DEUXIEME PARTIE
ni sur tout ce qui peut blesser la pudeur et l'honnêteté. On doit aussi éviter absolument les railleries personnelles, c'està-dire celles qui attaquent les personnes en particulier, comme serait de s'amuser de leurs défauts involontaires et physiques, ou de les contrefaire par gestes, ou de rire de leurs digrâces et de leurs infortunes. Dieu défend d'insulter au malheur d'autrui, et le monde le regarde comme une lâcheté.
Si quelqu'un est assez impoli et malhonnête pour nous railler, nous devons faire appel à notre éducation, à notre douceur et à notre humilité, pour tout prendre en bonne part, sans lui manquer de respect et sans nous mettre en colère. Si pourtant la moquerie était trop forte et qu'elle nous causât quelque émotion, nous pourrions témoigner à celui qui la fait qu'elle ne nous est point agréable; et l'air sérieux que nous prendrions à son égard, lui imposerait silence.
Il faut être extrêmement modéré dans le rire. La marque d'un insensé, c'est de rire sans sujet. Il est incivil de le faire en parlant, ou avec de grands éclats, ou avec tant d'excès qu'on en perde la respiration et la contenance. On connaît un homme posé et prudent à son rire, parce qu'à peine le laisse-t-il échapper sur les lèvres. De grands saints s'en abstenaient même complètement; et si nous lisons plusieurs fois dans l'Écriture sainte que Jésus-Christ a pleuré, nous n'y trouvons nulle part qu'il ait jamais ri. Saint Louis Bertrand se retirait quelquefois des récréations pour gémir, et il ne comprenait pas qu'on pût rire aussi facilement, tandis qu'on était incertain de son salut éternel.
Tout en ayant pendant la récréation des manières aisées, douces et honnêtes à l'égard de ses frères , il faut pourtant éviter la familiarité ; car la familiarité engendré le mépris. C'est une mauvaise familiarité qui fait qu'on se met à l'aise aux dépens des autres, ou qu'on manque aux bienséances. Il y a pourtant une liberté dont les égaux qui se connaissent particulièrement peuvent user entre eux , et qui s'appelle une honnête familiarité. Elle les porte à se faire plaisir en toutes choses; ils évitent de se fâcher en quoi que ce soit, acceptent
en bonne part ce qui, étant pris à la rigueur, pourrait blesser, s'abstiennent entre eux des cérémonies, et ne se rendent qu'un honneur d'amitié : mais cette liberté serait une légèreté d'esprit et un trop grand sans-gêne avec ceux qu'on ne connaît point du tout.
Il ne doit point y avoir de familiarité entre un inférieur et son supérieur. Quoique l'inférieur connaisse beaucoup son supérieur, la bienséance veut qu'en lui parlant il se serve toujours de termes qui marquent le respect. Par exemple, il dira : « Je vous prie d'avoir la bonté de me faire cette faveur, » et non pas : « Je vous prie de me rendre ce service, de me faire cette amitié , » parce que ces mots service et amitié ne conviennent qu'à l'égard des personnes égales, ou aux supérieurs par rapport aux inférieurs. On dira plutôt : « N... me fît l'honneur..., eut la bonté..., prit la peine..., etc. » On doit éviter avec plus de soin encore la familiarité avec les domestiques. Ils méprisent ordinairement ceux qui se familiarisent avec eux et leur répondent avec insolence ; au lieu qu'ils traitent avec respect ceux qui ne leur parlent que par nécessité et avec une honnête charité : c'est pourquoi il faut éviter de les tutoyer. Ce serait une grossièreté plus inqualifiable de se dire toi entre religieux. Mais sans être familier avec les domestiques, il faut pourtant être bon à leur égard, facile à leur faire plaisir, et attentif à ne pas les traiter d'une manière fatigante, brusque et injurieuse.
Un supérieur doit être bon, avenant et poli à l'égard de ses inférieurs. Rien de plus désagréable qu'un supérieur qui partout et j usqu'en récréation prend des airs de hauteur, de fierté et d'arrogance ; il ne sera jamais aimé de personne. Au contraire, celui qui regarde ses inférieurs comme ses frères, comme les images de Dieu, comme les membres de Jésus- Christ, et qui les considère comme ayant autant et plus de mérite que lui, celui-là se fait chérir et respecter de tous. Il doit pourtant éviter d'être trop caressant, et d'avoir avec ses inférieurs un genre de familiarité trop vulgaire , qui le ferait plutôt mépriser qu'aimer.
L'humilité est un des fondements de la civilité religieuse; elle