‹ L'Instruction du peupleChapitre 16 sur 186 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En Prusse, presque tous les miliciens savent lire et écrire, et l'instruction des femmes ne doit guère être inférieure, car le nombre des filles fréquentant les écoles est aussi grand que celui des garçons. En présence de ces faits, n’est-il pas naturel qu’on réclame avec instance l’adoption de la mesure qui les a produits ?

Toutefois il est probable que la proclamation de l’obligation scolaire n’amènerait tous les enfants à l’école que si cette mesure était appuyée par la pression de l’opinion publique ou par l’influence des ministres du culte. Les pays protestants jouissent d’un grand avantage sous ce rapport.

Les pratiques obligatoires du culte catholique, l’assistance à la messe, la confession, la récitation même du catéchisme, n’exigent à la rigueur aucun degré d’instruction. Il semble qu’on puisse être un très bon et très-fervent catholique et être en même temps très-ignorant, puisque les populations les plus soumises à l'Église ont été jusqu’à présent les moins éclairées. Tout au moins peut-on dire que le clergé catholique n’a vu aucune incompatibilité entre une piété très-satisfaisante à ses yeux et une ignorance absolue-, car dans les pays où il était le maître, à Naples ou dans les États romains, par exemple, il n’a jamais rien fait pour la dissiper.

Sans doute tous les peuples réformés ne sont pas des peuples instruits, puisque comme exception on peut citer l’Angleterre; mais il est du moins certain qu’un protestant qui ne sait pas lire ne peut remplir L’un des première devoirs que son culte lui impose.

Le clergé réformé a été ainsi conduit à pratiquer le principe de l’instruction obligatoire : il a énergiquement soutenu l’État quand il a imposé la fréquentation de l’école, tandis que le clergé catholique, ou bien s’est opposé à. cette mesuie, ou bien ne l’a que mollement appuyée.

Il est une autre différence encore qu’il faut noter : la communion catholique se fait vers onze ans, la communion protestante vers seize. L’instruction religieuse retient ainsi les enfants à l'école plus longtemps dans les pays réformés que dans les pays catholiques. Il est donc bien

plus difficile d'obtenir dans ceux-ci une fréquentation régulière de l’école et une diffusion générale de l'instruction . C’est pour ce motif qu’il est à la fois plus nécessaire et moins facile d’y établir l’enseignement obligatoire , et que l’opinion publique doit y faire ce que le culte opère ailleurs.

Les adversaires de l’enseignement obligatoire en font le plus effrayant tableau; ils montrent les pères de familles traqués par la police, frappés d'amende, condamnés à la prison, privés d’une partie de leurs ressources. Rien n’est moins exact; instruire ses enfants est un devoir si naturel, qu’il suffit de le rappeler aux parents et de les obliger une première fois à l’accomplir; bientôt ils s’en acquittent spontanément, avec satisfaction et orgueil. Voilà ce que prouve l’exemple de l’Allemagne.

Quand on vante l’enseignement obligatoire, on répond souvent que cette mesure tyrannique peut convenir à l’Allemagne, façonnée dès longtemps à subir tous les despotismes, mais qu’elle serait intolérable pour les pays habitués à jouir de la liberté.

La Suisse est-elle donc un pays où la liberté est inconnue et où l’État impose au peuple des décrets despotiques? Non, la Suisse est le pays de la décentralisation et de la commune indépendante; tous les pouvoirs émanent directement du vote des citoyens; le suffrage universel fait et défait à son gré toutes les autorités. Or l’État est sorti de son abstention habituelle pour imposer aux parents l’accomplissement de leur premier, de leur plus sacré devoir; ou plutôt c'est le peuple lui-même qui s’est imposé celte salutaire contrainte, commandée parle droit naturel et par son plus évident intérêt.

Les faits constatés partout prouvent suffisamment la vérité de cette affirmation de M. Cousin, que l’instruction n’est généralement répandue que dans les pays où existe l’obligation scolaire. En Allemagne, en Suisse, en Suède-Norwége et Danemark , l’ignorance est bannie , non-seulement parce que les parents sont tenus d’instruire leurs enfants , mais parce que la proclamation du principe agit puissamment sur les pouvoirs publics, sur l’opinion,

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