‹ L'Instruction du peupleChapitre 37 sur 186 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

que l’amoui' du moi est la garantie de sa conservation. 11 faut donc que le bonheur soit la récompense du devoir accompli, et comme il n’en est pas ainsi dans cette vie, l’homme doit pouvoir espérer une compensation dans un ordre meilleur, sinon il cherchera des satisfactions immédiates, et il répétera le mot effrayant de l’Ecclésiaste. S’il raisonne juste et agit conformément à ce que sa raison lui dicte, celui qui ne croit pas à une autre vie sacrifiera l’univers entier à la satisfaction d’un caprice, à condition qu’il puisse le faire impunément. L’anthropophage est l’homme sensé, et le héros n’est qu’un sot.

Morale intéressée, morale égoïste, c’est-à-dire immorale ! s’écriera-t-on. Non, morale humaine, la seule qui ne soit pas chimérique, la seule que puisse comprendre un être qui cherche le bonheur avec l'indomptable avidité de l’instinct.

11 n’est pas besoin d’insister davantage pour conclure qu’il est impossible de parler de devoir sans parler en même temps de Dieu et de l’immortalité de l’âme. Pour inculquer . dans le cœur des enfants les notions du bien et du mal, il faudra donc exposer aussi dans l’école les idées religieuses générales qui leur servent de base, ainsi que cela se fait en Hollande et en Amérique.

Il nous faut établir maintenant que ces principes de morale et de religion ne sont point le monopole exclusif du clergé, et qu’il appartient à l’instituteur de les faire connaître.

Qu’on ne se trompe pas sur la gravité de la question : il ne s’agit de rien moins que de savoir si l’État est indépendant du sacerdoce, ou si, comme continuent de le prétendre les partisans obstinés de la théocratie, le pouvoir civil doit se soumettre aux décisions suprêmes de l’Église.

Si la raison humaine, par ses propres forces et sans le secours de la révélation, ne peut s’élever aux notions du bien et du juste, le laïque est incapable de gouverner sans le secours de la puissance qui est le dépositaire de ces vérités, et le pape est, comme il le prétend, le souverain maître des peuples et des rois.

L’objet du gouvernement est la déclaration du droit

et l'organisation de la justice parmi les liommes. Or le droit et la justice ne sont que des applications de la morale. Le laïque est-il incompétent en fait de morale, il l'est nécessairement aussi en fait de droit, et il ne lui appartient pas de diriger la société qui doit marcher vers la réalisation de la justice, ou qui tout au moins doit la faire respecter.

Si au contraire l'esprit humain, illuminé par cette lumière naturelle « qui éclaire tout homme venant en ce monde, » arrive à posséder les notions morales, il en résulte que le laïque peut aussi édicter les lois et gouverner l’État sans aucun contrôle ecclésiastique, ensuite faire connaître aux générations nouvelles, par l’organe de l'instituteur, les grands principes de justice, de morale et de religion qui forment la base de la société actuelle1.

Ainsi donc ou il faut restaurer le système théocratique dans toute sa rigueur et introniser la toute-puissance ecclésiastique sur la ruine de la raison humaine, ou bien il faut accorder que l’instituteur laïque peut enseigner la morale sans se soumettre au contrôle de l’Église.

On vient de voir ‘que la sécularisation de l’école est la

t. Sans doute il doit y avoir séparation de l’État et de l’Église, mais non divorce entre l’État et la religion ; au contraire, la société ne s’améliore que parce qu’elle se pénètre de plus en plus des idées et des sentiments qui constituent la vraie et pure religion.

Écoutons avec quelle audace cette idée est exprimée par M. Fischer, le célèbre professeur d’esthétique de l’université de Tubingen et député à l’assemblée nationale de Francfort en 1848.

« D’après moi , dit-il , l’école fait essentiellement partie de la religion, surtout de la vraie religion qui doit pénétrer la vie sociale tout entière. Il y a entre elles plus que liaison intime, il y a unité véritable.

« L’État comme l’école est, dans son essence, intimement uni avec la religion; mais il est impossible de trouver le juste rapport qui devrait unir l’État et la religion devenue Église. La communauté des fidèles, autrefois si vivante, n’est plus qu’un corps de fonctionnaires qui, appuyant ses dogmes sur l’oppression, ne cherche que richesse et pouvoir et veut dominer l’État.

« Voici l’idée que j’ai de l’avenir : Le clergé trouvera dans la liberté qu’il demande à l’État autre chose que ce qu’il espère. Un ferment démocratique s’introduira dans son sein ; un jour on cherchera l’Église et on ne trouvera plus que la religion, la religion pure, humaine, morale; la religion politique qui ne doit faire qu’un avec l’État et qui seule peut lui être unie sans

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