PREMIERE PARTIE
§ II. — Les religieux qui garderont exactement leur règle éviteront les peines de l'enfer.
Tout ce qu'on a dit sur l'ulililé de la pratique de la règle pour préparer le religieux à la mort et aux jugements de Dieu pourrait s'appliquer ici, sans qu'il fût besoin d'ajouter aucune nouvelle considération. II en résulte qu'un religieux, fidèle toute la vie à ses constitutions, se munit d'une garantie contre les supplices éternels. Ce serait donc se faire illusion de regarder la considération de l'enfer comme utile seulement à ceux qui mènent une vie corrompue. Le juste même, qui fait profession de piété et combat ses passions, ne doit pas la perdre de vue, ni s'affranchir d'une certaine terreur. Ne deviendrat-il pas semblable à ceux qui prophétisaient, chassaient les démons , faisaient des miracles au nom du Seigneur, et qui furent pourtant rejetés? Ne sera-t-il pas abandonné de Dieu avant sa mort, à cause de ses infidélités dont une secrète vanité aura été le principe? Il faut donc penser souvent à l'enfer, afin que cotte considération produise en nous une juste crainte, qui est le principe de la charité et qui nous préservera de tomber dans l'impénitence. C'est ce qui a fait dire à saint Jean Ghrysostome : a Nul de ceux qui pensent sérieusement à l'enfer n'y tombera; et nul de ceux qui méprisent la pensée de l'enfer ne l'évitera. » Nullus qui gehennam habet anie oculos, in gehennarn incidet: nullus ex iis qui gehennam despiciuni, ejfugiet gehennam. (Homil. xxii in I ad Tim.) C'est pourquoi l'un des pères de la vie religieuse, saint Jean Glimaque, conseillait à ses disciples d'y penser nuit et jour : « Que le souvenir du feu éternel dorme toutes les nuits près devons, disait-il, et qu'il veille avec vous pendant la journée. » Memoria œterni ignis tecum singulis noctibus dormiat , tecum vigilet. (Grad. Lxx.) Saint Jérôme avoue à son tour qu'il avait embrassé une vie si rude par la crainte que lui inspiraient les peines éternelles. {Epist. ad Eustoch.) Quelle consolation pour les religieux d'être assurés que Dieu leur pardonnera tous leurs péchés, et les préservera de l'enfer, s'ils marchent sur les traces de ces saints ôt s'ils observent fidèlement toutes les
il8 L'INSTRUCTION DES NOVICES
prescriptions relatives à leur élal ! Que si leurs devoirs renferment des choses pénibles, quelle proportion osera-t-on établir entre ces pénitences du cloître et les tourments des réprouvés? Et quelle application ne doit-on pas mettre à pratiquer fidèlement les moindres choses pour s'assurer, dans une question si grave, de tous les moyens qui peuvent contribuer au but et conjurer le péril de la damnation : Non satis magna est securitas, ubipericHiatur œternitas. (S. Hieron.)
Les mauvais religieux souffriront dans les enfers des peines plus grandes que celles des autres damnés, ayant reçu plus de grâces. « Malheureux que nous sommes, s'écrieront -ils dans leur désespoir, de n'avoir pas profilé de la sainteté de notre état , où nous pouvions si facilement tendre à la perfection 1 Maudits soient à jamais les supérieurs qui ne nous ont pas instruits de nos devoirs, et ne nous ont pas corrigés lorsque nous ne gardions pas notre règle! Maudits ceux qui nous ont donné de mauvais exemples, et qui nous ont portés à imiter leur dissipation, nous disposant ainsi à la transgression des vœux et des préceptes, et nous conduisant insensiblement à les mépriser 1 Malheureux que nous sommes, de n'avoir pas bien observé la pauvreté, d'avoir reçu des présents, et d'en avoir disposé sans la permission des supérieurs! Infortunés à tout jamais, de n'avoir pas été obéissants aux représentants de l'autorité divine, et d'avoir murmuré contre eux! Malheureux que nous sommes, de n'avoir pas bien observé la chasteté; d'avoir eu des regards curieux et imprudents, d'avoir écrit des lettres et fait des visites, en suivant, sous prétexte d'œuvres de zèle, les faiblesses de notre cœur! Imprudents d'avoir eu des familiarités contraires à l'austérité, et à la sainteté de l'état religieux! Infortunés d'avoir mal dit notre office, mal entendu la sainte messe, mal fréquenté les sacrements, et d'avoir profané les choses saintes en n'y apportant ni attention, ni dévotion, ni modestie! Malheureux d'autant plus, que notre malheur est sans remède et sans fin! »
Que chacun de nous profite de leur disgrâce, et craigne d'aller augmenter leur nombre. Pensons donc souvent à l'enfer, afin que cette pensée nous en inspire une sainte horreur