QUATRIÈME PARTIE
ARTICLE II Des béatitudes.
§ I. — Des béatitudes en général.
1° Lewf nature. Les béatitudes ne sont point des habitudes -surnaturelles, comme sont les vertus et les dons du Saint- Esprit. Ce sont des actes excellents, des œuvres héroïques, que les vertus parfaites et surtout les dons du Saint-Esprit nous amènent à produire.
La même œuvre surnaturelle peut être une béatitude et un fruit du Saint-Esprit : béatitude en tant qu'elle est parfaite et élevée; fruit du Saint-Esprit en tant qu'elle est accompa* gnéei de joie, de plaisir et de consolation. Toutes les béatitudes méritent en ce sens d'être appelées des fruits du Saint- Esprit ; mais tous les fruits du Saint-Esprit ne sont pas des béatitudes , parce qu'ils ne sont pas tous des actes parfaits et choisis , dans le degré que les béatitudes le comportent.
2° Raison de leur dénomination. Les actes parfaits et excellents sont nommés béatitudes, d'abord parce qu'ils conduisent à la béatitude céleste, et qu'ils donnent une espérance ferme de l'acquérir, en étant la cause et le mérite; ensuite parce qu'ils nous rendent, de quelque manière, bienheureux dès ce monde, et qu'ils répandent des douceurs et des consolations dans l'âme appliquée à les accomplir fidèlement, comme nous en avons des preuves à chaque page dans la vie des saints.
3° Leur nombre. Il y a huit béatitudes : la pauvreté d'esprit, la douceur, les larmes, la faim et la soif de la justice, la miséricorde, la pureté de cœur, la paix, les persécutions qu'on souffre pour la cause de Dieu. Les autres béatitudes rapportées dans différents endroits de l'Écriture se rattachent à celles-ci. Saint Matthieu les énumère toutes les huit (v, 1 et seq.); saint Luc n'en rapporte que quatre (vi, 20 et seq.). C'est que saint Matthieu raconte le sermon sur la montagne, adressé par Jésus à ses apôtres , qui étaient capables d'une plus haute perfection que le peuple, tandis que saint Luc rapporte le sermon que Notre-Seigaeur, en descendant de la
montagne, adressa dans la plaine à tout le peuple, auquel il demandait moins qu'à ses disciples de prédilection. C'est encore parce que les quatre béatitudes rapportées par saint Luc résument les quatre autres qu'il n'exprime pas, et renferment aussi les quatre vertus cardinales, comme l'expliquent les saints Pères , et comme l'Église nous le fait méditer souvent dans les leçons de l'office divin.
40 Leur nécessité. La pratique des béatitudes est nécessaire pour le salut. Car elles renferment l'exercice des actes de la vertu chrétienne et celui des dons du Saint-Esprit, qui sont requis pour être sauvé. Mais, au-dessus de ce degré élémentaire et indispensable, les béatitudes en offrent d'autres bien plus élevés, proposés au zèle des âmes généreuses; et pour être parfait il faut monter successivement tous ces degrés, jusqu'au plus sublime.
5° Leur récompense. Ceux qui pratiquent fidèlement les béatitudes auront pour récompense le centuple dans ce monde, et dans l'autre la vie éternelle, promise par Jésus lui-même, selon le texte sacré, à toutes les béatitudes, sous les différents noms, du royaume des cieux, de la terre des vivants, de la consolation, de la satiété, de la miséricorde, de la vue de Dieu, de la filiation ou de la ressemblance divine. Le Sauveur a voulu nous faire mieux connaître, par l'excellence et la variété des biens renfermés sous ces noms divers, la grandeur et les délices de la vie éternelle, que l'homme a peine à se figurer dignement en ce monde, quand il veut la considérer en elle-même et sans le secours des figures empruntées aux choses du temps.
Q° Leur promulgation. Jésus-Christ commença la promulgation de la Loi nouvelle par les béatitudes, dans son premier sermon sur la montagne. Il convenait qu'il en fût ainsi ; car tous les hommes cherchent à être heureux, par le mouvement invincible de la nature que Dieu leur a donnée. Mais les philosophes païens, les Juifs, et les hommes corrompus mettaient leur béatitude dans la jouissance des créatures, des richesses, des honneurs, des plaisirs, et dans l'exemption des passions et des misères de ce monde. Ils ne comprenaient pas
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que l'homme, devenu malheureux par son péché en préférant la créature à Dieu, ne peut recouvrer le bonheur qu'en quittant la créature pour revenir à Dieu , félicité souveraine do l'homme. C'est pourquoi Jésus -Christ a commencé par nous proposer les huit béatitudes, qui sont des moyens et des règles pour nous détacher des choses de ce monde, nous conduire à la perfection chrétienne et nous unir au souverain Bien.
Mon Dieu, donnez-moi d'écouter avec attention votre Fils proclamant ses huit béatitudes. Que sa parole est incompréhensible! et cependant elle est vraie. Seigneur Jésus , votre serviteur écoute, parlez.
§ II. — Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux.
Les pauvres d'esprit sont ceux qui, tout en possédant les biens de ce monde, n'y ont aucun attachement de cœur et d'esprit, les tiennent comme s'ils ne les avaient pas, en usent avec modération, sans chercher à contenter leur orgueil ni leur cupidité, sont toujours prêts à les abandonner, et les abandonnent effectivement, dès que Dieu leur manifeste sa volonté, comme l'ont fait les apôtres, les premiers chrétiens, et comme le font chaque jour les personnes religieuses.
Les pauvres d'esprit sont encore ceux qui, étant privés dès biens temporels, par disgrâce de fortune ou par naissance, souffrent leur pauvreté sans s'inquiéter ni se plaindre, ne désirent pas les richesses, et sont contents de leur état de gêne, travaillant comme des pauvres, vivant sobrement, remerciant Dieu de leur avoir donné si peu. Quant à ceux qui, étant pauvres en effet, désirent les richesses et estiment digne d'envie quiconque les possède, ils sont riches en esprit et vivent malheureux , tourmentés qu'ils sont par leurs convoitises insatiables.
Les pauvres d'esprit sont enfin les hommes humbles qui se réconnaissent devant Dieu comme dépourvus des biens spirituels, considèrent leurs péchés et leur impuissance à faire le bien, s'en humilient, se méprisent eux-mêmes et se
soumettent sans réserve aux maximes de l'Évangile, aux ordres de la Providence, à la conduite de leurs supérieurs. Leur récompense est le royaume des cieux. Non seulement il leur appartiendra après cette vie, mais il leur appartient présentement, autant qu'on peut l'avoir dans ce monde. Car leur détachement et leur humilité les élèvent déjà vers le ciel; la fermeté de leur espérance les fait dès maintenant participer à la paix dont les bienheureux jouissent là-haut; et ils régnent glorieusement sur leurs convoitises , par l'amour céleste que le Saint-Esprit répand dans leur cœur. Mais c'est principalement après cette vie qu'ils posséderont d'une manière complète le royaume des cieux, dans la béatitude consommée qui est la vie de la gloire.
Cette première béatitude répond au don de crainte ; car ce don nous inspire un si grand respect , un si grand attachement pour Dieu comme pour l'Être excellent et parfait, qu'il nous détache entièrement des biens terrestres par la pauvreté, et nous en inspire le mépris par l'humilité. Les fruits du Saint-Esprit correspondant au don de crainte et à la pauvreté sont la modestie, la continence et la chasteté, qui nous disposent à nous abstenir des choses de ce monde, ou nous aident à en user avec modération, pour pouvoir posséder et révérer Dieu plus parfaitement en lui-même.
Je vous demande la grâce, ô mon Dieu, de pratiquer dans sa perfection la pauvreté d'esprit; d'être détaché des biens de ce monde, de leur possession et de leur usage; d'avoir une pauvre idée de moi-même, et d'accepter comme un trésor les -humiliations qui m'arriveront chaque jour.
Esprit -Saint, venez en moi et répandez dans mon cœur votre don de crainte filiale, qui me soumettra entièrement à Dieu , et me détachera des biens passagers. Je vous le demande par Noire-Seigneur Jésus-Christ. Amen.
§ III.— Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre.
Par ceux qui sont doux , Notre-Seigneur entend les chrétiens qui ne se fâchent point lorsqu'on les méprise; qui, du moins, sont maîtres de leur colère, si jamais il y a des raisons de