PREMIERE PARTIE
trée dans chacun de leurs instants; soit à cause de la sécurité où ils seront sur leur avenir éternel, soit à cause de la nature même de l'éternité, qui est « tpute à la fois », tota simul. Et comme si cela ne suffisait pas encore, voici que, par l'union de la charité, ils goûtent, avec leur propre félicité, l'éternelle félicité de Dieu , de tous ses anges et de tous ses saints ! C'est donc à bien des titres que leur bonheur est perpétuel ; et dans leur cœur d'homme, naturellement si petit, la puissance de Dieu accumule, pour ainsi dire, plusieurs éternités : In perpétuas setemitaies ! (Daniel, xii, 3.)
§ III. — L63 religieux qui observeront fidèlement leur règle jouiront des délices du paradis.
Que faut-il pour obtenir le ciel? Il faut s'appliquer à y penser souvent, et se mettre en mesure de le mériter par les bonnes œuvres.
D'abord, on doit s'efforcer d'y penser continuellement. Nous sommes dans ce monde comme des pèlerins et des exilés; car nous n'y avons point de cité permanente, mais nous cherchons celle où nous devons habiter un jour: Non habemushic manentem civitatem, sedfulitra'minquirîmus. (Hebr.xiii, 14.) Or le voyageur et l'étranger pensent continuellement au terme de leur route et au choix des chemins qui y conduisent sûrement. Nous devons donc penser sans relâche à la félicité éternelle qui est notre fin, au ciel qui est notre demeure; et nous devons gémir de ce que nous en sommes si loin : In hoc in~ gemiscimus gravati. (II Cor. v, 4.) « Qui ne gémit {.as comme pèlerin ne jouira pas comme citoyen, » nous dit le grand docteur d'Hippone : Qui non gémit ut peregrinus non gaudebit utcivis. (In Ps. cxlv.) Mais cette comparaison entre notre misère présente et le bonheur du ciel ne doit pas seulement produire des gémissements; elle est capable aussi d'exciter l'ardeur et le courage pour supporter les peines de la vie et vaincre les difficultés qui se rencontrent dans le chemin de la perfection. C'est ce qui fait dire au même saint Augustin, intarissable en pensées frappantes, surtout en cette matière: Si vis susiinere laborem; attende mercedem. ( In Ps.xxxvi.)
Car toutes les peines et les tribulations de cette vie n'ont aucune proportion avec la gloire dont oh jouira dans la Cité bienheureuse. Le moindre degré de céUe gloire que nous attendons, suffira pour nous dédommager sUrabohdammeiit de toules les peines les plus sensibles qUi se rencontrent dans la pratiqué de la vertu : Nonsunt condignse passiones hujus temporis ad fuiuram gloriam quœ revétàbitur in nobis. ( Roni. VIII ,18.) C'est pourquoi saint Jérôme nous àdi-esse ces paroles : « Si vous faites attention à ce qui vous est promis dans le ciel, il n'y aura plus de fatigué qUi he vous paraisse légère; car l'espérance du prix est très propre à nous consoler du travail difficile qui le prépare» » Respice quod promisnum est : omne opus levé soletfieri, quando ejus prelium cogitatur, et spes prœmii soldtium est iaboris. (S. Hieron. Épist. ad £).) C'est pour hoUs inculquer la même doctrine, que saint Grégoire nous dit : « Si l'on considère ce qui nous est promis dans lé ciel, tout ce qu'il y a sur là lérr-e nous paraîtra digne de mépris; car tout le bien d'ici-bas, comparé à la félicité d'en haut, est plutôt une charge qu^un secours. » Si considerentur quse nobis promiltuntur in cœliû, vilescûnl omnià quse habentur iïi terris; terrénà nàmqiXè substdntia sUpernsè felicitati cômparata, pondus est, non sUbsidium. (S. Greg. Hom.)
Mais pour gagner le ciel il ne suffit pas d'y psnser, il faut surtout pratiquer les bonnes œuvres. Car c'est une loi posée par le divin Maître, qUe nous devons posséder la vie éternelle à litre de récompense; d'où il suit que la mesure de notre béatitude sera celle de notre mérité et de nos bonnes actions j selon que le dit l'Apôtre : tlnusquisqùe propriâm mercedem dccipiet sécundunï suiim tàborem (I Cor. m , 8); d'oiî il suit encore que, sans correspondre fidèlement à la grâce, sans pratiquer exactement les devoirs de son état, et sans supporter de grands travaux pour JésUs-Christ on ne saurait mériter la couronné du paradis : Ad magna prœmià pervèniri non pOiest, nisi per magnos îabores. (S. Gi*ég. Serm. in Evang.)
Une fois bien établi ce double principe que là peiisoe du Citii et là pi'alique des bonnes œuvres sont les deUic grands
moyens de s'assurer le bonheur éternel, il est aisé de voir que le religieux Adèle à sa règle a tout lieu d'espérer d'en obtenir les délices ineffables.
La pensée du ciel lui est. facile; car, dans son cloître, il est séparé du monde, soustraite son prestige, habitué à ne faire aucun cas de ses vanités; il n'y a donc rien autour de lui qui empêche cette pensée de s'imprimer fortement dans son âme : au contraire , les choses qu'il étudie , les instructions qu'il reçoit, les méditations auxquelles il se livre, sa vie extérieure elle-même, par sa dignité, son ordre, son silence, ses louanges perpétuelles et l'esprit de charité qui l'ynime, tout lui rappelle les beautés, les harmonies, les douceurs de la demeure céleste.
Quant aux bonnes œuvres, le religieux fidèle à ses devoirs ne discontinue pas, du matin jusqu'au soir, de les accumuler à l'envi , en observant exactement chaque point de ses constitutions, et en animant ses efforts et ses souffrances par les intentions les plus nobles. Ses actions ont même, comme on l'a dit et comme on le répétera souvent, un double mérite : l'un à cause de la vertu particulière d'où elles procèdent, comme de l'humilité, de la pénitence, etc.; l'autre à cause de l'obéissance qui les règle toutes et qui se rattache ellemême à la vertu de religion. Quelle consolation pour un fervent religieux de savoir que l'observance de toutes ses pratiques, jusqu'aux plus petites, telles que les inclinations de tête, la vigilance sur Les détails de la pauvreté, les moindres travaux manuels, etc., lui méritent un nouveau degré de gloire dans le ciell Quelle raison puissante pour lui de les accomplir avec ferveur et avec exactitude, et de les vivifier sans cesse par des motifs d'amour, de pénitence et de conformité à l'adorable volonté de Dieu! Nul travail ne peut lui paraître trop rude, et nul temps de trop longue durée, pour acquérir une telle gloire, qui jamais ne finira : Nullus labor durus , nullum iempus longum vîderi débet, quando gloria œternilalis acquiriiur. (S. Hieron.)
Ce bon religieux, dans le ciel, ressentira une joie spéciale, lorsqu'il pensera à la grâce singulière que Noire-Seigneur lui
13 i L'INSTRUCTION DES NOVICES
a faiLo de l'appeler à la perfection. Il sera tout pénétré d'amour et de reconnaissance, lorsqu'il considérera la bonté ineffable qui l'a retiré du monde corrompu , où il avait tant d'occasions de perdre son innocence, et où peut-être il avait déjà commis tant de péchés mortels. Et s'il voit plusieurs de ses amis et de ses frères au milieu des flammes de l'enfer, sa reconnaissance, encore mieux éclairée par ce contraste, n'aura plus de bornes. Il s'écriera : « mon Dieu 1 que votre miséricorde envers moi est immense, puisque vous m'avez préservé de tomber au plus profond des enfers! Je vous en bénirai toujours.» Misericordia tua magna est super me, eruisli animam meam ex inferno inferiori. (Ps. lxxxv, 13.)
Hommes religieux, pensons-y? « Nous sommes les enfants des saints, et nous attendons cette vie, que Dieu doit donner à ceux qui ne violent jamais la fidélité qu'ils lui ont promise.» Filii sanctorum sumus; et vitam illam exspeclamus, quam Deus daturus est his qui fidem suam numquam mutant ah eo. (Job. II, d3.) Soyons donc, comme les saints, de fidèles observateurs de notre règle et de nos vœux. Demandons chaque jour à Dieu de persévérer dans cette pratique jusqu'à la mort. Prions la très sainte Vierge et tous les bienheureux, surtout saint Dominique et les autres saints de notre ordre, de nous obtenir cette grâce, afin que nous allions un jour les rejoindre dans le ciel. Quand même il nous faudrait, en marchant sur leurs traces et celles d'innombrables martyrs, endurer chaque jour mille morts, et souffrir un enfer, pour mériter devoir Jésus dans sa gloire, et d'être placé parmi les princes de son royaume, nous devrions l'accepter de grand cœur, selon que saint Jean Ghrysostome nous le déclare nettement : Si quotidie foret millies moriendum : si gehennam, tormentaque omnia convenirel sustinere ut videre passes Chrisium venientem in gloria sua, et adscribi ordini sanctorum, nonne omnia illa ferenda essent? (Ad Theod.) Mais pour gagner la récompense, Dieu veut bien se contenter que nous suivions nos saints et bienheureux dans la pratique des vertus ordinaires et des devoirs quotidiens. Ils semblent, tout d'une voix, nous dire avec un pieux auteur : « Écrivez, lisez, chantez, observez le
siicnce, priez, supportez avec une âme virile les choses qui vous sont contraires; tout cela en vue de l'élernilé. La vie glorieuse mérite que vous fassiez toutes ces choses pour la gagner, et elle serait digne de sacrifices plus grands encore. » Scribe, lege, canta, geme, lace, ora, sustine virililer contraria : digna est his omnibus et mojoribus proaliis seteryia vila, {hnit.J. C. lib. III, cap. xlvii.)