PREMIERE PARTIE
Élienne, qui avait mené une vie très pénitente dans le désert, et était arrivée une si grande innocence qu'il donnait à manger de sa main aux léopards, eut avant de mourir une espèce de ravissement. Pendant ce temps, il tenait les yeux ouverts, regardait à droite et à gauche de son lit, et répondait à plusieurs accusations qui lui étaient faites. On l'entendait dire quelquefois : « C'est vrai; j'en demeure d'accord; mais pour celle faute j'ai jeûné tant d'années ; pour cette autre j'ai, pendant tel espace de temps, servi mes frères. » D'autres fois il disait : « Non, cela est faux, je n'ai pas commis ce péché.» Cet examen faisait trembler les religieux réunis autour de lui. Mais surtout ils furent effrayés, lorsqu'à la dernière faute dont on l'accusait, il répondit : « Ceci je l'avoue, et je n'ai pas d'excuse! Je n'espère qu'en la miséricorde divine. » Après quoi il expira, laissant les assistants incertains sur la sentence rendue envers lui. Saint Jean Climaque , après avoir rapporté cette histoire, ajoute ces paroles qui nous conviennent bien mieux qu'à lui : « Malheureux que je suis, que deviendrai -je, puisque ce grand ami de la retraite et de la solitude, après avoir passé quarante ans dans la vie monastique et obtenu le don des larmes , restait sans réplique devant l'accusation de quelques péchés! » Que si nous étions portés à voir dans ce fait l'exagération d'un solitaire peu éclairé, écoutons le docteur de l'Église, saint Jérôme : « Toutes les fois, dit-il, que je pense à ce grand jour, j'en tremble de tout mon corps. Que je prenne ma nourriture ou que je vaque à mes occupations, il me semble entendre retentir sans cesse à mes oreilles le son de la terrible trompette, et distinguer ces mots : Levez-vous, morts, et venez au jugement de Dieu.» Quoiies diem illum considéra, toto corpore contremisco , sive enim comedo, sive bibo, sive aliquid aliud fado, semper videtur illa iuba ierrihilis sonare m auribus meis : Surgiie, mortui, venite ad judicium.
Craignons donc la profondeur et la sévérité des jugements divins. Craignons à cause de l'incertitude où nous sommes sur noire salut. Craignons à cause de la vigueur de notre jnge. Puisse cette crainte nous porter à nielLre toute noire conliaace
en Dieu , et à remplir exactement tous nos devoirs de bons religieux. Car, nous l'avons compris maintenant et nous y penserons plus souven fdésormais, c'est là le moyen de nous assurer un jugement favorable, et d'attirer sur nous à tout jamais les miséricordes infinies!
ARTICLE VI
Les peines de l'enfer.
1» Les peines de l'enfer sont incompréhensibles et éternelles; 2° elles sont terribles dans leur multitude et leur variété; 3° les religieux qui garderont exactement leurs constitutions éviteront les peines de l'enfer.
§ I. — Les peines de l'enfer sont ineompréliensiblos et éternelles.
Les peines de l'enfer sont si grandes qu'on ne peut rien imaginer dans le monde qui en donne une juste idée. Les tourments les plus cruels qu'a inventés la fureur des tyrans, le fer, le feu, la dent des bêtes féroces, n'en sont qu'une figure et une ombre légère : Pone ferrum. ignem et bestias, et si guid his difficilius; attamen non umbra sunt ad illa tormenta. (S. Jean. Ghrys. Hom. 49.) Aussi il est dit que toute douleur fera irruption sur les damnés : Omnis dolor irruet super eos. Et saint Thomas affirme que rien de ce qui peut causer de la tristesse ne manquera à leur supplice : Nec aliquid quod potest ad trîstitiam periinere deerit. (In Suppl. q. 98.) Pour le comprendre, il n'y a qii'à considérer la toute- puissance du Seigneur qui les frappe. Il agit en Dieu dans toutes ses œuvres : c'est en Dieu qu'il récompense; c'est en Dieu qu'il punit. Il veut que les châtiments aient quelque proportion avec la grandeur de l'offense, et l'offense, étant en proportion avec sa grandeur infinie, est incompréhensible; il y a par conséquent aussi quelque chose d'incompréhensible et de mystérieux dans sa haine pour le péché et dans la manière dont il en tire finalement vengeance. Gomme donc il est écrit que ni l'œil de l'homme n'a jamais vu, ni son oreille n'a jamais entendu, ni son cœur n'a jamais compris la grandeur de la récompense éternelle (I Cor. ii, 9), de même, dit saint Jean Ghrysoslome. ni cet œil, ni cette oreille, ni ce