TROISIEME PARTIE
actes de religion, ou do cette tendresse qu'éprouve un cœur touché par les biens éternels. Mais les deuK clioses diffèrent en réalité, comme l'effet diffère de sa cause. Car la dévotion ne consiste point dans cette joie et cette tendresse du cœur ; seulement elle en est souvent accompagnée et suivie, par disposition de. la miséricorde de Dieu : Devotio, per se et principaliter, spiritualem lœtitiam mentis causât. (Ibid.)
Tous les chrétiens sont tenus à avoir la dévotion dans une certaine mesure. Car le nom de dévotion signifie dévouement et consécration à Dieu. Or chaque chrétien, par son baptême, est voué et consacré au service de son divin Maître. Mais tous n'y sont pas appelés au même titre; car il y a différents degrés de grâce, et tous les justes ne sont pas également saints, bien qu'ils aient tous la grâce sanctifiante; or cette différence dans les grâces amène divers degrés de dévotion.
Lés religieux cependant sont obligés à un état plus sublime de dévotion que les séculiers, car ils doivent s'habituer à accomplir avec promptitude non seulement les commandements de Dieu , mais aussi les conseils évangéliques , les pratiques de leur règle et les actes du culte divin , auxquels ils sont députés spécialement. Aussi leurs jours ordinaires s'appellent fériés, comme étant vacants , et libres des préoccupalions temporelles, pour être employés d'une manière permanente aux exercices du culte divin.
Les libertins, dans le monde, se raillent de la dévotion, et condamnent les dévots comme des gens superstitieux, bizarres, minutieux, incommodes, inquiets. La petitesse d'esprit et les travers de certains faux dévots leur fournissent parfois des prétextes pour parler ainsi, et pour étendre à la dévotion en général, par une injuste conclusion, lés défauts de ceux qui la dénaturent. Cependant le fond de cette antipathie vient d'un principe plus caché et plus mauvais. L'homme charnel a une répugnance invincible pour tout ce qui rappelle la domination du Tout- Puissant sur les âmes, et l'obligation de se soumettre à son joug; car un pareil souvenir est pour lui un reproche permanent qui le trouble et le fatigue. Mais quand la soumission de l'homme aux divines volontés lui
apparaît entourée de celle promptitude, de ce zèle pour les moindres choses, de celle révérence, de cette piélé sincère, de cette joie intérieure et de cette bonne grâce qui caractérisent la dévotion, le contraste entre ce qu'il est et ce qu'il voit, entre sa lâcheté et cette générosité, entre son dédain et cette humble dépendance, entre son dégoût et cette abondance de joie, l'offusque et le dépite encore davantage : de là ses critiques, ses méchancetés, ses indignations, ses impatiences à la vue de certains actes de dévotion qui, au fond, ne le dérangent en rien. Le vrai dévot ne se laisse pas impressionner par ces railleries; il se souvient que la religion chrétienne a été, pendant des siècles , persécutée par les tyrans; qu'y a-t-il d'étonnant si la dévotion, qui n'est que la religion arrivée à son plus bel épanouissement, se voit aussi persécutée par la langue des impies ou des indifférents ?
Il peut y avoir parfois de ces libertins cachés dans les cloîtres sous l'habit monastique. Ils se raillent de la dévotion des frères , qui est la censure continuelle de leur irrégularité et de leur indévotion. Qu'un religieux plus porté à la dévotion fasse certains actes de piété avec un peu trop d'application et de contrainte; qu'il pousse un peu loin, semble -t- il, l'appréhension de ne pas bien exécuter les choses du culte divin ; qu'il ait dans la tenue du corps et dans la modestie des yeux tant soit peu d'affectation ; ou qu'il tombe par faiblesse dans certaines fautes extérieures , c'en est assez pour qu'ils condamnent le caractère de sa piélé et censurent toute sa vie, alors que, pour eux, ils manquent gaiement à presque toutes leurs constitutions, de propos délibéré, et font sans la moindre dévotion les actes les plus graves du culte divin. Le bon religieux saura supporter ces attaques sans montrer d'indignation , mais sans varier dans sa conduite. Il s'en tiendra aux principes, avis et corrections donnés par ses supérieurs; il plaindra dans son âme ceux qui agissent avec tant de légèreté, et leur répondra par le silence et la douceur. Surtout il remerciera Dieu, « qui fait comprendre et goûter aux petits des choses qu'il lient cachées aux faux sages. » (Luc. x, 21.)