CHAPITRE V
Pour résoudre ces difficultés, il est un moyen bien simple, c'est de suivre le conseil si sage de l’Évangile : «Rendez à César ce qui est ù César et à Dieu ce qui est ù Dieu. »
On admet généralement deux ordres de vérités: les vérités naturelles, qui sont perçues directement par les forces propres de la raison humaine, et les vérités surnaturelles, qui ne sont connues que par la révélation, et auxquelles ou ne croit, comme le dit le catéchisme, qu'en vertu d’un don de Dieu qui est la foi.
Les vérités morales et religieuses perçues directement par l’esprit humain sans le secours de la révélation sont le fondement de la société civile. Les vérités révélées sont le domaine du sacerdoce, qui affirme avoir la mission de les conserver intactes, de les expliquer, de les enseigner. C’est sur cette distinction que repose la séparation de l’Église et de l’État.
Prenons pour exemple l’Église catholique. Quel est son objet? De procurer aux hommes les moyens de salut, en leur faisant connaître les dogmes et en leur administrant les sacrements qui fortifient les âmes et les élèvent à Dieu.
Quel est d'autre part l’objet de l’État? 11 n’est pas, quoi qu’on en dise, plus temporel, plus matériel, que celui de l’Église, car il consiste à procurer à l’homme la possibilité de développer toutes ses facultés, de tendre à sa perfection, en d’autres termes défaire son salut; mais la base de l’État et son mode d'action sont différents.
L’État doit d’abord organiser la justice qui permet â chacun de se procurer ce qui lui est nécessaire pour vivre, pour avancer dans la voie du bien-être et de la vertu. Il doit ensuite faire connaître aux générations nouvelles les vérités naturelles par l’enseignement laïque.
Du moment que, repoussant les doctrines théocratiques, on admet que l’État repose sur la raison et les Églises sur la révélation divine, rien n’est plus facile ni plus essentiel que de respecter cette distinction dans l’école; il suffit de dire que l’instituteur enseignera la morale, et le prêtre le dogme. De cette façon nul empiétement n’est à craindre : chacun reste dans le domaine où il est souverain.
Je n'ignore pas qu’on soulève ici une grave objection. Point de morale, dit-on, sans religion. L'instituteur ne peut donc point parler de religion, s'il n’est contrôlé par le prêtre.
J’admets la première de ces affirmations, mais point la seconde, et je vais dire pourquoi.
On soutient qu’il y a une morale indépendante, c’est-àdire en dehors de toute idée religieuse, que la notion du bien et du mal s’impose, et que l’homme trouve dans les commandements de sa conscience une raison suffisante pour faire l’un et éviter l’autre, sans croire à un Dieu et à une autre vie. Double erreur, semble-t-il, à en juger d’après la connaissance que nous avons de l'homme, de ses facultés, de ses instincts, de ses motifs d’agir, de son histoire !
Les deux grandes idées religieuses sont celles de Dieu et de l’immortalité de l’àme. Or supprimez la première, et la morale religieuse manque de base ; supprimez la seconde, et elle manque de sanction.
S’il n’y a point en dehors et au dessus des phénomènes de cet univers, où tout change et passe sans cesse, un type immuable de perfection en qui subsistent éternellement les notions du juste et du bien, où donc résideront-elles? Dans l’humanité, dit-on, en qui elles sont immanentes, c’est le mot adopté.
N’est-ce pas une amère dérision de prétendre que la justice est immanente, c’est-à-dire appartient comme une qualité propre, essentielle, à une espèce qui, depuis qu’elle a paru sur la terre, a toujours vécu souillée de sang et de rapine, au milieu de tous les désordres, de toutes les iniquités, de tous les crimes, anthropophagie, esclavage, brigandage, massacres en masse, guerres atroces ?
Sans doute l’homme s’améliore, et, s'améliorant, il commence à entrevoir ce qui est vrai, juste et bien ; mais ce n’est pas dans l’humanité qu’il peut saisir ces notions.
Il ne les voit qu’en s’élevant, par l’esprit, dans l’ordre des rapports absolus, des lois divines, immuables, et il ne les perçoit que dans l’idéal.
Si l’on nie l’existence de ces lois divines, intelligibles, idéales, ou, ce qui revient au même pour la pratique, si l’on