TROISIÈME PARTIE
grands vaisseaux poussés par un vent impétueux sont tournés néanmoins de tous côtés avec un très petit gouvernail, selon la volonté du pilote qui les dirige : de même, bien que la langue soit une très petite partie du corps, elle peut cependant se vanter de nous pousser à de grandes choses , soit en bien, soit en mal. Par elle nous bénissons Dieu notre Père; par elle nous maudissons les hommes créés à l'image de Dieu ; la bénédiction et la malédiction partent de la même bouche. » ( Jac. m, 3,4, 5.) — « La vie et la mort sont sous sa dépendance, » dit encore l'Esprit- Saint : Mors et vila in manuUnguse, ( Prov. xviii, 21.) D'où il suit que si nous mettons un frein à notre langue et si nous réglons bien nos paroles par le silence, nous serons les maîtres de nos actions et nous surmonterons nos défauts.
Gomme une étincelle suffit pour allumer un grand incendie et embraser une vaste forêt, de même « la langue est un feu dévorant », dit encore, en prenant une autre comparaison, le même saint Jacques. En effet, elle allume, par des paroles indiscrètes, la guerre entre les royaumes; elle divise, par des rapports imprudents , les communautés les plus florissantes; elle noircit, par la calomnie, les vies les plus innocentes, et cause mille divers dommages à la charité, à la justice, à l'innocence, à la vérité, à toutes les autres vertus. Aussi est-elle comme un monde d'iniquité et un déluge de malheurs : Lingua ignis est, universitas iniquitatis. (Jac. 111,5-6.)
Malgré sa petitesse , la langue suffit pour infecter tout le corps, ajoute cet Apôtre; car elle nous expose à tout instant, depuis le jour où nous avons acquis l'usage de la raison, à lancer ou à recevoir dans la conversation mille traits empoisonnés. Ce poison s'étend avec une rapidité que rien n'arrête, et fait des ravages que rien ne répare. C'est comme un feu émané de l'enfer, car il vient de la malice du démon , qui se sert, pour nous perdre, nous et les autres, de l'abus de la parole. Lingua maculât lotum corpus, et inflammat roiam na~ tivitatis nostrœ, inflammata agehenna. (Jac. m, 6.)
On peut donc conclure avec saint Jacques que si l'homme
est parvenu à dompter toute espèce de bêles, «il est incapable par lui-même de subjuguer la langue; » tellement c'est un mal inquiet, intraitable, inquielum malum. Nul, en effet, ne peut se vanter qu'il n'a jamais fait de fautes par ses paroles, qu'il n'en fera aucune à l'avenir, et qu'il ne sera pas pour les autres l'occasion d'en commettre un grand nombie.
2° Le silence est aussi un puissant moyen d'avancer dans la vertu. Nous pourrions, pour le montrer, parler de ses rapports intimes avec chaque vertu en particulier. Mais il suffira de dire que l'assemblage et l'équilibre de toutes les vertus réunies, telles que l'innocence, la pureté du cœur, la fidélité à la grâce, etc., c'est la justice; or le silence sert de culture et de développement à la justice : Cullus jusiitise silentium. (Is. XXXII, 17.) Que si la vertu, en général, est un exercice de force, virius, qui consiste dans la répression des passions et dans l'avancement vers le terme du salut, le silence contient en lui le principe et l'application de cette force spirituelle : In silentio et inspe erit fortitudo veslra. (Is. xxx, IS.)
3" Le silence favorise l'esprit d'oraison et de contemplation, source de tous les progrès. Car c'est dans le silence du cœur que l'on trouve les saintes pensées; qu'on reçoit les inspirations divines, et que l'on converse avec Dieu quand il daigne visiter notre cœur et lui faire goûter les consolations spirituelles : Ecce ego lacfabo eam, et ducarn eam in solitudinem; et loqùar ad cor ejus. (Os. ii , 1-4.) Mais si on se livre à des entretiens superflus, on perd vile l'esprit de prière et la dévotion laborieusement acquise. Les saintes pensées s'en vont; le cœur se dissipe au milieu de mille objets qui frappent les sens; et l'âme, toute remplie de bagatelles, de vaines curiosités , d'une foule d'affaires mondaines, devient comme une place publique ouverte à tous les bruits, et à toutes les passions.
Nous en aurons fait parfois nous-mêmes Vexpérience. Les jours où nous demeurons fidèles au silence, nous réussissons mieux à l'oraison, nous nous sentons plus de dévotion, et nous nous entretenons plus facilement avec Dieu pendant nos occupations. Cet entretien délicieux et ce recueillement intime,