TROISIÈME PARTIE
Vœuvre de Dieu par excellence consiste pour eux dans les exercices de la vie religieuse. Si donc ils les pratiquent avec lâchelé et tiédeur, ils trompent Notre-Seigneur et ils abusent de la sainte religion, qui espérait, en les recevant, trouver en eux des hommes fidèles à leurs obligations, dignes d'attirer sur elle, en même temps que sur eux-mêmes, les célestes bénédictions.
La ferveur est ce feu de la loi ancienne qui devait brûler jour et nuit sur les autels, et être ranimé tous les matins par du bois nouveau. Et quel est le sanctuaire où ce feu doit se conserver, sinon le cloître? C'est donc la volonté de Dieu que tout religieux entretienne et augmente ce feu sur l'autel de son cœur, par sa ferveur dans les exercices de chaque jour. Ignis in altari semper ardebit. (Lev. vi, 12.) L'âme religieuse qui est tiède laisse cette flamme s'éteindre, et Dieu s'apprête à la délaisser, comme un sanctuaire profané ou tombé en ruines.
2° La tiédeur est nuisible à celui qui s'en rend coupable. Quelques mots de l'Écriture suffisent pour nous le montrer. Saint Jean rapporte dans l'Apocalypse que, bien que l'évêque d'Éphèse eût fait beaucoup de bonnes œuvres , le Seigneur le reprit sévèrement pour s'être relâché de son ancienne charité, et le menaça, s'il ne faisait pénitence et ne reprenait ses œuvres d'autrefois , de lui ôter sa couronne : Habeo adversum te quod charitatem tuam primam reliquisti... venio tibi el movebo candelabrum tuum de loco suo, nisi pœnitentiam egeris. (Apoc. Il, 4, 5.) Comment, après une telle menace, les religieux qui se sont ralentis dans leur première ferveur pourraient-ils rester sans crainte? Le Sauveur dit aussi à l'évêque de Laodicée : « Puisque vous n'êtes ni froid ni chaud, mais tiède, je vous vomirai de ma bouche. » Quia tepidus es, et nec frigidus, nec calidus, incipiam te evomere de ore meo. (Apoc. ni, 16.) Il faut que la tiédeur lui soit bien désagréable, puisque l'homme qui s'y endort est à charge à son cœur si patient. Que deviendra ce malheureux rejeté du cœur divin? et où trouvera-t-il à se retirer, après avoir perdu le dernier asile de la miséricorde?
La raison des périls de la tiédeur est facile à comprendre. Pour sortir de cet état si dangereux, il faudrait avoir la connaissance de son mal, et la volonté de prendre les moyens pour le guérir. Or les âmes lièdes n'ont ni l'une ni l!autre de ces deux dispositions. Elles ne connaissent pas leur état, et ne croient pas se trouver dans la tiédeur; accoutumées à leurs défauts, où rien de bien alarmant au dehors ne se manifeste, elles ne se défient de rien , et rien ne les remue. Aussi voit-on souvent les plus grands pécheurs faire une sincère pénitence et sortir de leurs désordres, mais rarement les âmes tièdes secouer leur apathie ; ce qui faisait dire à saint Bernard : « Il est plus aisé de trouver beaucoup de séculiers se convertissant tout de bon, et passant d'une vie déréglée à une vie sainte, que de voir un seul religieux lâche dans ses devoirs, devenir plus fervent. y> MuUo facilius reperias multos sœculares converti ad bonum, quam unum quempiam de religiosis transire ad meîius. (Ep. 96 ad Rich.)
En effet, un grand pécheur, coupable de fautes scandaleuses, est plus disposé qu'on ne le suppose à être touché de ses désordres et à en avoir horreur. Un bon livre lu par hasard, un discours écouté comme en passant, une disgrâce imprévue, une mission où il assistera et où il entendra parler de la sévérité des jugements de Dieu , de la nécessité de la pénitence, de la rigueur des peines de l'enfer et des autres fins dernières : toutes ces choses sont capables de lui faire connaître le malheur de son état, de lui en montrer le danger, et de le porter, avec le secours de la grâce, à se convertir sincèrement. Mais un religieux tiède, ne commettant pas de fautes grossières ni criantes, se dissimule facilement ses plaies intimes, que recouvrent certaines bonnes œuvres extérieures. Accoutumé aux considérations surnaturelles, il n'est plus frappé de rien : les prières , les lectures , les méditations, les prédications, les sacrements, les grandes vérités de la religion, ne font plus d'effet sur lui. Il s'abusera même jusqu'à se croire vertueux , parce qu'il se comparera avec avantage à certains religieux plus relâchés que lui; il s'estimera régulier, parce qu'il gardera par habitude plu-