PREMIERE PARTIE
du dam que les réprouvés endureront dans les enfers, et qui consiste à être éternellement séparé de Dieu. En effet, toute peine provient de la douleur causée par la privation de quelque bien qu'on possédait ou qu'on espérait acquérir. Plus donc le bien dont on est privé est grand, plus aussi la peine qu'on ressent de sa privation doit être violente. C'est pourquoi, Dieu étant en lui-même un bien infini et capablede rendre l'homme infiniment heureux, la séparation d'avec Lui cause nécessairement aux damnés une peine supérieure à toutes les autres. L'âme, dans la vie présente, ne ressent pas aussi vivement cette peine, parce qu'elle n'est pas destinée à voir Dieu et à le posséder dans, cette chair mortelle ; elle ne connaît pas même le grand bonheur qui résulte de cette possession, occupée qu'elle est par les créatures, et entourée d'objets qui amusent ses passions. Mais dans l'autre vie, étant délivrée des entraves et du fardeau de la chair corruptible, aucun objet créé ne la détournera plus de Dieu. Dès lors elle aura une idée très claire et très vive du bonheur infini qui consiste à le posséder pour toujours. Elle connaîtra parfaitement qu'en être privé constitue la souveraine infortune, et renferme la source de tous les maux. C'est pourquoi elle éprouvera des empressements infinis de le posséder; elle s'élancera continuellement vers lui par les violents désirs du -cœur, et par toute l'ardeur de l'inclination naturelle. Mais elle sera continuellement et violemment repoussée par l'arrêt de la justice divine, et par la force du bras tout- puissant. Voilà ce qui fera sentir au réprouvé des souffrances supérieures à toutes ses autres afflictions : Innumeris majus est pœnis hac sorte privari. (S. J. Ghrys.)
Outre ces peines, communes à tous les damnés, chacun d'eux en souffrira de particuhères , selon la quantité et la qualité despéchés qu'il aura commis. La justice de Dieu rendra ainsi à chacun ce qu'il aura mérité ; et lui fera endurer des châtiments proportionnés à ses crimes. Les orgueilleux, qui ont surtout aimé la gloire, auront plus de honte et de confusion. Les gourmands, qui ont plus recherché la bonne chère, éprouveront une faim et une soif plus cruelles. Les pa-
rcsseux, qui n'ont pas voulu se faire violence pour s'acquitter de leurs devoirs , seront plus constamment agités et fatigués par les démons : Quantum glorificavit se et in deliciis fuit, iantum date illi tormentum et luctum. (Apoc. xviii, 7.) Les tourments seront aussi proportionnés au nombre des fautes; de sorte que celui qui aura commis mille péchés mortels endurera dans les enfers un châtiment mille fois plus sévère que s'il était châtié pour un seul. Enfin ces tourments seront proportionnés aux grâces reçues et demeurées sans fruit. Les mauvais chrétiens, qui ont connu les vérités de l'Évangile, seront plus rigoureusement punis que les païens ; les religieux infidèles et les prêtres prévaricateurs, plus que le commun des chrétiens.
Mais le supplice le plus effroyable des damnés, c'est l'éternité de leurs peines. Cruciabuntur die ac nocte in ssecula sœculorum. (Apoc. xx, 10.) Dieu est juste, il doit punir ses ennemis autant que leurs péchés le méritent; or, comme ces péchés ont fait à sa majesté une offense infinie, les châtiments ne sauraient la réparer. Déjà, sur la terre, l'expiation était impuissante sans l'assistance divine. Après la mort, le temps de mériter est passé; les réprouvés n'ont plus même la liberté ni la facilité de correspondre aux grâces de Dieu ; ils sont obstinés et immobilisés dans leur malice; en elle, la cause de leur supplice devient permanente; il est juste que leur punition aussi n'ait jamais de fin. Leur désolation durera donc à tout jamais : Usque ad supremum desolabuntur (Sap. IV, 19); et leurs peines ne seront adoucies par aucune consolation! Les maux qu'on endure dans ce monde sont quelquefois soulagés parla pensée qu'on ne les mérite pas, ou par les encouragements qu'on reçoit des personnes charitables, ou par l'espérance qu'ils finiront bientôt. Mais les réprouvés comprennent parfaitement qu'ils sont justement condamnés; ils sont assurés que leurs peines ne finiront point; et ceux qui les entourent, loin d'adoucir leurs douleurs, les augmentent encore : Fit pœna ex societaie acutior. (S. Ghrys.) justice de Dieu! ô folie des pécheurs! ô malheur des damnés 1 Gémissons pour eux; craignons pour nous.