CHAPITRE V
déclare qu’elles nous échappent, alors il faut avouer que le monde et l’homme, les seules choses que nous puissions connaître, changeant sans cesse, le bien et le juste changent également et varient avec le temps, avec le climat, avec la race. « Plaisante justice qu’une rivière borne : vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »
Dès qu’on nie Dieu, on nie la justice, car, ne régnant à coup sûr point ici-bas, elle n’existe plus nulle part d’une façon essentielle, permanente.
Que l’homme cesse de croire à la réalité de l'idéal, et la vue de l’iniquité triomphante ne pourra lui inspirer d’autre pensée que celle de Brutus mourant : « Vertu, tu n’es qu’un vain mot ! »
Vain mot en effet, car tout ce qui arrive, étant nécessaire, est du même coup légitime, et je n’ai qu’à m’incliner avec respect devant la fatalité qui m'écrase.
Si Dieu n’est pas, rien n’est fixe, absolu, immuable. Donc point de morale fixe, absolue, immuable.
Quand on a parlé de deux morales, la jeunesse s’est indignée. Ce serait bien à tort, en ce cas, car il y aurait autant de morales que de jours dans l’année, d’époques dans l’histoire et de degrés de latitude sur la surface du globe.
Avec l’idée de Dieu s’évanouit donc l’idée du bien et celle du juste.
•Avec l’immortalité de l’àme disparaît plus certainement encore tout motif raisonnable d’être verlueux.
Admettons qu’en dehors de la notion de Dieu l’homme puisse concevoir le bien, pourquoi l’accomplirait-il? 11 voit ce qui est de son devoir : quelle raison aura-t-il de le faire?1
On répond : le bonheur de bien agir. Mais ne sait-on pas qu’il est des jouissances d’un tout autre ordre, plus grossières mais plus vives, mieux appréciées par la plupart des hommes, et qui détermineront toujours leurs actions?
S’il était vrai que sur la terre le mal portât avec lui sa peine dans le remords, et le bien, sa récompense dans la joie de l’avoiraccompli, tous les hommes seraient vertueux, et la justice régnerait: nous serions portés à bien agir
comme nous le sommes à manger, par la jouissance môme qui accompagne l’acte.
Est-il besoin de montrer qu’il n’en est pas ainsi? Que d’hommes pervers réussissent, prospèrent, vivent heureux, sans même sentir le (rouble d’un remords ! L’enivrement du succès efface jusqu’au souvenir de l’iniquité qui l’a assuré. Par l’habitude du mal, l’homme y vit comme dans son élément, la conscience no s’éveille pas ou cesse de parler.
S’il n’y a point une autre vie oit la vertu trouve sa récompense, laquelle évidemment lui échappe ici-bas, sacrifier son bien-être, ses instincts, ses passions à ce grand mot creux de devoir, est la plus insigne des duperies.
D’ailleurs, à l'homme qui croit que pour lui tout finit à la mort, quel motif ferez-vous valoir pour qu’il s’immole à la patrie, au bien de ses semblables, au respect de ses croyances? Que pouvez-vous lui offrir pour qu’il quitte ce par quoi il jouit de tout le reste, la vie? La gloire, la reconnaissance de la postérité? Mais que m'importe qu'on prononce mon nom avec respect ou avec mépris, si je n’en sais rien, si je ne suis plus rien, si j’ai passé comme passent tous les phénomènes de l’univers matériel?
Martyrs de la croix, martyrs de la science, martyrs de la liberté, martyrs de la raison émancipée, vous tous qui avez ouvert au prix de votre sang la voie où s’avance l’humanité, votre folie ne sera jamais imitée par celui qui, revenu de vos illusions enfantines, croit que tout meurt avec le corps, et qui a appris à tirer les conséquences logiques de cette croyance. « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort, dit l' Ecclésiaste ; c'est pourquoi j’ai prisé la joie, car il n’y a rien sous le soleil de meilleur à l’homme que de manger, de boire et de se réjouir. »
Faire de l’attachement désintéressé au bien le mobile des actions humaines et par suite le fondement des sociétés, c’est reproduire, sous une autre forme, l’erreur du quiétisme, qui exigeait que l’amour de Dieu fût complètement pur de tout retour vers soi-même.
L’homme recherche invinciblement son bonheur, parce