TROISIÈME PARTIE
vraiment bien stable pour accomplir ainsi, pendant longtemps et toujours de la même manière, les obligations communes, sans se relâcher, sans rien diminuer de sa générosité. Une telle constance vient évidemment du Saint-Esprit, non de la nature. Celui qui la possède peut donc espérer qu'il a Dieu avec lui et que sa ferveur est véritable.
On rencontre des personnes . qui se montrent ferventes pendant un certain temps dans tous leurs devoirs; mais bientôt leur ferveur diminue; elles se découragent, tombent dans la négligence et parfois dans le désordre. Au bout de quelques mois elles se remettent à l'œuvre avec vivacité; et voici qu'elles retombent encore dans leur première indolence pour les œuvres de piété. Ces alternatives honteuses démontrent qu'une telle ferveur n'était point véritable, mais superficielle, et entretenue par leur humeur bizarre , ou leur amour- propre, plus que par un amour constant de Dieu et du devoir.
30 La vraie ferveur est accompagnée de joie. Car, nous enseignent les saints, la ferveur dilate, et la dilatation favorise la joie. De là vient que David disait au nom de l'âme chrétienne : « J'ai couru dans la voie de vos commandements, ô mon Dieu, quand vous avez dilaté mon cœur. » Viam mandatorum tuorum cucivrH cum dilatasti cor mewm. (Ps. cxviii, 32.) La ferveur, en effet, nous dégoûte des plaisirs des sens, en nous en dévoilant l'illusion, et nous fait goûter les choses célestes, en nous les montrant comme les seules qui peuvent nous rendre éternellement et parfaitement heureux. Elle réussit à nous rendre agréables les plus grandes peines, par les consolations qu'elle répand dans nos cœurs, consolations que le monde ne soupçonne pas, mais que les serviteurs de Dieu goûtent dans le secret de l'âme. Cette joie est la source d'un grand courage pour se corriger de ses défauts, combattre ses passions, mortifier ses sens et pratiquer les vertus sans jamais se lasser. Ainsi la ferveur nous fait avancer joyeusement et en peu de temps dans la perfection, plus qu'on ne l'avait fait pendant plusieurs années en menant une vie lâche. Le joug de Jésus- Christ devient vraiment doux et léger. On possède, dans cette dilatation de l'âme, la marque la plus
certaine que l'on puisse avoir en ce monde , d'être en état de grâce et de vivre de la charité.
ARTICLE III Mal de la tiédeur, qui est l'opposé de la ferveur.
La tiédeur est une langueur de la volonté pour le bien et un relâchement dans le service du Souverain Maître , sans résolution vraie de travailler à s'en corriger. Elle se rattache ainsi à la paresse, l'un des péchés capitaux les plus funestes.
L'état de tiédeur est très injurieux à Dieu, qui le punit sévèrement, et très nuisible à l'âme quand elle y tombe.
1° Il est très injurieux à Dieu, car la manière lâche dont on le sert le déshonore, étant la preuve que pratiquement on ne l'estime pas assez pour lui obéir avec promptitude, ou que l'on trouve les bienfaits reçus de sa libéralité et les récompenses attendues de sa miséricorde trop peu de chose pour mériter qu'on le serve avec ardeur; ou encore, que les châtiments dont il menace ceux qui négligent sa loi ne sont que médiocrement à craindre. De cette sorte, ceux qui servent Dieu avec tiédeur outragent sa grandeur, sa bonté, sa libéralité et sa justice.
Il ne faut donc pas s'étonner qu'il rejette le service des âmes tièdes, ainsi qu'il nous le fait comprendre dans l'Ancien Testament. Il dédaigne le sacrifice de Gain, composé de ce qu'il y avait de pire dans le troupeau, tandis qu'il a pour agréable le sacrifice d'Abel, formé des meilleures brebis. Il déclare par ses prophètes ne vouloir pas de victimes languissantes; ce qui veut dire, d'après les saints Pères, que dans la nouvelle loi, figurée spirituellement par les faits de l'ancienne, il entend n'être servi qu'avec ferveur d'esprit, et que rien ne l'offense comme le culte d'une âme nonchalante. C'est pourquoi il proteste par un autre prophète, que « maudit est celui qui fait l'œuVre de Dieu négligemment et frauduleusement» : Maledictus qui facit opus Dei fraudulenter, ou, comme porte une autre version, negligenter (Jer. xlviii, 10) ; paroles qui doivent faire trembler les religieux tièdes et lâches. Car