CHAPITRE V
ne resle qu’à le renvoyer et à en prendre un autre ou à fermer l'école. Voilà ce qui sort irrésistiblement de celte regrettable disposition qui consiste à charger le maître laïque d'enseigner les vérités révélées.
Ce n’est point impunément qu’on confond les deux domaines. Qui pénètre dans celui de l'Église n’y peut être que sujet, car elle prétend y exercer une autorité indiscutable.
Dès qu’il sort des limites où il est souverain, l’État n’a plus qu’à se soumettre; l’Église lui dictera ses conditions, et il devra les accepter; elles sont sans appel.
En effet, inscrivez le dogme parmi les matières nécessairement enseignées dans l’école et il faut accepter le contrôle du clergé. On ne peut lui refuser l’inspection de renseignement et la surveillance de l'instituteur, et il aura le sort de l’enseignement public dans ses mains.
Ainsi donc l’État asservi à l’Église, voilà le premier mal. Ce n’est pas le seul; il en est un autre encore qui est de charger le maître d’école d’une fonction qui n’est pas la sienne. Le dogme est une matière difficile, obscure, où la moindre erreur mène bientôt à des hérésies condamnées par Rome ou par les conciles. La parole de celui qui l'explique doit être l’écho fidèle des interprétations de l’Église; or ce laïque que vous chargez d’enseigner la religion connaît-il ces questions ardues où les lumières naturelles de la raison n’éclairent plus l’esprit? A-t-il traversé le long noviciat du séminaire pour oser se faire l’interprète de la révélation? Comprend-il seulement les termes dont il se sert, et n’est-il pas à craindre qu’il ne trouble l’entendement de l’enfant par ses obscurités, ses malentendus, son ignorance?
Si l’on se contente, ainsi que cela a lieu maintenant, de faire réciter par cœur les mots du catéchisme, peut-on dire que ce soit là un enseignement de nature à développer les sentimentsmoraux et religieux? Ce pur exercice de mémoire peut-il avoir pour effet d’ouvrir l’intelligence et d’améliorer les mœurs? Et si l’instituteur ajoute quelques explications, est-il probable qu’en parlant de ces mystères où se trouble même l’esprit du prêtre, il puisse éviter d’en donner d’erronées, de dangereuses même ?
On affirmait en Allemagne à M. Rendu que les maîtres d’école avaient contribué à répandre dans le peuple les idées de la théologie rationaliste. C’est sans doute en prévision de ces périls que le pape, dans son allocution du 1er novembre 1850, se plaint vivement de ce que l’enseignement religieux soit donné par les instituteurs laïques1.
Le système en vigueur actuellement dans la plupart des pays catholiques est donc contraire et aux intérêts de l’État et à ceux de l’Église. Il est condamné à la fois et par ceux qui ont à cœur l’indépendance du pouvoir civil et par le souverain pontife, gardien naturel de l’indépendance ecclésiastique.
1. Voici une lettre de l’évêque de Gand, du 30 octobre 1855, adressée au collège échevinal de la ville d’Alost, où il revendique pour le clergé le droit exclusif d’enseigner la religion et même de faire réciter le catéchisme : « Vous ignorez sans doute. Messieurs que l’enseignement religieux appartient exclusivement à l’Église, même celui du catéchisme, et que personne, pas même un prêtre, ne peut le donner, sans une délégation de l'autorité ecclésiastique. Non-seulement le clergé, mais tous les catholiques instruits conviennent de ce principe. C'est ainsi que, dans la séance du 10 juillet 1851 de la chambre des représentants, M. Vilain XIIII , actuellement ministre des affaires étrangères, a démontré que « c’est une erreur « complète de soutenir que les parents ont le droit d’enseigner le caté- « chisme à leurs enfants et qu’ils peuvent déléguer ce droit aux professeurs « des collèges. » M. de Decker, ministre actuel de l'intérieur, est allé plus loin; dans la séance du 17 juillet, il a prononcé ces paroles remarquables : o La question de fait ne prouve donc rien contre ce que vous appelez la préa tention du clergé, mais, vous le savez vous-mêmes, ce n'est pas 15 une « prétention; c'est un principe inviolable de l'Église. Comme l’a fort bien « dit l’honorable M. Vilain XIIII, l’enseignement religieux donné par des « laïques serait un commencement de schisme. L'enseignement donné par « les laïques est une chose inacceptable au point de vue catholique. Pourquoi a vouloir forcer la conscience des catholiques, sans nécessité, puisqu’au « lieu de vouloir que l’enseignement religieux soit donné par des laïques, « vous avez la ressource constitutionnelle de le faire recevoir à l’église? « Voilà ce que je ne puis comprendre. »
M. de Decker et l’évêque de Gand qui le cite, donnent ici la véritable solution, sans doute par inadvertance, car c’est là le système que les partisans de l'indépendance du pouvoir civil ont toujours réclamé. Les partisans de la suprématie de l’Église veulent, au contraire, que l’instituteur enseigne la religion, d’abord pour décharger le curé de ce soin, et ensuite fin de se faire accorder ainsi le droit de diriger le maître et d’inspecter l’école.