PREMIÈRE PARTIE
(Phil. I, 21.) Ils ne sont pas abattus par la pensée des jugements de Dieu, mettant toute leur confiance en Jésus-Christ, dont ils espèrent une sentence favorable; car il est leur père, leur pasteur, leur frère, leur avocat, leur protecteur, leur médiateur, leur sauveur, leur victime et leur pontife éternel. Que si la pensée du Rédempteur ne les rassure pas assez, ils peuvent implorer avec confiance la protection de la très sainte Vierge Marie, de saint Dominique et de tous les sainls, surtout des saints de leur ordre, dont ils ont pieusement suivi les traces. Ils entrent dans le sentiment de David en s'écriant avec lui : « Tirez , Seigneur, mon âme de la maison où elle est, afin que je bénisse votre nom à jamais : malheur à moi de ce que le temps de mon exil est si long 1 Quand sera-ce que je viendrai, et que je paraîtrai devant la face de mon Sauveur!, Tous mes désirs seront accomplis lorsque je verrai votre gloire! » (Ps. cxix, 5;xvi, 15.) Ils disent aussi avec saint Paul : « Infortuné que je suis 1 qui me délivrera de ce corps de mort? Je meurs chaque jour, je désire être dégagé des liens de cette vie périssable, et me réunir à Jésus-Christ!» Desiderium habens dissolvi, et esse cuni Chrislo. y) ( Phil. i, 23.)
Seigneur, accordez -moi de vivre en vrai religieux, fidèle à toutes mes obligations. Faites que je meure de la mort des justes, et que la fin de ma vie ressemble à la leur. Moriatur anima mea morte justorum et fiant novissima mea horum smi7ia. (Num. XXIII, 10.)
ARTICLE IV
La crainte des jugements de Dieu.
1" La rigueur et la profondeur des jugements de Dieu doit faire trembler tous les hommes, même les plus justes; 2° la sévérité du jugement particulier et universel doit effrayer tous les hommes, et surtout les pécheurs; 3» les religieux ne peuvent attendre un jugement favorable qu'en observant exactement leurs constitutions.
§ I. — La rigueur et la profondeur des jugements de Dieu doit faire trembler tous les hommes, même les plus justes.
La crainte de Dieu est le principe et devient la plénitude de la sagesse : Initium sapientise timor Domini; pleni-
iudo sapientise est Hmere Dewm. (Eccli. i, 16, 20.) C'est elle, en effet, qui commence la conversion des pécheurs, en les effrayant à la vue des menaces et des vengeances célestes. C'est elle qui soutient les pécheurs convertis en les portant à l'amour de Dieu conservateur de l'innocence : Timor Domihî fugal crimina, innocentiam servat, omnis boni tribuiï fâcultatem. (S. Joan. Chrys., Serm. de S. Bapt.)
Dieu est à craindre, non seulement quand on considère la grandeur de sa majesté, devant laquelle tremblent les Anges, et l'étendue de sa puissance à qui rien rie résiste, mais aussi lorsqu'on pense à la rigueur infinie de ses jugements. Qu'il précipite du haut du ciel dans les enfers une miiltitude innornbrable d'anges prévaricateurs , à caiise d'un acte d'orgueil , sans leur laisser un moment pour faire pénitence; qu'il chasse Adam du paradis terrestre pour un pèche de désobéissance, et le condamne à là mort, et à une infinité de misères, lui et toute sa postérité; qu'il détruise parle déluge le genre humain à causé de sa coi-ruption , à l'exception de la famille de ISfoé ; qu'il réprouve la nation juive, la nation sainte, le peuple choisi, â cause de son ingratitude; qu'il fasse éclater de temps eri temps ses vengeances sur les puissants dé la terre et siir les empires, par des punitions épouvantables où l'on est obligé de reconnaître sa main; qu'il aille jusqu'à livrer à la mort la plus cruelle et la plus honteuse son Fils unique et cbrisubstantiel , objet dé ses complaisances : on est toujours obligé, en voyant ces effets de sa justice j de s'écrier : « Vraiment Dieu est terrible au-dessus de toutes les puissances. » Terribilis super omnes i)ebs. (î*s. xcv, 4. )
Mais ce qui doit motiver surtout notre crainte et faire trembler les plus justes j c'est la profondeur de ce jugement par excellence qui réglera iiri jour notre sort éternel. Ohl que cette incertitude de notre salut est propre à nous causer de vives alarmes! Serons-nous du nombre des élus, ou serons -nous rejetés parmi le peuple de perdition? Aurons-nous la part de Jacob ou celle d'Esati?... Nous n'en savons rien. Deux travailleront dans un chainp, l'un sera
choisi et l'autre laissé; deux tourneront une même meule, l'un sera accepté et l'autre repoussé. ( Matth. xxiv, 41.Luc.xvii, 34.) Nous ne savons donc pas de quel côté nous serons; si ce n'est qu'Isaïe compare les élus au petit nombre d'olives restées sur l'arbre, après la récolte, et aux quelques raisins oubliés dans la vigne après la vendange, pour nous faire comprendre quel petit nombre d'âmes parviendront au salut. Cette pensée de l'incertitude de la destinée éternelle faisait frémir les plus grands saints, sans en excepter l'Apôtre des nations, bien qu'il eût été élevé au troisième ciel. David, après avoir fait une si longue pénitence, était troublé; il se disait à lui-même : « J'ai pensé à mes anciens jours et j'ai con-iJéré les années éternelles; Dieu m'abandonnera-t-il à jamais? me retirera-t-il jusqu'à la fin le secours de ses miséricordes? Oubliera-t-il d'avoir pitié de moi? » Cogitavi dies anliquos, et annos œlernos in mente habui... Numquid in seternum projiciet Deus? aut in finem misericordiam suam abscindet? aut obîiviscetur misereri Deus? (Ps. lxxvi, 6, 8, 9, 10.) En vériténous avons lieu, plus que le Roi-Prophète, de nous écrier: « Dieu est terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes. » Terribilis in consiliis super filios- hominum. (Ps. Lxv, 5.) Jamais nous ne pouvons être certains de notre persévérance finale. Les colonnes du ciel et les cèdres du Liban se sont renversés, tandis que Dieu a quelquefois accordé la grâce d'une mort de prédestiné à des pécheurs qui avaient croupi dans l'iniquité pendant une vie entière. profondeur des trésors de la sagesse et de la scienee de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles! Et pourtant ses dispositions sont toujours adorables et pleines de raison, puisqu'elles sont inspirées par une lumière sans bornes et une justice sans défaillance. altitudo divitiarum sapientise et scientiss Deif quam incomprehensibilia sunt judicia éjus et investigabiles vise ejus! (Ad Rom. xi , 33.)
Celte crainte ne doit pas pourtant nous jeter dans l'abattement. Au contraire, elle nous est, quand nous l'éprouvons, un motif d'espérer la persévérance finale; pourvu qu'elle soit accompagnée de confiance, d'humilité, de vigilance et d'esprit
de prière. 1° Notre crainte doit être soutenue par la confiance dans les miséricordes infinies de Dieu, el dans les mérites surabondants de Jésus-Christ. Car le Saint-Esprit daigne nous assurer que la miséricorde divine est de toute éternité, et sera éternellement sur ceux qui le craignent; que le Seigneur aime ceux qui ont sa crainte et qui espèrent en sa miséricorde; qu'il met en eux sa complaisance; qu'il fait leur volonté, et qu'il les sauvera : Misericordia Domini ah œterno et usque in seternum super timentes eum. (Ps. en, 17.) Beneplacitam est Domino super timentes eum, et in eis qui sperant super misericordia ejus. (Ps. cxLvi, 11.) Voluntatem timentiumse faciet, et salvos faciet eos. (Ps. cxliv, 19.) Plus la vertu augmente dans une âme, plus elle craint d'être séparée de Dieu. Et à mesure que cette crainte la pénètre, Dieu se complaît davantage en elle et la protège avec plus de tendresse. Ainsi, tandis que la charité bannit la crainte servile qui ne regarde que les châ timents, elle augmente la crainte filiale et la confiance. C'est pourquoi David, bien qu'il fût saisi de frayeur en considérant les jugements éternels , demandait pourtant au Seigneur d'augmenter en lui cette crainte, et de l'imprimer jusque dans sa chair; parce qu'il la regardait comme une force et un gage de salut. Gonfige timoré tuo carnes meas, ajudiciis enim tuis timui. (Ps. cxviii, 120.) 2° Notre crainte sera une marque de prédestination, si elle est accompagnée d'humililé. Car Dieu sauve les humbles : Dominus humiles spiritu salvabit. (Ps. xxxiii, 19.) Populum humilem salvum fades (Ps. XVII, 28.) Il répand ses grâces sur ceux qui se défient d'eux-mêmes, s'effrayent en considérant l'abîme de leurs misères, tremblent en méditant ses jugements, et ne comptent plus que sur ses miséricordes infinies. Deus humilibus dat gratiam. ( Jac. iv, 6.) 3° Que notre crainte soit accompagnée de vigilance, et ce sera un autre gage de salut. Car celui qui craint Dieu ne néglige rien en fait de bonnes œuvres. Qui timet Deum nihil negligit. (Ecole, vu, 19.) Qui timet Deum faciet bona. (Eccli. xv, 1.) 4° Enfin il faut que notre crainte, pour nous conduire à notre fin, soit accompagnée de la prière. Car Dieu attache à la prière ses diverses grâces, sur-