CHAPITRE V
école irréligieuse. Le sentiment religieux est naturel à l’homme et plus nécessaire aux sociétés démocratiques qu’aux autres. Faire de l’école un moyen d’attaquer ou d’affaiblir ce sentiment serait une détestable* entreprise qui d’ailleurs ne serait tolérée actuellement dans aucun pays.
Il faut donc que l’atmosphère de l’école soit religieuse, sans que le prêtre y règne en maître, et qu’on y inculque l’idée du devoir et le respect de la Divinité, sans qu’on puisse se faire de ces idées, de ces sentiments une arme contre la liberté. Cela se pratique avec succès dans les pays protestants, en Hollande, en Amérique, et même dans un pays mixte comme l’Irlande, parce que le clergé l’a toléré pendant quelque temps; établir l'école laïque dans un pays catholique, malgré le clergé est une entreprise nécessaire, mais qui présente la plus grande difficulté.
wDans les pays protestants, il n'y a point lutte entre la société civile et le prêtre, parce que celui-ci ne prétend pas asservir celle-là. La distinction entre le laïque et le prêtre est peu marquée, et souvent le premier remplit les fonctions spirituelles du second ; il prêche, prie en public, accomplit les rites religieux aux enterrements. L’instituteur laïque est donc préparé à faire régner dans l’école une athmosphère religieuse, même sans enseigner le dogme.
Dans les pays catholiques, le maître que l’on aura soustrait à l’influence du prêtre sera très-souvent hostile et à la religion et à ses ministres. La société civile étant en lutte contre le clergé, comment l’instituteur qui la représente échapperait-il à cet antagonisme ? 11 sera donc, à moins d’une très-forte éducation philosophique, peu en état de parler de religion et de morale. Aujourd’hui sa tâche se borne à faire réciter le catéchisme. Quand on voudra sérieusement organiser l’école non confessionnelle, il faudra donner aux maîtres une tout autre préparation que celle qu’ils reçoivent actuellement.
En Amérique l’école publique n’est pas confessionnelle. L’enseignement des dogmes y est strictement interdit. Aucun ministre du culte n’y est admis pour donner l’instruction
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ou pour inspecter l'école, et généralement même il est exclu des différents comités scolaires. Néanmoins l’école est profondément religieuse et tout est mis à profit pour inculquer dans les ûmes l’idée de Dieu et le sentiment du devoir. Voici comment M. Wickersham décrit la façon dont on commence la classe en Amérique. « Quand tous les élèves sont assis et que l’appel nominal est terminé, le maître lit un hymne, puis le chante, et tous l’accompaguent en chœur. Ensuite il lit un chapitre des Écritures, et à ce sujet il invite les élèves à s’occuper sérieusement de tout ce qui concerne la religion. Enfin il dit une prière très-simple, remerciant Dieu des bienfaits reçus, lui offrant un cœur soumis et demandant ses bénédictions pour l’avenir, ou bien le maître et les élèves, courbant la tête, disent une prière silencieuse et entretiennent avec Dieu un commerce intérieur. Cette simple cérémonie fait une impression profonde. Chacun apprend ainsi à élever son cœur vers la Divinité et le sentiment religieux est fortifié sans que l’esprit de secte le plus susceptible, puisse se trouver froissé '. »
En Hollande, la classe commence par la récitation du Pater ou de certaines prières générales, très-simples et trèsbelles, qui ne peuvent froisser aucune croyance. D’après les termes de la loi, « l’enseignement, tout en donnant les connaissances élémentaires utiles, doit avoir pour but de développer l'intelligence des enfants et de les préparer à la pratique de toutes les vertus sociales et chrétiennes. » Les juifs mêmes ont accepté ce dernier mot, et on peut affirmer que l’enseignement n’est nullement confessionnel. L’atmosphère de l’école est religieuse, mais moins qu’en Amérique.
En Belgique, la révolution de 1830 avait été faite en grande partie pour réaliser une séparation plus rigoureuse du pouvoir civil et de l’Église. Sous l’empire de ces idées, l’homme d’État qui est depuis près de quarante ans le chef respecté du parti catholique, M. de Theux, nomma une
t. School Economy, by J. P. Wickersham, A. M, principal of the Millerswill Pcnnsj lvania slate normal school. — Philadelphia, 1804.
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commission pour réorganiser l’enseignement primaire. Cette con.mission rédigea, au sujet de l’instruction dogmatique, un article qui en quelques mots résout toutes les difficultés. II est ainsi conçu : « L’État reste étranger à l’enseignement religieux. Les heures de classe seront combinées de façon que les élèves puissent recevoir cet enseignement des ministres du culte. » Ajoutez que l’instituteur doit tendre à développer chez les enfants les sentiments de morale, de vertu et de patriotisme, et la réforme est accomplie dans la loi.
L’une des meilleures solutions données jusqu’à ce jour à cette difficile question, nous semble se rencontrer dans la rédaction de l’art. 21 du premier projet de loi présenté aux chambres hollandaises pendant la session 1855-1856. Voici le texte de cet article :
« L’instruction doit servir à développer les sentiments moraux et religieux.
« Les instituteurs s’abstiennent d’enseigner, de faire ou de permettre quoi que ce soit, qui pourrait blesser les croyances religieuses des communions auxquelles appartiennent les enfants qui fréquentent l’école.
u L’enseignement de la religion est abandonné aux diverses confessions. A cet effet, les locaux d’école seront à la disposition des élèves en dehors des heures de classe. »
Ainsi à l’instituteur laïque le soin de développer la moralité, les principes religieux communs à toutes les croyances, les sentiments de tolérance et de charité.
Aux ministres des cultes l’enseignement des vérités révélées, enseignement dans lequel l’État n’a rien à voir et qui n'est pas inscrit parmi les matières obligatoires.
Respect de tous les cultes au sein de l’école.
Pour la facilité de l’instruction et par voie administrative, l’école est à la disposition des élèves pour qu’ils puissent y recevoir l’instruction religieuse.
Seulement il faudrait trouver des instituteurs capables de remplir leur nouvelle et importante mission; ce serait aux écoles normales de les y préparer.
L’école doit être mise à la disposition des ministre du culte pour donner aux élèves l’enseignement dogmatique.
parce qu’ils sont seuls capables de le faire convenablement. On ne peut éloigner le prêtre de l’école sans blesser la conscience des fidèles et sans faire acte d’intolérance ; seulement il ne doit pas y entier à titre d’autorité. Quand l’instituteur enseigne le dogme comme il le fait maintenant, le clergé a le droit de contrôler son enseignement, parce qu’en matière de dogme il est le meilleur juge et le seul même que la foi accepte. Mais quand l’instituteur ne sort pas du cercle des vérités naturelles, il n'y a nulle raison pour le soumettre à l’inspection du clergé. C’est la consécration'de la séparation de l’Église et de l’État dans le domaine où il est le plus difficile de l’accomplir, dans celui de l’instruction publique.
Seulement , l’Église catholique qui condamne cette séparation comme une hérésie, attaquera l’école laïque avec toutes les forces dont elle dispose et fera tout pour en détourner les familles. Or, si le clergé exerce sur les populations une influence si grande qu’il peut enlever aux écoles une partie des enfants qui les fréquentent, il serait bon d’agir avec une grande prudence, car mieux vaut l’école soumise à l'inspection ecclésiastique que l’école vide.
Répandez les lumières, multipliez les livres, améliorez l’enseignement, et les hommes s’affranchiront. Que la science se vulgarise, et les superstitions s’évanouiront ; bientôt la suprématie ecclésiastique, en vain revendiquée par les encycliques, ne sera plus à redouter.
Il faut compter sur la force ‘de la vérité. Dès qu’elle est suffisamment connue, le peuple finit par s’y rallier, parce qu’elle est toujours favorable à son véritable intérêt. Le grand mal, celui qu’il faut avant tout combattre, c’est l’ignorance. Les ténèbres engendrent toutes les servitudes, tandis que l’instruction rend les hommes impatients du joug et avides de liberté. Les écrivains du xvuie siècle et les orateurs de la révolution n’avaient-ils pas été élevés dans les écoles du clergé ?