‹ L'Instruction du peupleChapitre 24 sur 186 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

qu’il peut laisser agir les individus et s’abstenir de faire par lui-même; mais quand il faut, de toute nécessité, qu’un service existe, et que l’initiative des particuliers ne suffit pas à l’organiser, alors l’État doit absolument intervenir. Si la gratuité est nécessaire pour rendre l’instruction universelle, comme celle-ci est indispensable, il faut bien établir la gratuité, malgré les inconvénients qu'elle peut présenter.

La gratuité est, prétend-on, contraire à l’intérêt des pauvres que l’on veut favoriser. Aujourd’hui ils sont exempts de l’écolage; seules les familles non indigentes le payent; mais si les dépenses de l’enseignement doivent être complètement supportées par l’impôt, les pauvres y contribueront pour leur part, car une partie de l'impôt est payée par eux. Cette objection serait fondée si, pour les frais de l’instruction, on n’avait recours qu’au budget de l’État; mais en Amérique on couvre la majeure partie des dépenses scolaires au moyen d'un impôt spécial sur le capital1, que chaque commune vote et répartit sur les habitants en proportion de leur fortune. Impôt local et spécial, voilà le principe anglo-saxon en cette matière, et ce principe est excellent. Les contributions doivent être votées, levées et dépensées sur place , dit-on en Amérique, sans être aspirées d’abord au centre, pour être ensuite renvoyées aux extrémités sous forme de subsides et de faveurs. En Europe, chaque province, chaque commune, s’efforce de payer le moins qu’elle peut, et de tout tirer du budget de l’État. On ne voit pas que, tous faisant de même, chacun par les mains de l’État paye pour son voisin. Il serait plus simple que chacun payât pour soi. Le résultat serait à peu près le même, avec celte différence qu’une partie de l’argent reste en roule dans ce double voyage des extrémités au centre et du centre aux extrémités.

11 n’est pas nécessaire de traverser l’Atlantique pour

1. Les Américains croient pouvoir taxer te capital, les immeubles surtout, parce que les rapports des inspecteurs démontrent qu’autour d’une bonne école la propriété augmente de valeur. L’impôt scolaire n’est donc qu’une avance très-lucrative.

voir comment il est possible d’établir la gratuité, sans grever le budget général et en favorisant la fréquentation de l’école. Dans le grand-duché de Luxembourg, tous les frais de l’instruction sont à la charge de la commune, qui, en cas de besoin, reçoit un subside de l’État; mais une partie de la dépense est couverte par une taxe répartie sur les parents des enfants de six à douze ans. Ces contribuables sont divisés en classes et taxés suivant leur fortune et le nombre de leurs enfants. Les indigents sont exempts de cet impôt et ils reçoivent gratinaient les livres et le matériel de classe nécessaires. La taxe d’école remplaçant la rétribution a donné les meilleurs résultats. Le père de famille, qui est obligé en tout cas de payer pour ses enfants, tient à profiter de l’argent déboursé, en les envoyant à l'école, tandis que la rétribution scolaire les en éloigne, car le père fait une économie en les gardant chez lui. Voici les résultats obtenus dans le Luxembourg. Sur 100 habitants on trouve U écoliers, et sur 100 miliciens pas même 2 illettrés (1.85 pour 100), proportion encore plus favorable qu’en Prusse. Dans le Canada français et dans la Province de Groningue, en Néerlande, un système analogue a également très-bien réussi. En France, l’écolage produit environ 20 millions de francs-, ce serait donc celte somme relativement minime qu’il faudrait prélever par la taxe d’école. Seulement, comme nous ne sommes pas en Amérique, il faudrait l’imposer aux habitants, car certes eux-mêmes ne la voteraient pas. On est étonné de trouver parmi les adversaires les plus acharnés de la gratuité les évêques d’une religion qui s'est toujours fait un devoir de distribuer l’instruction gratuitement. Pourquoi blâmer l'État de suivre l’exemple de l’Église? M. Dupanloup oublie-t-il que, dès 1647, les puritains du Massachusetts ouvraient une école primaire gratuite dans toute commune de cinquante familles, et une école supérieure où le latin était enseigné dans toute commune de cent familles, et que ce sont ces écoles gratuites, multipliées à l'infini, qui ont fait l’Amérique ce qu’elle est? Contraste pénible, un évêque français combat, à la fin du xix® siècle, une mesure adoptée au xvn° siècle par de pauvres fugitifs, malgré leur misère, et

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