CHAPITRE V
inculquer aux futurs citoyens les doctrines de l’un ou de l’autre parti ; on veut seulement leur donner les aptitudes nécessaires pour se former eux-mêmes des opinions conformes à la justice et au bien de la patrie.
Si dans un établissement où l’enfant demeure toute l’année on n’enseignait point la religion, ce serait une lacune dont à bon droit on pourrait se plaindre; mais comme les enfants ne fréquentent l’école primaire que pendant quelques heures du jour, ils peuvent très-facilement recevoir l’instruction religieuse dans leur famille, à l’église, à l’école même, où le prêtre est admis à se rendre en dehors des heures de classe.
La religion cessera-t-elle de faire partie de l’instruction de la jeunesse parce qu’au lieu d’être enseignée par le maître elle le sera par le ministre du culte, et celui-ci n’est-il pas plus apte que l’instituteur laïque à bien donner cet enseignement ?
Dans toutes les confessions, la mission du prêtre est d'enseigner le dogme. Charger l’instituteur de cet enseignement, c’est donc envahir le domaine réservé des cultes, c’est permettre aux ministres des diverses religions de ne pas remplir un de leurs devoirs.
N’est-ce pas le cas d’appliquer ici la parole de l’Évangile et de juger l’arbre d’après scs fruits ? Or les sentiments moraux et religieux sont-ils moins répandus, moins profonds dans le pays à écoles laïques que chez les nations qui ont conservé l’école confessionnelle? C’est le contraire qui est vrai.
Les États-Unis, le Haut-Canada, la Hollande, sont peutêtre les pays du monde où la religion, fortement enracinée dans les âmes, exerce le plus d’influence, et l’influence la plus moralisatrice sur la vie nationale. Comparez-leur sous ce rapport l’Espagne et les États romains, où l’instruction primaire était entièrement aux mains du clergé, et voyez de quel côté est l’avantage.
En Angleterre on a tôché de résoudre le problème en donnant des subsides à toutes les écoles confessionnelles qui se soumettent à l’inspection. Mais les résultats ne sont pas satisfaisants, el l’on réclame assez généralement une
réforme. Eu Australie on avait adopté le même système qu’en Angleterre, mais on n’obtenait ainsi que des écoles avec trop peu d’élèves pour qu’on pût les organiser convenablement, et on s’est vu amener à établir des écoles mixtes, comme en Irlande et en Amérique.
En résumé, chez les peuples protestants, c’est la diversité des sectes qui a conduit à adopter l’école laïque, et jusqu’à ce jour on n’a eu qu’à se féliciter du résultat. Grâce à cette réforme, les pouvoirs publics ont pu organiser partout une instruction commune à tous, qui, en répandant les lumières, a favorisé les progrès d'une religion tolérante et d’une saine morale.
Dans les pays catholiques, on veut également, avonsnous dit, la sécularisation de l’école. Elle est réclamée pour deux motifs: d’abord comme une conséquence nécessaire de la séparation de l’Église et de l’État, ensuite afin de soustraire l’enseignement du peuplç à l’influence d’un clergé qu’on prétend hostile aux principes de la civilisation moderne. Examinons ces deux points.
L’État moderne tend à s’affranchir de la suprématie du clergé, en vertu d’une loi dont on peut constater l’action à toutes les époques de l’histoire, et qui consiste en ceci que la pensée est le vrai souverain de ce monde.
En fin de compte, la puissance demeureau plus intelligent.
Ceux qui possèdent les forces de la raison et les lumières de la science arrivent toujours, dans la paix comme dans la guerre, à l’emporter sur les autres hommes, parce qu’ils connaissent mieux les ressorts qui meuvent les affaires humaines. Ils prévoient de plus loin et raisonnent plus juste; ils peuvent donc tirer meilleur parti des événements. Là où les autres ne voient que le hasard, ils démêlent l’enchaînement des causes aux effets, et ils agissent en conséquence.
Ce que l’on appelle le droit du plus fort n’est que le droit du plus clairvoyant, la force suprême, celle qui dirige toutes les autres, étant la raison. C’est ce qu’a bien compris Voltaire en faisant invoquer par Mahomet
Le droit qu'un esprit fort et ferme en scs desseins A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.