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CHAPITRE V

Dans l’antiquité, tant que la caste sacerdotale conserve seule les lumières, elle garde le pouvoir. Les prêtres, à la fois poètes orateurs, légistes, médecins, astronomes, possesseurs héréditaires des secrets de la science, sont vraiment, en un certain sens, les organes de la Divinité ; ils commandent l’obéissance à la foule ignorante, et ils l’obtiennent : nul ne songe à secouer le joug sacerdotal.

Le peuple à, cette époque, est un troupeau docile que des bergers dirigent, apprivoisent et tondent. L’État est théocratique. 11 ne peut être autre, et il est bon qu’il le soit. Telles furent l’Inde, l’Égyte, l’Étrurie.

En Grèce et à Rome, au contraire, pendant la belle époque, le sacerdoce n’a en propre que quelques mystères antiques et quelques superstitions discréditées dont rient les augures eux-mêmes. Les lumières sont répandues dans la nation, les philosophes sont les vrais savants, tous les hommes libres participent à leurs découvertes et à leurs connaissances. Alors l’État devient laïque; le culte même semble se séculariser, et la forme du gouvernement est démocratique.

Au moyen âge, par suite de la désorganisation et de l’appauvrissement de la société tout entière, l’ignorance redevint générale, et dans toute la sombre Europe de ce tempslà, elle présente un caractère plus morne, plus accablant, plus barbare que dans les régions lumineuses de l’Orient.

L'Église seule avait sauvé quelques traditions de la culture ancienne ; elle savait quelque chose au milieu d’hommes qui ne savaient rien. Les couvents étaient les académies, et les évêques les philosophes. Comme en Égypte, comme en Étrurie, tous les arts et toutes les sciences portaient la robe sacerdotale.

Ayant plus de connaissances en tout, ouvrant en outre à leur gré les portes du ciel, les prêtres eurent sans peine les richesses et le pouvoir. On vit renaître la théocratie, mais sous une forme mitigée, parce que les croyances au nom desquelles elle s’établissait, reposaient au fond sur le principe de l’égalité, et parce que les populations européennes appartenaient à une race faite pour la liberté.

Méconnaissant les germes de l’affranchissement futur,

l’Église crut que désormais le pouvoir suprême lui appartenait pour toujours : cette souveraineté, qui n’était qu’un fait, elle l’érigea en droit. Les fausses décrétales, les bulles papales et les écrits des théologiens proclamèrent la toutepuissance du sacerdoce.

La théorie de la théocratie fut formulée avec une netteté incomparable. « Tous les hommes, même les princes de la terre doivent courber la tête devant les prêtres, » disent les décrétales. « De même, dit saint Bonaventure, que l’esprit l’emporte sur le corps par sa dignité et son office, do même le pouvoir spirituel est supérieur au temporel, et il mérite, à cause de cela, le nom de domination , d’où il suit que la puissance royale est soumise à l’autorité ecclésiastique. »

Le docteur le plus ami de la liberté de cette époque, celui que l’Église appelle le docteur solennel, Henri de Gand, ne tient pas un autre langage. « Jésus-Christ, dit-il, comme homme, est le chef et le roi unique de l’Église, car il a dit à ses apôtres : Puissance m'a èlè donnée dans le ciel et sur la terre. — 11 a conféré ce double pouvoir à saint Pierre en lui donnant les deux clefs et les deux glaives. D’ailleurs, par cela même que l’Église a le pouvoir spirituel, elle doit avoir le pouvoir temporel ; en effet, les choses temporelles ne peuvent être réglées que d’après le spirituel, de même que le moyen est subordonné au but. »

Le jour où le pape posa son pied triomphant sur la tête humiliée de l’empereur dansles fossés du château deCanossa, il put croire que la théorie des décrétales et des docteurs l’emportait définitivement, et que désormais il allait être le maître suprême de ce monde, le dispensateur des couronnes, le pasteur des peuples. II se trompait; au lieu d’être le premier jourde 1ère tbéocratique, ce moment en fut l’apogée ; bientôt commença ie déclin.

Depuis lors, la puissance de l’Église a sans cesse décru, et la société s’est de plus en plus affranchie de sa tutelle. C’est à paitir de ce temps qu'on voit la raison laïque, acquérant chaque jour des forces nouvelles, s'insurger pour conquérir la liberté et le pouvoir.

A chaque révolte la lliéocratie répond par des anathèmes

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