DEUXIÈME PARTIE
ils écouteront attentivement la lecture, et si quelquefois on ne peut la continuer, ils s'occuperont intérieurement de quelque pieuse pensée; surtout ils considéreront avec une sainte confusion qu'ils doivent manger, pour ainsi dire , les péchés dij ^ peuple. Lorsqu'on servira , ils ne regarderont point , avec une sorte d'avidité, les plats qui seront apportés et ne choisiront point les meilleurs; mais ils prendror^t les portions qui se trouveront devant eux. Agir autrement serait montrer beaucoup de gourmandise, bien peu d'éducation et de vertu. Si la portion qu'on leur offre ne leur paraît pas bonne, ils n'en témoigneront aucun dédain, ni par paroles ni par signes, et recevront au contraire tout ce qu'on leur donnera avec reconnaissance et action de grâces.
Lorsqu'ils sentiront de l'aversion pour quelque mets , ils n'en feront rien connaître et ne lé changeront point; mais ils le prendront tranquillement et poliment, et feront quelques efforts pour vaincre peu à peu ces sortes de répugnances, qui ne sont très souvent qu'imaginaires. Si l'aversion et le dégoût étaient invincibles, ou bien si ce (ju'on leur sert devait nuire à leur santé, il^ ne le renverraient pas pour obtenir autre chose à la place; mais ils le mettraient sur le bord de la table, et ils suppléeraient à cette portion dont ils se privent, avec le paiji et ce qui leur reste pour achever le repas. Dans le cas où le frère qui est à côté voudrait demander autre chose, ils lui témoigneraient par signes qu'ils n'ont besoin de rien. Mais si malgré cela on leur apportait un nouveau mçts, ils le mettraient doucement sur le bord de la table , afin que le serviteur le reprît en passant , à moins que ce ne fût l'obéissance qui le leur envoyât; car glors ils le prendraient simplement.
Les novices useront des aliments en toute liberté, selon le besoin qu'ils en auront pour restaurer leurs forces. Certain? tempéraments exigent plus de nourriture que d'autres; cependant quelque appétit qu'ils aient, ils ne mangeront jamais avec précipitation, mais doucement et en observant les convenances,
S'il rencontrent quelque chose de malpropre, ils ne le feront point remarquer à ceux qui sont proches d'eux, mais ils le placeront, sans faire semblant de rien, sur le bord de la
tablo, afin que le servant l'emporte au plus tôt, de peur que la vue n'en donne du dégoûl. aux autres.
Avant de boire, qu'ils versent doucement le vin et l'eau dans leur lasse, de peur d'en faire jaillir sur les nappes ; et qu'ils ne la remplissent pas trop, afin de ne rien répandre sur leurs habits. Ils tiendront la tasse avec les deux mains et prendront garde de ne pas boire trop lentement, comme s'ils dégustaient le vin , ni trop vite et avec bruit. Ils auront soin de mettre assez d'eau dans le vin ; s'il est fort, saint Vincent conseille de le couper au moins par moitié. Le vin, par lui-même, est salutaire, si on en use modérément; il contribue à entretenir une certaine force de corps et d'esprit. Mais aussi il cause de grands maux, surtout dans les jeunes gens, lorsqu'on ne le prend pas avec assez de retenue; il endort l'intelligence, endurcit le cœur, dessèche le corps, cause de mauvaises pensées, enflamme la concupiscence, et fait dire des paroles légères. C'est pourquoi tous les saints , et tous ceux qui ont travaillé sérieusement à leur salut , ont été d'une réserve excessive sur ce point. Notre Père saint Dominique, en particulier, a passé plusieurs années sans goûter de vin , et ayant été obligé d'en prendre à cause de ses fatigues, comme autrefois Timothée d'après le conseil de saint Paul , il n'en buvait ordinairement qu'un verre, où il y avait les deux tiers d'eau, ainsi qu'il est dit dans les actes de sa canonisation.
Tandis que les novices procureront à leur corps toute la nourriture dont il a besoin , ils auront soin de donner aussi à leur âme son pain. Us seront donc attentifs à la lecture, plus même qu'aux aliments, car l'âme est la plus noble partie de l'homme, et mérite ainsi la principale attention , lors même qu'on s'occupe à soulager le corps. Saint Thomas était si absorbé en Dieu au réfectoire que, lorsqu'il en sortait , il ne se souvenait pas de ce qu'on lui avait servi; et, même en mangeant, il ne s'apercevait pas de la saveur agréable ou répugnante des mets. Les frères se mettront aussi de temps en temps en la présence de Dieu, et ils tourneront souvent vers lui les aspirations de leur cœur, en particulier lorsqu'ils passeront d'un mets à j'autre, oulosrqu'ils se sentiront attirés au recueillement inté-