CHAPITRE II
Tout État repose sur certaines doctrines, et de fait, il les enseigne dans chacun de ses actes. Le législateur promulgue-t-il une constitution, il formule par cela même une théorie de droit constitutionel, et cette théorie, il la rend obligatoire. Décrète-t-il un code pénal, il ne peut le faire sans distinguer le bien du niai et sans proclamer des doctrines morales, puisqu'il établit une échelle de peines, graduée d’après la perversité des violations de ces lois morales. Rédige-t-il un code civil, il tranche les questions les plus délicates touchant la propriété, l’hérédité, les obligations, la durée des droits, la prescription. Dans ce cas- encore, il enseigne ; il fait plus, il force chacun à respecter son enseignement et à le mettre en pratique.
La société humaine s’appuie donc sur un certain nombre de principes considérés comme incontestables et appliqués comme tels. Ces principes forment la base de la législation civile, pénale et politique. L’État les affirme dans ses assemblées, dans ses tribunaux, jusque sur l’échafaud même, et le seul lieu où il ne pourrait les enseigner, ce serait l’école !
L’État n’est pas infaillible sans doute, mais en résultet-il qu’il ne doive ni légiférer' ni punir? Il peut se tromper sur la notion de la propriété : doit-il amnistier le vol ? La polygamie n’a pas toujours été et n’est pas encore partout un crime : on n’en frappe pas moins le bigame.
Quoique sujet à l’erreur, le législateur édicte la loi et en impose le respect, parce qu’il faut bien que l’ordre social subsiste. C’est en vain qu’on le conteste : tant qu’il y aura parmi les hommes un pouvoir, ce pouvoir proclamera des doctrines, et, qui plus est, il les appliquera.
Qu’on resserre la mission de l’État dans les bornes les plus étroites, toujours accordera-t-on qu’il doit au moins protéger les personnes et les propriétés. Or quel danger les menace plus que l’ignorance grossière des classes inférieures, d’où naissent le désordre, la misère et le crime ? Pour assurer le maintien de l’ordre et le respect du droit, il faut donc répandre les lumières.
SupprimezJ’école, il ne reste plus comme moyen d’ordre que la prison et l’échafaud. Si l’État n’instruit plus il faut
qu'il effraye. On n’a que le choix entre le bourreau et le maître d’école.
Jadis l’État n’employait que le premier; bientôt peutêtre il n’emploiera plus que le second.
Eh quoi ! la société aurait le droit de punir celui qui viole ses lois, et elle n'aurait point celui de les enseigner, de les faire comprendre à tous? Elle pourrait payer certains fonctionnaires pour condamner et poursuivre ceux qui portent atteinte à ses institutions, et il lui serait interdit d’en payer d’autres pour expliquer quelles elles sont? Obligée d’entretenir des gendarmes, il lui serait défendu de rétribuer des instituteurs? Non, ce serait trop absurde: comme l’a dit Macaulay en un mot qui résume tout ce débat, celui qui a le droit de pendre a le droit d’enseigner.
Le rapport de cause à effet qui relie l’ignorance à la criminalité est maintenant un fait démontré par les chiffres exacts de la statistique. A mesure que l’enseignement a fait des progrès dans un pays, le nombre des délits a diminué 1 ; donc tout l’argent employé à bâtir des écoles est épargné à Mtir des prisons.
Mais une fois ce point établi que l’État a le droit d’enseigner et qu’il en a la capacité, il n’en résulte pas encore qu’il soit opportun et nécessaire qu'il enseigne, car on peut prétendre que la liberté et l’initiative individuelle fourniront une instruction meilleure que renseignement
1. L’intéressant rapport de M. Duruy sur l’instruction primaire en France donne à ce sujet des chiffres concluants. Ainsi le nombre total des accusés pour crimes âgés de moins de vingt et un ans, qui avait diminué seulement de 235 de la période décennale 1828-1830 à la période décennale 1838-1847, a décru do 4,152, c’est-à-dire presque dix-huit fois plus, de la période 1838-1847 à la période 1853-1802. En 1847, on comptait 115 jeunes gens de moins de seize ans traduits en cour d’assises; en 1802, il n’y en eut que 44. En Allemagne, en Prusse, en Angleterre, à mesure que l’enseignement s’améliore et se répand, le nombre des crimes diminue. Dans les prisons de Vaud, de Neufchatel, de Zurich, il y a 1 ou 2 détenus ; souvent elles sont vides. Dans le pays de Bade, où depuis trente ans on a beaucoup fait pour l'instruction du peuple, de 1854 à 1801 le nombre des prisonniers est tombé de 1,420 à 091 ; aussi supprime-t-on des prisons. La Bavière, tristement fameuse par le nombre des naissances illégitimes, eu voit enfin diminuer le chiffre humiliant.