TROISIÈME PARTIE
aussi les conseils renfermés dans les trois vœux ordinaires de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Ces trois vœux s'ajoutent à leurs autres obligations de chrétien et leur apportent, avec de nouveaux devoirs, lasource d'une nouvelle perfection. C'est pourquoi l'état religieux est appelé par les saints Pères : «la perfection du christianisme; » car il fait produire, par la pratique des vœux, des œuvres plus excellentes que celles des simples chrétiens, et Dieu y accorde des grâces plus abondantes pour faire arriver à une union plus intime et plus continuelle avec lui , autant qu'il se peut dans cette chair mortelle. Les religieux ne sont pas pourtant obligés d'être parfaits; mais ils sont tenus de travailler à le devenir aussitôt qu'ils ont accepté cette tâche par la profession , comme le dit saint Thomas: Non oportet quod quicumque est in religione jam sit perfectus, sed quod ad perfectionem tendat. Si jamais ils renoncent directement ou indirectement à leur intention première de tendre à la perfection, et n'en conservent pas la volonté sincère, ils tombent donc dans un état criminel; car ils outragent Dieu en devenant infidèles aux promesses sacrées qu'ils lui ont faites dans leur profession.
ARTICLE III Moyens d'arriver à la perfection.
Parles conseils, on obtient plus facilement, plus sûrement et plus complètement la fin de la perfection , qui est la charité, dit saint Thomas: Per consilia facilius , securius perfe-
\ciiusque charitas obiinetur.
En effet, les >œux, d'une part, écartent les obstacles à la charité, et, de l'autre, rassemblent ce qui en fait la perfection. Car, par les trois vœux, le religieux renonçant, pour des motifs surnaturels, à tous les biens de la terre, à tous les
^plaisirs des sens et à sa liberté, c'est-à-dire à tout lui-même, fait un acte d'amour dé Dieu qui renferme la plus haute perfection. La raison en est que ces vœux, en consacrant tout son être à Dieu , constituent un holocauste, c'est-à-dire un sacrifice complet; ils équivalent donc à un martyre continuel,
par la mort volontaire à toutes les choses du monde et par la pratique des observances austères. Où donc trouver un acte d'amour plus parfait que dans ce don complet et ce continuel martyre de toute la vie?
Les vœux de la religion sont aussi de grands moyens pour observer plus aisément et plus parfaitement les commandements de Dieu, dans lesquels consiste essentiellement la perfection chrétienne : Per se quidem et essentialiter consistit perfeciio christianse mise in prœceptis. Par exemple, tous les chrétiens , par la loi du Seigneur, sont obligés de pratiquer la pauvreté d'esprit; car Jésus a dit que ceux qui ne renoncent pas à tout, ne peuvent être ses disciples. Cette pauvreté consiste dans le détachement intérieur à l'égard des biens de ce monde. Or il est plus facile aux religieux qu'aux séculiers de renoncer à tout ce qu'ils possèdent; car ce renoncement, avonsnous remarqué ailleurs, est plus aisé à celui qui est séparé etïectivement de ces biens, qu'à celui qui en conserve la propriété. Tout bon chrétien est encore obligé, par la loi de Dieu , de garder la chasteté, selon son état. Or il est plus aisé de renoncer entièrement aux plaisirs des sens que d'en user avec modération et sans tomber dans le péché. Le disciple de Jésus- Christ est tenu aussi de renoncer à son amour- propre et à sa volonté ; c'est le précepte du Maître. Or il est bien plus facile aux religieux qu'aux séculiers de renoncer à euxmêmes et à leur amour-propre; car leur état les exerce à obéir constamment aux supérieurs , tandis que les hommes du monde sont presque en tout maîtres de leurs actions, et font ce qu'il leur plaît.
Tous les chrétiens doivent accomplir la volonté de Dieu. OrJ s'ils connaissent en général ce que Dieu demande d'eux , ils ne le savent point dans le détail de chaque action; tandis que les religieux peuvent faire, dans leurs moindres actions, cette volonté souveraine, manifestée par tous les règlements qu'ils ont à suivre. Chaque serviteur de Jésus -Christ est oblige d'éviter les paroles inutiles , dont il devrait rendre compte au J Souverain Juge, et les paroles contraires à la charité, à l'hi milité et aux autres vertus chrétiennes ; or il est plus aisé
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aux religieux qu'aux séculiers d'éviter ces paroles condamnables, grâce au silence que prescrit la règle, et qui les met à l'abri des paroles oiseuses ou mauvaises. Tout homme est également tenu, par la loi de Dieu, d'éviter les occasions du péché; mais quelle condition, sous ce rapport, est comparable à celle du religieux; sa règle, ses occupations, sa solitude, le mettant à l'abri des objets pernicieux auxquels les séculiers sont toujours exposés?
Chaque chrétien, ajouterons-nous encore, est obligé de bien employer le temps et de mener une vie pleine de bonnes œuvres ; mais n'est-il pas plus facile aux religieux d'y réussir, puisque leur règle leur prescrit toute une série d'exercices spirituels et d'œuvres méritoires , tandis que dans le monde on a tant de peine à utiliser saintement une seule journée? Que si, enfin , tous sont obligés, par les préceptes divins, de faire pénitence, combien cela est-il plus facile aux religieux qu'aux séculiers ! Leur règle , en effet , leur détermine les œuvres de pénitence qu'ils doivent faire pour expier dignement leurs péchés passés et prévenir ceux qu'ils sont exposés à commettre désormais. Quant aux mondains, sauront-ils se condamner eux-mêmes à faire une pénitence proportionnée à leurs péchés et assez forte pour prévenir les rechutes? Généralement, non.
Mais aussi, avouons qu'un religieux qui, uniquement résolu de garder ses vœux , n'aurait aucune application à observer sa règle, serait dans un état très périlleux, comme l'enseignent tous les docteurs. Car étant obligé, sous peine de péché mortel, de tendre à la perfection, il ne peut renoncer d'une manière constante et générale aux choses qui en sont les moyens; ce serait renoncer à la perfection elle-même. Or ces moyens s'identifient presque avec la pratique des divers points de la règle, dans lesquels on les a sagement rassemblés et condensés. En outre, cette intention de ne point observer ses constitutions serait, pour le moins, un mépris virtuel ; et celui-ci dispose au mépris formel, qui est toujours un péché grave. Que de sujets de réflexion ! Que de motifs de crainte 1
Saint Augustin et saint Bernard emploient deux comparaisons pour nous faire mieux comprendre les grands avantages
que les religieux retirent de leur règle pour devenir plus parfaits. Gomme les ailes des oiseaux, disent-ils, servent à les rendre plus légers et à les faire voler plus haut , et comme les roues d'un chariot sont d'un grand secours aux animaux qui les tirent; de même les règlements des religieux, formés d'après les conseils évangéliques , loin d'être pour eux une charge, leur fournissent des ailes afin de s'élever plus aisément vers une haute perfection; elles sont comme des roues qui les aident à porter plus aisément le joug des commandements du Seigneur. Les hommes du monde, pendant ce temps, se traînent et gémissent sous le poids de leurs simples obligations chrétiennes. Heureux s'ils ne succombent pas I
Mais afin d'atteindre à ce magnifique résultat à l'aide de l'observation des constitutions et de l'exercice des actions ordinaires de la religion , il faut avoir un grand soin de les bien animer intérieurement. Souvent les religieux perdent de vue cette maxime. Leur corps agit seul; et, tandis qu'ils chantent les louanges de Dieu la nuit et le jour ou qu'ils assistent au saint Sacrifice, leur esprit et leur cœur ne sont point occupés des choses célestes, leur corps même manque de respect, leurs yeux sont immodestes , et au lieu d'honorer le Seigneur par le culte qu'ils lui rendent, ils l'offensent de nouveau.
Lorsqu'ils font des actions de pénitence, comme les Jeûnes, les veilles, les études, etc., c'est souvent par contrainte et en se plaignant. Ils en adoucissent tant qu'ils peuvent les aspérités, et s'en dispensent entièrement, si cela leur est possible sans être aperçus. Quand ils obéissent, ce n'est pas en vue de Dieu. Aussi, bien qu'ils soient depuis plusieurs années dans des exercices sanctifiants, ils sont pourtant toujours sans dévotion et deviennent plus imparfaits qu'au commencement de leur vie religieuse. Pour éviter ce grand malheur, qu'ils s'accoutument, dès leur première année de religion, à rapporter à Dieu tous leurs actes, non seulement en général dans l'oraison du matin, mais aussi en particulier en animant chacun d'eux par l'intention de le faire concourir à leur progrès spirituel.
Les saints Pères recommandent plusieurs moyens très utiles pour tendre à la perfection.