TROISIÈME PARTIE /i
C'est en pratiquant un long silence pendant leur noviciat qu'ils parviendront à oublier les mauvaises manières de parler contractées dans le monde, et qu'ils auront le loisir d'apprendre comment le. faire selon Dieu. Quippe quum tacilurnitas simul et oblivionem et desuetudinem pariât, et ad ea quœ recta sunt discenda otîum suppeditet. ( S. Bas. in Reg. )
Les anciens doivent contribuer, sous ce rapport, à l'éducation des novices , en se montrant eux-mêmes des modèles de fidélité à la loi du silence, dans le but de donner bon exemple aux commençants, loin de leur fournir une occasion de scandale. Gomme cependant il faut compter avec la faiblesse humaine, et ne pas trop l'exposer au péril, c'est très sagement que nos règles défendent aux novices, sous des peines. grièves, de parler aux pères sans permission. Il est même défendu aux novices non profès de parler à leurs frères du noviciat profès ; et, s'ils le fout, on y trouve une raison suffisante pour différer leur profession, ou les renvoyer; car c'est la marque qu'ils aiment à se dissiper, et qu'à leur tour ils dissiperont les autres après la profession.
Le silence convient aussi excellemment aux novices étudiants; car ces derniers, déjà fixés sur leur vocation, s'appliquent à se rendre capables d'en exercer les actes, et spécialement de remplir les fonctions apostoliques de l'Ordre. Pour arriver à cette fin, il faut surtout s'exercer à trois choses : la prière, l'étude et la pénitence. La prière commence à préparer les grâces de sanctification nécessaires pour nous et pour le prochain; l'étude nous fait mieux connaître Dieu , nous dispose à l'aimer, et nous fait sentir plus vivement le malheur des âmes qui l'ont perdu ; la pénitence, enfin, écarte les empêchements à la grâce , en nous faisant expier nos péchés et ceux du peuple pour apaiser la juste colère de Dieu. Or le silence est le moyen efficace pour bien s'acquitter de ces trois choses, tandis que sans lui il est presque impossible d'y parvenir.
1° Sans la fidélité au silence, l'esprit de prière est impossible. A peine commence-t-on à dire l'office divin au chœur ou dans la cellule, que mille bagatelles, badineries et paroles malicieuses, reviennent à l'esprit par l'effet de l'imagination,
qui en est remplie, et par l'astuce du de'mon , qui se sert avec avantage de toutes ses industries pour augmenter notre divagation intérieure. Ces distractions, déjà volonlaires dans leur cause, le deviennent encore plus par la négligence actuelle qu'on met à les rejeter; et les prières faites de la sorte, d'actes de vertu se transforment en péchés. Car la prière n'est jamais sans résultat : bien faite, elle attire les grâces de Dieu, selon la promesse de Jésus-Christ; faite sans respect, elle retombe sur nous en malédictions. De là, la soustraction des grâces; de là, l'indévotion croissante; de là, le péché passé en habitude; et l'homme qui était appelé à sauver les autres ne sait plus se sauver lui-même!
2° L'oubli du silence empêche le progrès dans la science sacrée; car il nous fait perdre le temps destiné à l'étude. Que si, après avoir discouru longtemps, on se décide pourtant à étudier quelque peu, on ne comprend plus les choses; l'imagination est remplie d'inutilités, de réflexions ridicules, de rapports, de médisances, dépensées d'amour-propre. Les facultés de l'esprit , dispersées au milieu de ces choses frivoles , ont beaucoup de peine à se concentrer sur l'objet souvent bien abstrait de l'étude; on comprend peu et l'on retient moins encore. D'ailleurs Dieu, le Seigneur des sciences, ne peut bénir cette étude; il retire aux infracteurs du silence ses lumières, et les abandonne à leurs ténèbres: c'est leur châtiment bien mérité. Mais si l'on garde sa langue, l'esprit n'est détourné de l'étude par aucun objet étranger, l'imagination reste calme , la mémoire conserve toute sa vivacité pour retenir ce qu'on étudie; c'est là un fait consacré par l'expérience de chaque jour. Dieu d'ailleurs éclaire ceux qui s'approchent de lui par la prière, par l'oraison et le silence intérieur : Accedite ad eum, et illuminamini (Ps. xxxiii, 6); et il répand en eux la science des saints. Aussi saint Thomas, comme on l'a remarqué ailleurs plus au long (P® partie, ch. iv), conseille instamment à son disciple de garder le silence et de demeurer dans la cellule. Tardiloquum te essejubeo..., cellam fréquenter diligas.
■ 3® Celui qui ne garde pas le silence n'est pas porté non plus