leur ressemblent en ce qu'elles ne choisissent pas d'elles-mêmes le genre de leurs supplices , mais qu'elles sont toujours disposées à mourir par tous les moyens plus ou moins crucifiants que l'obéissance leur choisira.
§ II. — La profession religieuse procure à l'homme un état de perfection, et un méritô particulier dans toutes ses actions.
En même temps que la profession, considérée par rapport à Dieu, est un sacrifice complet; considérée par rapport à l'homme, elle le constitue dans un état de perfection et lui ouvre une source de mérites particuliers dans toutes ses actions.
La religion , en effet , selon la pensée commune à tous les saints, est « un état de sainteté, dans lequel les religieus adorent le Père céleste en esprit et en vérité ».. Or c'est la profession qui donne à la vie religieuse ce caractère de perfection par le moyen des vœux. Car l'état de perfection exige un engagement perpétuel à faire ce qui est parfait selon Dieu , puisque le mot d'état signifie quelque chose de stable, de fixe et de permanent ; de sorte que la vie religieuse ne peut être un état de perfection, sans une obligation perpétuelle de garder la pauvreté, la chasteté et l'obéissance, qui appartiennent à la perfection de la vie chrétienne. Cette obligation, que les religieux contractent par les vœux, ne di-
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minue pas en eux la liberlé, comme remarque S. Thomas ; au contraire, elle la perfectionne. Car si l'on considère la liberté en ce qu'elle a de meilleur, telle qu'elle se trouve en Dieu et dans les bons anges, elle se résume dans le pouvoir de faire le bien ; or le propre des vœux est précisément de confirmer la volonté dans le bien , et de la mettre dans la nécessité de pratiquer la perfection, «Heureuse nécessité, dit saint Augustin , qui oblige de faire ce qui est meilleur. Ne vous repentez donc pas d'avoir fait vos vœux ; mais , au contraire , réjouissez-vous de ce que vous n'avez plus le pouvoir de faire ce que vous n'auriez pu faire qu'à votre malheur. » Félix nécessitas, quse ad meliora compellit! non te vovisse pœniieai , imo gaude, jam tibi non sic licere quod cum iuo delrimento licuisset.
Si donc les voeux sont en quelque manière des chaînes , loin d'être des chaînes de honte et d'esclavage, ce sont des chaînes glorieuses, puisqu'elles font honneur au courage du religieux , et sont les marques de sa perfection , semblables à celles dont parle David : Fîmes ceciderunt mihi inprœclaris. (Ps.xv, 6.) Ce sont des chaînes fortunées j puisqu'elles font disparaître la malheureuse servitude du péché et les attaches si odieuses du monde. Ce sont des chaînes salutaires, puisqu'elles fixent son inconstance naturelle, fortifient ses résolutions , le soutiennent dans ses tentations et l'affermissent dans le bien, comme dit saint Thomas : Per votum voluntas firmatur in bonum. Ce sont enfin des chaînes d'amour qui rélèvent plus près de Dieu, et lui apportent un ornement plus qu'un fardeau , ainsi que l'explique excellemment saint Ambroise en parlant du joug de Jésus-Christ : Omamenta sunt cervicis tuas, non onera.
Les vœux que prononcent les religieux donnent encore un mérite particulier à tout ce qu'ils font. Saint Thomas le prouve par trois raisons qui regardent la qualité des actes, leur quantité et la perfection de la volonté qui les accomplit. 1° Quant à la qualité des actes, une action est d'autant plus excellente et plus méritoire qu'elle appartient à une vertu plus noble et plus élevée. Or, par le moyen des vœux, toutes
les actions de ceux qui les ont émis appartiennent à la vertu de religion, qui est la plus excellente de toutes les vertus morales, selon qu'on le dira ailleurs. Ainsi ces actions ont deux mérites : l'un, de la vertu à laquelle elles appartiennent par elles-mêmes, et l'autre, de la vertu de religion dont elles portent le caractère. Par exemple, la privation des plaisirs des sens appartient à la vertu de chasteté ; mais, parla profession, elle s'honore aussi de la dignité d'acte religieux, nos personnes étant consacrées à Dieu. Et cette dernière excellence, selon saint Augustin, est bien plus relevée que l'autre. Car, dit-il, « la virginité est estimable , non pas tant parce qu'elle est virginité que parce qu'elle est consacrée à Dieu. » Neque ipsa virginitas, quia virgînitas est; sed quia Deo dicata est, honoratur.
2o Pour ce qui concerne la quantité du mérite et de la donation , les actions que lereligieux fait par vœu donnent plus à Dieu que celles qu'il accomplit de son propre mouvement, sans y être obligé en aucune manière. En effet, le religieux, par sa profession, n'offre pas seulement ses bonnes œuvres, mais aussi tout le pouvoir qu'il avait de les faire ou de ne les pas faire, de les accomplir pour un temps et de les laisser ensuite. Il se met volontairement dans l'impossibilité de discontinuer ces œuvres saintes qu'il a vouées à Dieu : Subjicit se Deo, non solum, quantum ad acium, sed eiiam quantum ad poiestatem, quia de cœiero non poiest aliud facere. Or celte offrande acquiert aux yeux de Dieu une valeur considérable , d'abord à cause de l'acte de renoncement définitif à nousmêmes qu'elle renferme ; ensuite à cause du côté positif et fécond de ses résultats. En effet, les vœux, loin d'enchaîner nos facultés dans l'inaction, augmentent nos forces, rassemblent tous les ressorts de notre âme pour les mettre d'une manière complète et perpétuelle sous la main de Dieu , afin qu'il puisse avec elles et en elles faire quelque chose de suivi et de grand. Le côté privatif et destructeur du vœu paraît surtout dans la pauvreté et la chasteté. A l'obéissance appartient plus spécialement le rôle créateur : à elle de faire produire à nos facultés ce qu'elles peuvent donner de plus excellent pour la